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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Et voici que le militantisme déguisé en science s'invite à l'INSERM

1 Juin 2019 , Rédigé par Seppi Publié dans #Article scientifique, #Glyphosate (Roundup)

Et voici que le militantisme déguisé en science s'invite à l'INSERM

 

 

C'est apparemment en toute discrétion qu'une équipe de chercheurs de l'INSERM, de l'IRSET (Institut de Recherche en Santé, Environnement et Travail) et de l'Université de Rennes – Thu Ha Pham, Lohann Derian, Christine Kervarrec, Pierre-Yves Kernanec, Bernard Jégou, Fatima Smagulova et Aurore Gely-Pernot – a publié le 20 février 2019 « Perinatal Exposure to Glyphosate and a Glyphosate-Based Herbicide Affect Spermatogenesis in Mice » (l'exposition périnatale au glyphosate et à un herbicide à base de glyphosate affecte la spermatogenèse chez la souris) dans Toxicological Sciences.

 

Voilà un titre qui claque comme une banderole de mouvement anti-pesticides ! Est-il à la hauteur des résultats ?

 

 

Résumé

 

En voici le résumé (nous découpons...) :

 

« Le glyphosate est l'herbicide le plus largement utilisé dans le monde. Plusieurs études ont étudié les effets du glyphosate et des herbicides à base de glyphosate (HBG) sur la reproduction masculine, mais il existe encore peu de preuves, et des preuves contradictoires, de sa toxicité.

 

Dans cette étude, nous avons analysé les effets du glyphosate, seul ou dans une formulation, sur le système reproducteur masculin.

 

Les souris gravides ont été traitées de E10,5 [ma note : jour embryonnaire 10,5] à 20 jours post partum en ajoutant du glyphosate ou un HBG (Roundup 3 Plus) à leur eau de boisson à 0,5 (dose journalière acceptable, dose DJA), 5 et 50 mg/kg [ma note : de poids corporel]/jour. La progéniture mâle issue des souris traitées a été sacrifiée à l'âge de 5, 20 et 35 jours et à l'âge de 8 mois pour l'analyse.

 

Nos résultats ont montré que l'exposition au glyphosate, mais pas à l'HBG, affecte la morphologie testiculaire à 20 jours et diminue les concentrations sériques de testostérone à 35 jours. Nous avons identifié [sic] que le nombre de spermatozoïdes avait diminué de 89 % et 84 % dans les groupes à 0,5 et 5 mg/kg/jour d'HBG et de glyphosate, respectivement.

 

De plus, le nombre de spermatogonies non différenciées a diminué de 60 % dans le groupe glyphosate à 5 mg/kg/jour, ce qui pourrait être dû aux modifications de l'expression des gènes impliqués dans la différenciation des cellules germinales telles que Sall4 et Nano3 et à l'apoptose comme Bax et Bcl2.

 

Chez les animaux de 8 mois, une diminution du taux de testostérone a été observée dans les groupes HBG.

 

Nos données démontrent que le glyphosate et les HBG pourraient provoquer [« could cause »] des effets de perturbation du système endocrinien sur la reproduction masculine à faibles doses. Comme le glyphosate a des effets au niveau de la DJA, nos données suggèrent que la DJA actuelle pour le glyphosate pourrait être surestimée. »

 

 

Une étude fondée sur des doses massives

 

Point n'est besoin d'explorer en détail l'article, du reste derrière un péage. Quel apport aux connaissances, sachant que le glyphosate est une des molécules pesticides les plus étudiées au monde ?

 

La dose administrée pour commencer : la plus basse est certes égale à la DJA européenne, mais toutes les mesures montrent que l'exposition réelle de la population au glyphosate est inférieure d'un facteur qui est un multiple de mille.

 

Rappelons que les « pisseurs de glyphosate » rapportent des taux de l'ordre du microgramme/litre d'urine ; en comptant large (et en admettant que les analyses soient correctes), cela correspond à une ingestion de glyphosate au niveau de 0,3 % de la quantité admissible pour une petite personne de 60 kg ; autrement dit, les chercheurs ont utilisé une dose minimale au moins 3.000 fois supérieure à la dose à laquelle les consommateurs semblent exposés.

 

Quant à la dose maximale qui a été utilisée – 50 mg/kg p.c./jour –, elle correspond à la NOAEL, no observable adverse effect level, ou DSENO, dose sans effet nocif observable. Notre personne de 60 kg devrait ingérer 3.000 mg, ou 3 grammes, de glyphosate par jour – tous les jours depuis la mi-gestation jusqu'à la fin de l'allaitement. C'est environ... 0,4 litre de désherbant prêt à l'emploi (quand il était encore en vente pour les particuliers) par jour.

