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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Agriculture biologique : ça chauffe !

3 Juin 2019 , Rédigé par Seppi Publié dans #Agriculture biologique, #Activisme

Agriculture biologique : ça chauffe !

 

 

(Source)

 

 

Les grandes manœuvres de la campagne électorale pour le Parlement Européen sont maintenant terminées. Après l'« urgence climatique », l'extinction de la biodiversité – Greta Thunberg, Extinction Rébellion – on peut revenir à des choses a priori plus triviales : ça chauffe dans le monde de l'agriculture biologique sensu lato – y compris ces organisations qui se disent non gouvernementales et œuvrant pour le bien de la Planète (avec un grand P) et de l'humanité (nous succomberons à la tentation de la minuscule pour dénoter l'importance qu'elles attachent à l'Humanité), en fait pour leur propre compte et aussi, sciemment ou non, pour de puissants intérêts économiques.

 

 

Une demande de surtransposition de la réglementation européenne en droit français !

 

Dans quel sens réglementer le chauffage des serres de production de légumes biologiques ? Autoriser ou interdire ? Telle est la question.

 

En fait, non. La réglementation européenne actuelle, tout comme celle qui entrera en vigueur le 1er janvier 2021 (Règlement (UE) 2018/848), est silencieuse sur la question. On est donc dans une situation – récurrente en France – de surtransposition, réclamée par une partie, du droit européen.

 

Les textes prévoient cependant que la production biologique doit respecter le cycle des saisons et faire un usage raisonné de l'énergie... La question n'est donc pas dénuée de fondement. Mais elle débouche sur des considérations de compétitivité relative, par rapport à d'autres États membres, et de tir dans le pied ; et, si nous avons bien compris, de gestion des situations déjà acquises (il y aurait 50 hectares de serres chauffées « bio » en France, «  à peine 0,2 % des quelque 24 000 hectares de cultures de légumes bio »).

 

On aurait tort de résumer les événements récents à une guerre picrocholine.

 

 

Et zou ! Une pétition...

 

Prenons-le de Nice-Matin du 29 mai 2019 – avec AFP : « Des agriculteurs et chefs cuisiniers lancent une pétition contre l'industrialisation de l'agriculture bio ». Le charivari médiatique a cependant débuté la veille dans Libération, très en pointe sur cette affaire, avec « Pétition – Non à l’industrialisation de la Bio ! » L'essentiel est dit en un paragraphe :

 

« "Pas de tomate bio en hiver" : voici le mot d’ordre d’une pétition lancée ce mardi soir par la Fédération nationale d’agriculture biologique (Fnab), la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’homme, Greenpeace et le Réseau action-climat, et relayée en avant-première par Libération. Avec, pour premiers signataires, une cinquantaine de chefs et de restaurateurs. Son but ? Obtenir du ministre de l’Agriculture l’interdiction de la production de fruits et légumes bio hors saison, sous serres chauffées au gaz ou au fioul, lors du prochain vote du comité national de l’agriculture biologique en juillet. Une "aberration gustative, agronomique et environnementale", plaquée sur le modèle conventionnel productiviste. Qui serait contraire à la philosophie de "la" bio telle que la concevaient les pionniers : un "projet de société" respectueux de l’environnement et de la biodiversité, qui valorise le lien social, avec une juste rémunération pour l’agriculteur et des produits de saison pas suremballés dans du plastique. "La" bio perdrait ainsi son âme au profit "du bio" au masculin, réduit à la seule dimension du mode de production. »

 

 

Qui est à l'origine de la pétition ?

 

Qui a lancé la pétition ? Et qui, la version médiatique d'une initiative d'agriculteurs et de chefs-cuisiniers, à l'évidence pour rendre la pétition plus attractive ?

 

On est là, une fois de plus, devant un problème de déontologie – militante et journalistique. C'est comme l'opération « Nous voulons des coquelicots », montée par Générations Futures (sponsorisé et soutenu financièrement par le biobusiness) et MM. Fabrice Nicolino et François Veillerette (GF est quasiment sa petite entreprise), et présentée aux médias, puis par ceux-ci, comme une initiative citoyenne ayant émergé, spontanément, de la base.

