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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Paris Match découvre une « agriculture alternative » et une nouvelle génétique

3 Juin 2019 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information

Paris Match découvre une « agriculture alternative » et une nouvelle génétique

 

Glané sur la toile 349

 

 

Cette année, Paris Match nous aura gratifié le 28 avril 2019 d'un superbe « Agriculture alternative : des tomates sans arrosage et sans pesticides ».

 

C'est un marronnier qui fleurit donc à l'époque où l'on repique les plants de tomates... un peu tard pour inciter les jardiniers crédules et à la fibre écolo d'acheter des graines pour produire les plants. Mais la journaliste ne sait probablement pas grand chose des rythmes de la production agricole... ne trouve-t-on pas des tomates toute l'année sur les étals ?

 

Il y est question de M. Pascal Poot, déjà rencontré sur ce site avec, tenez-vous bien, des sortes de cautions scientifiques de Mmes Véronique Chable et Isabelle Goldringer... de l'INRA (voir : « Glané sur la toile (20) : "Faire pousser des légumes sans eau, c'est possible" ». La lettre ouverte à la direction de France 2 – qui avait commis un long « reportage » au journal de 20 heures du 7 septembre 2015 – de trois éminents scientifiques à la retraite (reproduite ci-dessous) n'aura donc pas servi à grand chose !

 

Aujourd'hui, on entre dans la démesure. En chapô :

 

« Dans l’Hérault, un paysan autodidacte a un rendement trois fois supérieur à celui de l’agriculture conventionnelle. »

 

Avez-vous bien lu ? La France – et le monde tant qu'à faire – serait-elle peuplée de rustres, producteurs de tomates et autres légumes, incapables de suivre l'exemple du « paysan autodidacte » ?

 

Au détour du récit dithyrambique on apprend cependant :

 

« La demande est désormais si forte qu’il ne vend plus sa récolte de tomates : elle est presque entièrement dédiée à la fabrication de semences, qu’on lui achète du monde entier –du Togo à la Nouvelle-Calédonie– sur son site Internet. »

 

Pensez vous que « la fabrication de semences » (sic) implique une pesée de la production de tomates permettant d'accréditer la thèse du chapô ?

 

Est-ce compatible avec la suite ?

 

« De retour sur les hauteurs du village de Lodève, il commence des semis avec des graines de tomates issues de variétés anciennes, les met à germer sous serre pendant un mois sur un tas de fumier, "une couche chaude à environ 70 degrés". [...] La première année, les tomates, non traitées et non arrosées, sont toutes petites. Il en conserve les graines et les replante. Dès l’année suivante, il obtient de beaux fruits. [...] »

 

Une couche chaude à... « 70 degrés » ?

 

Les théories de M. Pascal Poot sont ensuite brièvement exposées. En bref, dit-il :

 

« Les plantes transmettent à leurs graines ce qu’elles apprennent dans leur vie. Année après année, elles s’améliorent. »

 

Et, paraît-il, selon un intertitre, « [d]es chercheurs s'intéressent à son travail ». C'est exact, et nous avions rapporté dans notre billet précédent des propos – origine INRA !!! – qui fleurent bon le lyssenkisme.

 

Laissons M. Pascal Poot et une journaliste à leurs illusions ; une journaliste qui a sans doute zappé ses cours de SVT ou raté son cours d'histoire sur Lyssenko (de notre ami Yann Kindo) et les famines du début des années 30 dans l'URSS.

 

Paris Match ne s'est pas grandi en reproduisant, sans recul ni esprit critique :

 

« Je ramasse les tomates le plus tard possible, jusqu’à décembre ou début janvier, parce que plus elles ont vécu, plus elles ont appris. Là, elles sauront résister à la sécheresse, aux inondations de l’automne et aux premiers gels. Elles sont plus robustes et contiennent 10 à 20 fois plus de vitamines, d’antioxydants et de polyphénols que les variétés classiques ou hybrides. »

 

Mesdames et messieurs les journalistes qui publiez régulièrement ces âneries, peut-on vous poser une question simple : comment se fait-il que les plantes, exposées à bien des aléas biotiques (maladies, ravageurs, virus...) et abiotiques (sécheresse, inondations, chaleur, froid...) n'aient pas « appris » à résister à tout cela ? Est-ce trop vous demander que de vous informer et de ne pas intoxiquer votre lectorat avec des sornettes qui sonnent certes bien mais sont néanmoins d'énormes énormités ?

