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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Agriculture biologique : la querelle des Anciens et des Modernes porte aussi sur le lisier et les fientes

13 Juillet 2019 , Rédigé par Seppi Publié dans #Agriculture biologique

Agriculture biologique : la querelle des Anciens et des Modernes porte aussi sur le lisier et les fientes

 

 

Avant d'entrer en matière, faisons un détour par l'excellent Blog-Notes de M. Olivier Masbou. Dans son édition du 2 juillet 2019, il informait ses lecteurs sur la situation du bio en Autriche, sous le titre : « Les bio autrichiens surchargent leurs marchés » :

 

« En Autriche, la production de produits bio augmente beaucoup plus vite que la consommation. Les prix sont sous pression, car beaucoup de producteurs se sont reconvertis au bio ces dernières années, et cette production supplémentaire arrive sur les marchés. […] L’Allemagne, un des principaux pays importateurs de produits bio autrichiens, a également développé sa production, et les chaînes de distribution privilégient désormais les produits régionaux à la place du bio. Dans la production laitière autrichienne, l’âge d’or du bio se termine. […] En céréales bio, le prix a chuté de 28 à 30 % en deux ans et de la marchandise bio a atterri sur le marché mondial, ou a été vendue en conventionnel. (avec Sosopag»

 

La situation en France est très différente : l'offre peine à répondre à la demande, environ un tiers des produits bio étant importés. Mais les stratégies des distributeurs et les pressions sur les prix en Autriche ont valeur d'avertissement, à plus ou moins court terme, en France aussi (et encore plus quand on sait la guerre des prix à laquelle se livrent les grandes enseignes).

 

Musardons encore : le 4 juin 2019, M. Florent Guhl, directeur de l'Agence Bio, tenait conférence de presse pour proclamer les derniers exploits de la filière bio. Le Monde titrait dans la foulée : « La grande bascule vers le bio de l’agriculture française », car 5.000 exploitations s'étaient « converties » au bio en 2018. Mais dans un article compagnon, également de Mme Laurence Girard, une autre réalité était décrite : « Bio : la grande distribution croque la moitié de la part du gâteau ». En fait, c'est 83 % si on ajoute les magasins spécialisés.

 

Musardons encore : dans son numéro du 7 juin 2019, donc trois jours après les cocoricos bio, la France Agricole publiait une lettre de lecteur d'une grande franchise :

 

« ...si la totalité de l'exploitation (céréalière) avait été semée en herbe (prairie permanente, luzerne), c'est parce que j'en avais marre, depuis plusieurs années, de faire de l'agriculture avec de l'argent et non plus de l'argent avec l'agriculture comme c'était mon métier et ma vie. Chasseur de primes contraint et forcé.

 

Non pas une conversion mais une révolution opportuniste. »

 

Quelle leçon tirer de tout cela ? La situation n'est pas simple, et le monde du bio ferait bien de s'élever des sottes complaisance et autosatisfaction.

 

C'est dans ce contexte que se pose la question de l'utilisation en agriculture biologique du lisier – et d'autres matières organiques – en provenance de l'agriculture conventionnelle. Le Saint Livre de l'agriculture biologique autorise l'utilisation de fumier (mélange d’excréments d’animaux et de matière végétale – litière) ; les fientes de volailles déshydratées et fumier séché ; et les excréments d’animaux liquides après fermentation contrôlée et/ou dilution appropriée. Dans tous les cas, les provenances d'élevages industriels sont interdites.

 

Mais qu'est-ce qu'un « élevage industriel » ? Où faut-il placer la limite.

 

Paysan Breton a produit un excellent article, au titre explicite (mais à nuancer), « Halte au lisier sur terres bio ».

 

En résumé :

 

« Les effluents d’élevage des systèmes sur caillebotis ou en cage ne pourront plus être utilisés sur des terres en agriculture biologique. Cette nouvelle réglementation française peut-elle freiner la bio? »

 

Plus précisément,

 

« En décembre dernier, le Comité national de l’agriculture biologique (Cnab) a tranché. Les lisiers d’élevages porcins conventionnels et les fientes de poules en cage ne seront plus autorisés chez les bio. Problème, 80 % des fertilisants normés du commerce, actuellement utilisés sur des terres en bio, sont concernés. Ils sont à base, au moins en partie, de ces effluents interdits. Les fournisseurs d’amendements devront revoir leur copie. Le lisier de porc sur caillebotis n’est pas le seul concerné. Celui des veaux et des canards est également exclu. Les matières issues de centrifugeuses, les digestats de méthanisation et les fientes de certains élevages de volailles subiront le même sort. Même si cette mesure était envisagée depuis longtemps, son impact se dessine seulement aujourd’hui. »

 

Pour les conséquences, voir l'article de Paysan Breton.