 

La FNAB auteur d'une pétition, on comprend. Pour Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme (tiens, le patronyme de l'ex-ministre a été réintégré...), Greenpeace et le Réseau Action-Climat, on peut également comprendre, mais aussi critiquer... Il se trouve que les deux premiers sont membres du troisième... C'était la séquence « comment faire nombre »...

 

 

 

 

Y a-t-il de quoi s'alarmer ?

 

Ce contentieux semble largement artificiel à ce stade. Les projets de serres chauffées semblent être très marginaux. Mais Consoglobe a d'autres informations... au conditionnel :

 

« La (FNAB) et le Synabio craignent également une industrialisation du bio. L’augmentation de la demande pour les produits bio risque de faire entrer la filière dans les mêmes logiques productivistes et industrielles que l’agriculture dite conventionnelle, et on pourrait ainsi voir de plus en plus de producteurs convertir leurs serres en bio et les chauffer en hiver.

 

Si ce phénomène est pour l’instant négligeable, il pourrait prendre de l’ampleur rapidement, avec déjà plusieurs centaines d’hectares de serres en bio en projet, souvent portés par les grands noms de la production de fruits et légumes. »

 

Libération est plus précis :

 

« Mais les surfaces croissent vite. Une soixantaine d’hectares de bio sous serres chauffées sont en projet en Bretagne, une quarantaine dans les Pays de la Loire. Un développement encouragé par les poids lourds du "conventionnel". »

 

Tiens, le « conventionnel » encouragerait le « bio » ?

 

Peut-être s'agit-il aussi de projets de conversion de producteurs conventionnels installés, utilisant des serres chauffées et venant concurrencer à terme les producteurs bio actuels...

 

Quoi qu'il en soit, ces projets se heurteront inévitablement à la question des coûts de production et de la concurrence des producteurs plus favorisés, notamment espagnols. Et, avec une centaine d'hectares de serres en plus (en admettant qu'elles soient toutes nouvelles), on resterait en dessous de la barre du 1 % de surfaces de production de légumes bio... pour un marché qui importe 30 % de sa consommation selon l'Agence Bio.

 

 

« Paysannes et paysans » contre « industriels » ?

 

On porte donc sur la place publique une polémique, transformée en combat du Bien contre le Mal, avec l'espoir de pouvoir clamer que grâce à la mobilisation citoyenne, David – « les paysannes et paysans bio qui respectent les saisons » selon le texte de la pétition – l'aura emporté sur Goliath – « les industriels » (notez qu'ici, on n'utilise pas le langage « inclusif »...).

 

Selon Libération, les porteurs de projets sont, entre autres, les coopératives bretonnes Cerafel (marque Prince de Bretagne) et Coopérative Maraîchère de l’Ouest (Savéol)... des opérateurs du monde agricole...

 

 

Rififi à Interfel

 

Ce genre de manœuvre semble aussi s'être produit à Interfel, l'interprofession des fruits et légumes frais, où la Confédération Paysanne et la FNAB ont fait un esclandre avec un prétexte qui semble bien fallacieux (le communiqué de presse d'Interfel en réponse est ici).

 

 

(Source)

 

 

 

Tout est bon dans la pétition !

 

Selon la pétition :

 

« Pour rentabiliser leurs serres chauffées, les industriels se spécialisent sur un ou deux légumes à forte valeur ajoutée. En diminuant la diversité des cultures, ils appauvrissent leurs sols et ainsi contreviennent encore aux principes de l’agriculture biologique. »

 

On aimerait une explication sur l'appauvrissement des sols... L'argument est fallacieux.

 

De manière similaire, les auteurs pontifient :

 

« Chauffer sa serre pour produire des tomates ou des concombres en plein hiver ne peut donc pas être compatible avec l’agriculture biologique. Selon les régions et les années, la saison de la tomate peut aller de mai/juin à octobre/novembre, mais certainement pas en hiver. »

 

« ...produire […] en plein hiver ? Dans un autre paragraphe, l'ambition réelle (enfin supposée) est dévoilée :

 

« Ces projets en gestation vont permettre de retrouver sur les étals de la tomate bio française en plein mois de mars. »

 

Philosophie du « bio » ou intérêts économiques ?