 

On est là dans un scénario d'étude toxicologique. Il n'y a rien à y redire, sauf... était-ce bien nécessaire ? Car, encore une fois, le glyphosate fait partie des molécules pesticides les plus étudiées au monde.

 

Mais rappelons aussi que, selon Dereumeaux et al., seules 0,3 % des femmes de la cohorte ELFE (Étude Longitudinale Française depuis l'Enfance) ayant accouché en 2011 avaient du glyphosate dans leurs urines à un niveau supérieur à la limite de quantification (non précisée). Le scénario d'étude toxicologique est donc déconnecté du monde réel.

 

 

Des essais avec du glyphosate formulé...

 

Quant aux essais avec du glyphosate formulé – un herbicide commercial, le Roundup 3 Plus – c'est un classique du militantisme en blouse blanche. Les consommateurs ne sont pas exposés au produit formulé (sauf par inhalation ou contact cutané lors d'un traitement) ; sauf preuve du contraire, les co-formulants ne se retrouvent pas dans les aliments sous forme de résidus.

 

Mais les essais avec du glyphosate seul et du glyphosate formulé sont au final instructifs. Si on résume à gros traits, le glyphosate est plus actif seul que formulé. Contre-intuitif, sinon bizarre. Mais les auteurs n'excluent pas le fait que la différence soit due à l'utilisation de glyphosate acide d'une part, et d'un sel d'isopropylamine d'autre part... C'est une autre curiosité de l'essai : en utilisant deux formes chimiques de glyphosate, on ne peut pas déduire l'influence des co-formulants...

 

 

Des résultats curieux

 

Les résultats annoncés dans le résumé sont aussi curieux.Certains ne sont pas monotones comme le montre, par exemple, l'image ci-dessous.

 

Les auteurs suggèrent que cela peut être la caractéristique d'une exposition à un perturbateur endocrinien. Pour des doses aussi différentes, variant d'un facteur 10 ou 100 ? Et avec pour référence un article de chercheurs militants (Vandenberg, 2012) ?

 

 

 

 

Des références bibliographiques militantes

 

La liste des références montre aussi que l'on n'a pas répugné à utiliser, comme sources faisant autorité, des articles que nous classons volontiers du côté obscur de la science. Ainsi, les conclusions de l'article sont précédées par une sous-section « glyphosate et santé publique » enflammée, voire hystérique, qui fait appel à Myers et al. (2016), une déclaration de nature sociopolitique dont l'objectif avait été de saborder la réhomologation du glyphosate dans l'Union Européenne ; ou encore, pour étayer la thèse de la présence de glyphosate dans le lait maternel, à Torretta et al. (2018), lesquels ont trouvé leur preuve chez les Moms Across America et Sustainable Pulse... l'ultra-militantisme états-unien...

 

 

Une déclaration de militantisme

 

Cette partie se termine par :

 

« Ici, notre étude n'a pas eu pour seul but d'étudier les effets du glyphosate sur la biologie de la reproduction mâle, mais aussi de fournir des preuves scientifiques importantes de la toxicité du glyphosate pour protéger la santé humaine contre ses effets nocifs. »

 

On ne s'étonnera donc pas de la conclusion du résumé : une combinaison d'une affirmation péremptoire – « Nos données démontrent […] » – suivie d'un conditionnel – « le glyphosate et les HBG pourraient provoquer [« could cause »] des effets […] » – et aboutissant à une déclaration de nature socio-politique, une invitation implicite à revoir la DJA – « nos données suggèrent que la DJA actuelle pour le glyphosate pourrait être surestimée ».

 

 

« European Union, we have a problem! »

 

Tout cela doit nous interroger : quel était l'objectif réel de cette recherche ? Les fonds publics ont-ils été judicieusement employés ? Et quelle est l'impact de cette étude sur la crédibilité de l'INSERM et des institutions de recherche associées ?

 

La France fait partie du quatuor d'États rapporteurs (avec la Hongrie, les Pays-Bas et la Suède) devant préparer l'évaluation du glyphosate en vue d'une décision de renouvellement (ou non) devant intervenir en décembre 2022. Elle est déjà affligée d'un conflit d'intérêts au vu de la volonté politique de « sortir » du glyphosate à fin 2020. Voici que s'ajoute une science ouvertement militante...

 

« Houston, we have a problem » est une citation erronée. Mais « European Union, we have a problem » nous semble parfaitement justifié.

 

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