 

 

° o O o °

 

 

Légumes sans eau : France 2 désinforme (encore)

 

Lettre ouverte à France 2

en réponse au document

"Faire pousser des légumes sans eau, c'est possible"

 

Lundi 7 septembre, au cours du journal de 20h, France 2 a diffusé un document, "Faire pousser des légumes sans eau, c'est possible". Ce document contenant de nombreuses déformations de faits relatifs à la biologie, à l'agriculture et à la sélection végétale une mise au point nous a paru indispensable.

 

  • « Ces tomates n’ont pas reçu une goutte d’eau durant l’été »

C'est abusif de laisser croire qu'une plante peut ne consommer que très peu d'eau : n'importe quelle plante pour produire de la matière sèche demande de l'eau et même beaucoup (200 à 250 g d'eau par g de matière sèche totale produite) ; on peut réduire de 10 à 20 % maximum cette quantité d'eau. Pour pousser afin de produire 20 kg de fruits par m2, les tomates de notre agriculteur ont donc trouvé de l'eau.

 

  • « La Nature sélectionne elle-même les plantes aptes à pousser dans un milieu donné »

Certes la sélection naturelle existe, mais, malgré cela, les populations de blé ou de maïs cultivées par nos ancêtres ne sont pas très performantes dans les lieux où elles se sont adaptées alors qu'elles sont le résultat de centaines voire de milliers de cycles de sélection naturelle combinée à l'intervention humaine.

 

  • « Les plantes apprennent à vivre sans eau et transmettent cette aptitude à leurs descendants »

Bien qu'un effet de la sélection naturelle ne soit pas exclu (mais il est limité car on sait que la tolérance à la sécheresse est un caractère très influencé par le milieu) on voit revenir là l'idée de Lyssenko selon laquelle des variations provoquées par le milieu seraient transmissibles à la descendance. L'application de cette idée, qui s'oppose aux lois de la génétique, a eu des conséquences négatives importantes sur l'économie agricole russe, tant pour la production du blé que celle du maïs, jusqu'aux années 60.

 

  • « Les variétés paysannes sont plus rustiques et mieux adaptées que les variétés industrielles »

Certes les variétés paysannes, qui sont des populations hétérogènes, ont des performances assez stables dans des milieux variés et variables, mais elles sont peu productives, alors que des variétés modernes homogènes (dites "industrielles", dans le reportage) concilient productivité et stabilité car elles réunissent dans leur génome des gènes d'adaptation à différents milieux : elles sont donc adaptées à différentes conditions, comme les variétés paysannes, mais plus productives.

 

  • « Le bilan économique avec les variétés paysannes de maïs est équivalent à celui avec une agriculture intensive faisant appel à l'irrigation et aux semences industrielles du fait de l'économie sur l'irrigation et sur les semences »

Il s'agit d'une déformation des faits : la perte totale due à l'absence d'irrigation (environ 25 q/ha, très variable selon les régions) et à l'utilisation de variétés-populations (au moins 20 q/ha environ) est supérieure au coût de l'irrigation (en moyenne de l'ordre de 25 q/ha) et des semences (qui coûte de l'ordre de 8-10 q/ha), le bilan est donc favorable à l'irrigation et aux semences "industrielles".

 

Il est particulièrement anormal qu’une grande chaîne d’information publique contribue, à une heure de grande écoute, à transmettre des déformations de faits techniques et scientifiques relatifs à la biologie, à l'agriculture et à la sélection végétale. D’un point de vue éthique, il est choquant qu’un tel document soit diffusé sans qu’une véritable réponse scientifique ne puisse être portée à la connaissance des téléspectateurs. Les intervenants dans le document défendent en effet une cause idéologique particulière : ils ne veulent pas d'une agriculture qui fait appel aux intrants et aux semences des variétés modernes (dites "industrielles"), mises au point par des établissements privés de sélection ; ils rejettent toute la filière actuelle "semences", et même le rôle de la recherche publique est mis en cause. En fait, c'est tout un système économique qui est rejeté.