 

Cette envolée déclaratoire laisse penser que l'enjeu est philosophique – la pureté de l'agriculture biologique. Il n'en est rien : ça fait longtemps que l'agriculture biologique est « industrialisée » – « plaquée sur le modèle conventionnel productiviste » (tribune publiée dans Libération), produits de synthèse exclus et colifichets idéologiques inclus.

 

Avec quelques arrangements avec le dogme comme... le recours à des pesticides de synthèse (non naturels) comme... le sulfate de cuivre, l'emploi de tunnels et serres, la désinfection des sols horticoles à la vapeur, grande consommatrice de fioul, et – si la démarche de surtransposition française du droit européen aboutit – une « petite » exception pour le chauffage pour la production précoce de plants et le maintien hors-gel.

 

La mèche est par exemple vendue par Consoglobe, cité ci-dessus : il s'agit de verrouiller le marché et de l'interdire à de nouveaux acteurs grâce à une règle franco-française. C'est in fine entre acteurs des circuits spécialisés (34 % de parts de marché) et de la grande distribution (44 %), la vente directe et les artisans-commerçants représentant maintenant 17 %... ou peut-être entre « paysannes et paysans bio » et « paysannes et paysans bio ».

 

 

 

 

Libération a produit des articles fouillés, très instructifs, sur l'état des lieux :

 

 

 

(Source)

 

(Source)

 

 

Une « bio » pour quels porte-monnaie ?

 

Mme Emmanuelle Ducros a aussi produit un décryptage, « Guerre du bio sous serres chauffées ».

 

 

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La conclusion :

 

« Cela veut dire que la grande distribution veut faire baisser les coûts du bio. Et produire localement dans des serres chauffées, ça permet de faire du volume et des économies de logistique. Les circuits traditionnels du bio voient cela d’un mauvais œil. On s’attaque à leurs marges et à leurs parts de marché. Ils se sentent dépossédés de leur spécificité. Vous la voyez la question : le bio est-il réservé à des privilégiés à une élite qui a les moyens de voir son ticket de caisse se renchérir de 20 % chez Biocoop ? Maintenant que les spécialistes du bio ont ancré l’idée marketing - très discutable - qu’il est meilleur pour la santé, peuvent-ils soutenir qu’il sera réservé à des privilégiés ? Doit-il être démocratisé ? Il n’y a pas de réponse toute faite. Et tant qu’on ne fera pas pousser notre alimentation en claquant des doigts… Je n’en aurai pas à vous donner. »

 

Il y a des choses discutables dans ce propos (par exemple,+ 20 % chez Biocoop ? Par rapport au panier « bio » des grandes enseignes ?), mais pas l'interrogation. Marché de masse avec prix bas ou marché de niche avec prix élevés ?

 

C'est une question qui se pose aussi dans le contexte de la récente loi « n° 2018-938 du 30 octobre 2018 pour l'équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous », dont l'article 24 impose l’obligation aux restaurants collectifs « dont les personnes morales de droit public ont la charge » de servir des repas qui comprennent une part au moins égale à 50 % de produits bénéficiant de labels ou issus des circuits courts et au moins 20 % de produits issus de l’agriculture biologique.

 

 

Retour sur une tribune du 17 mai 2019

 

Cela nous ramène à une tribune d'un « collectif » publiée par Libération le 17 mai 2019, « L'agriculture biologique : priorité nationale ou alibi ? ».

 

Cela commence inévitablement par de dithyrambiques louanges à l'agriculture biologique :

 

« L’agriculture biologique est bien plus ambitieuse qu’une «agriculture sans chimie de synthèse» ; il s’agit d’une transformation profonde des bases de l’agronomie. Mise en œuvre depuis des décennies par des millions de paysans et de paysannes à travers le monde, parfois sous le terme "d’agroécologie paysanne", elle réconcilie sociétés, paysans, environnement, animaux et territoires, et a depuis longtemps fait la preuve de ses performances. Comme l’attestent de récentes études, elle pourra sans aucune difficulté nourrir l’humanité en 2050 (1), et d’ailleurs bien mieux que n’y parvient l’actuelle agriculture conventionnelle qui laisse tous les ans 15% de l’humanité souffrir de la faim. »

 

La note (1) renvoie à l'étude TYFA de l'IDDRI, dont nous pensons que c'est une version moderne de « La laitière et le pot au lait ».