 

L'article se termine par une citation d'un membre du CNAB. Il admet que les fertilisants issus de l'agriculture conventionnelle sont en quelque sorte « blanchis » par le passage dans un estomac animal. Il admet également que « [d]ans les régions céréalières et en maraîchage, elle [la nouvelle limitation] va compliquer un peu le système de production ». C'est du bout des lèvres...

 

Mais cela illustre le grand écart auquel se livre une agriculture biologique qui s'impose des règles « philosophiques » – fort valorisées dans son marketing, y compris par dénigrement explicite ou implicite de l'agriculture conventionnelle – tout en se faisant livrer des matières fertilisantes issues de cette dernière.

 

« Le principe de la bio repose sur des processus durables, respectueux de l’environnement. Il faut s’interroger sur l’origine de l’azote contenu dans ces effluents industriels. Il provient de sources chimiques ; des engrais minéraux dont la fabrication et l’épandage provoquent des pollutions. Il provient aussi, via l’alimentation des animaux, de protéines importées comme le soja, dont on connaît l’impact sur l’environnement des pays producteurs. Il est logique [...] »

 

Il faut pousser la logique jusqu'au bout... cela s'applique aussi, par exemple, aux fientes de volailles conventionnelles élevées au sol, ou au crottin de cheval d'un manège qui alimente une célèbre ferme.

 

Cela illustre aussi, à notre sens, une querelle des Anciens et des Modernes ; de la ligne des petits producteurs typiquement en vente directe et des nouveaux arrivants alimentant la grande distribution, généraliste et spécialisée et, bientôt, les collectivités publiques obligées de servir du bio dans les cantines.

 

Le bio aura-t-il des chances de prospérer en France dans un tel contexte dans lequel la filière se pénalise elle-même face à la concurrence ? C'est à voir.

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I
Quelle tristesse de voir que le bio ne peut exister qu'en collaborant avec le conventionnel ou avec l'agriculture de conservation des sols pro-glyphosate, n'est-il pas ?
Répondre
S
Bonjour,<br /> <br /> Merci pour votre commentaire.<br /> <br /> Pour ma part, la tristesse, c'est l'ensemble de l'idéologie du bio et le dénigrement explicite ou implicite du "conventionnel".<br /> <br /> Imaginez, pour changer de sujet, que l'on produise des blés sans glutens allergènes (c'est en chantier, et on le fera). On dira aux producteurs et consommateurs de bio : "Non, ce n'est pas pour vous".
A
Le bio ne se pénalise pas, il refuse de devenir industriel mais bon ce n'est juste pas entendable pour certain ...
Répondre
S
@ max (email) le ‎dimanche‎ ‎14‎ ‎juillet‎ ‎2019‎ ‎11‎:‎19<br /> <br /> Bonjour,<br /> <br /> Merci pour votre commentaire.<br /> <br /> "Mais bon, puisqu’on nous dit le bio est durable (quelle blague)" ? Effectivement, quelle blague…<br /> <br /> C'est du reste implicitement admis par le membre du CNAB cité par Paysan Breton: « [d]ans les régions céréalières et en maraîchage, elle [la nouvelle limitation] va compliquer un peu le système de production ».<br /> <br /> <br /> <br />
S
Bonjour,<br /> <br /> Merci pour votre commentaire.<br /> <br /> Il refuse de devenir "industriel", dites-vous ? Il s'interdit ainsi de répondre à la demande qui sera -- est déjà -- largement satisfaite par des importations en provenance de pays à conditions de production agroclimatiques et économiques bien plus favorables.<br /> <br /> Mais c'est son choix...
M
Il est juste dépendant à 80% du conventionnel.<br /> La refus du bio d'utiliser des engrais de synthèse mèneras immanquablement à un appauvrissement des sols (en fait, ça c'est déjà passer pour les mêmes raisons). Comme il proviennent de la matière d'un autre champs et qu'ils y a des pertes (vu qu'une partie va dans la vache ou la poule ou un autres animale), un champ doit automatiquement s’appauvrir. <br /> De plus les engrais organiques contiennent les mêmes éléments que ceux de synthèse (azote, potassium et phosphore mais entouré de caca dans ce cas ci). Refuser ceux de synthèse juste à cause de leurs origines tient de l'idéologie religieuse et non de la rationalité (le bio est d'ailleurs une idéologie qui se camoufle avec une image pseudo-scientifique et pseudo-rationnelle).<br /> Mais bon, puisqu’on nous dit le bio est durable (quelle blague).