 

Nous ne contestons pas aux agriculteurs la liberté de choisir une forme d’agriculture qui refuse les intrants et les semences des variétés modernes et fait perdre 40 à 50 % de rendement ; elle peut avoir sa place dans certaines situations. Mais la première question que ce document aurait dû poser est celle de la pertinence de cette agriculture pour nourrir plus de 9 milliards d’humains en 2050, et ceci en tenant compte des effets du changement climatique. La majorité des agronomes dans le monde pensent qu'elle ne serait pas en mesure, si elle était généralisée, de répondre au défi de nourrir la planète.

 

A l'opposé, une agriculture très intensive ne permet pas de répondre à un autre défi, celui de la protection de l'environnement : cette agriculture a eu des aspects très positifs dans les années de l’après guerre, en nous permettant d'acquérir notre indépendance alimentaire, mais en contre partie elle a eu des effets néfastes sur l’environnement ; cependant, ce n'est plus l'agriculture d'aujourd'hui. Une troisième voie est en développement depuis quelques décennies : elle vise à concilier productivité, sécurité alimentaire et respect de l'environnement ; en cherchant à économiser les intrants, elle fait largement appel aux principes d'agroécologie.

 

Cette troisième voie ne peut se développer qu'avec des variétés modernes, performantes, économisant ou valorisant bien les intrants, en particulier l'eau et l'azote, et réunissant de plus en plus de caractères d'adaptation au milieu. Ces variétés ne peuvent être créées que par la mise en oeuvre de tous les outils, dont les biotechnologies, à la disposition du sélectionneur.

 

La conclusion du document aurait donc dû mettre en évidence qu'en fait, différents types d'agricultures peuvent coexister, mais qu'une agriculture suffisamment productive, respectueuse de l'environnement, est nécessaire pour nourrir le monde.

 

 

Alain Deshayes : Directeur de Recherches honoraire de l'INRA

André Gallais : Professeur honoraire de Génétique et d'Amélioration des plantes, AgroParisTech, membre de l'Académie d'Agriculture

Georges Pelletier : Directeur de Recherches honoraire de l’INRA, Membre de l'Académie des Sciences et de l'Académie d'Agriculture

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Hbsc Xris 03/06/2019 08:05

Oui, on est un certain nombre d'agriculteurs ou de jardiniers plus qu'amateurs a avoir remarqué ce fabuleux article d'une brillantissime journaliste qui mérite un prix Lyssenko mention exceptionnel.
C'est plus Paris Match ! C'est Paris on se marre.....

Plus de 30 kg au m2 de tomates disait l'article. Moi, qui avec quelques décennies d'expérience, peine avec des variétés non F1 que je fais pour mon plaisir, à dépasser les 10 kg au m2, et qui me bat régulièrement contre "le cul noir" (nécrose apicale) des tomates qu'engendre le moindre stress hydrique en terre acide, et ben, j'en reviens pas.
Et il a pas encore le prix Nobel cet absolu génie ??????????
Remarquez que pas besoin de vendre des tomates, à 200 € la journée de stage pour bobo très niais des grandes villes, ça doit bien rapporter. Et il y en a des sessions....

Seppi 08/08/2019 11:11

@ TethX le ‎dimanche‎ ‎21‎ ‎juillet‎ ‎2019‎ ‎23‎:‎54


Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

Je vois que Lyssenko n'est pas mort… Il y a certes l'épigénétique...

TethX 21/07/2019 23:54

10 kg c'est largement atteignable pour un jardinier rodé. 30 me parait un peu plus délicat, l'article est probablement exagéré c'est sur, mais je ne pense pas que le problème viennent de Pascal Poot. Je ne peux que être en désaccord avec vous quand vous dites que le milieu n'influence pas la descendance.

Seppi 03/06/2019 15:28

Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

Si vous faites du 10 kg/m2, vous êtes fort… ou particulièrement attentif:

http://www.grab.fr/wp-content/uploads/2014/08/L12PACA19_IrrigationTomatePleinChamp.pdf

https://www.agrosemens.com/blog/tomates-bio-pratique-culturale/

Alors 30...