 

Inévitablement, cela pose la question : combien d'hectares, l'agriculture biologique ? Et comment se fait-il qu'elle ne soit pas davantage mise en œuvre si elle est si performante ?

 

Et inévitablement, on ne peut que constater qu'attribuer la famine et la malnutrition à l'agriculture conventionnelle relève de la plus parfaite mauvaise foi. Et là, on n'est qu'au début du texte !

 

Admirons ce superbe homme de paille :

 

« Demander à la bio d’être «rémunérée uniquement par le marché» est l’aveu d’une inquiétante ignorance des mécanismes de distorsions de concurrence qui font que le prix n’a aucun rapport avec le coût de production. S’il faut prendre cette profession de foi au mot, demandons alors à tous les agriculteurs français de rendre les subventions qu’ils ont reçues depuis quarante ans ! »

 

La conclusion, en bref, c'est qu'il faut subventionner davantage l'agriculture biologique :

 

« L’argent existe : il convient simplement de transférer les budgets existants. L’économie des filières natives énonce que les moyens doivent être à la hauteur de l’objectif et non pas du point de départ. Les deux dernières majorités ont validé l’objectif de 15% des surfaces françaises en bio en 2022 ? Chiche ! Il faut donc, impérativement, consacrer dès à présent 15% des budgets agricoles à l’agriculture biologique. »

 

La conclusion, en bref, c'est qu'il faut financer davantage un mode de production de denrées alimentaires réservés, pour partie, à une clientèle aisée et, pour partie, à un marché captif (la restauration collective publique), lui-même financé par des subventions et des paiements contraints.

 

Notons que l'agriculture biologique obtient déjà les mêmes subventions que l'agriculture conventionnelle et, en plus, des subventions spécifiques...

 

Cette tribune a été initiée par M. Jacques Caplat, secrétaire général d’Agir Pour l’Environnement et comporte deux douzaines de signatures, avec noms et affiliations.

 

Dans le lot, par exemple, « François Veillerette, directeur de Générations Futures »... pourquoi n'est-il pas parmi les initiateurs de la pétition susvisée ? Pourquoi Biocoop a attendu le 31 mai 2019 pour produire un gazouillis de soutien ? Pourquoi M. Claude Gruffat, ex-président de Biocoop et eurodéputé après le Brexit, n'a-t-il pas produit de gazouillis de soutien ?

 

Il semble qu'il y ait des soutiens du bout des lèvres...

 

Le monde du bio va être intéressant à suivre.

 

Mais tout cela devrait aussi nous interroger sur la légitimité sociologique de l'agriculture biologique et de ses soutiens rhétoriques et financiers.

 

 

!!!

 

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M
Je pensais découvrir un article comme celui-là dans 20 minutes,
https://www.20minutes.fr/planete/2534115-20190606-video-pesticides-ethique-dietetique-cinq-idees-recues-bio
Répondre
S
Bonjour,

Merci pour votre commentaire et le lien.

C'est la suite de la parution du numéro spécial de 60 Millions.

Je n'ai pas encore lu, mais il semble bien que la revue a donné un coup de pied dans la fourmilière.
M
Je voulais dire "Je ne pensais pas découvrir".
J
quand vous avez raisonnable dans un texte, vous pouvez interdire ce que vous voulez..
Répondre
S
Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

Mais je n'ai pas compris. Trop bref.
D
Punaise, le Secours Cat, dans la liste des signataires...
pour l'année prochaine, j'y repenserai pour les dons.
Répondre
S
Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

Hélas oui !
U
On ne devrait pas non plus pouvoir manger bio en hiver dans un appartement chauffé ?
Répondre
S
Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

Bonne question…

On ne devrait peut-être pas non plus manger bio en été, quand toute la production serait cramée sans irrigation...