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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Produisons-nous déjà assez de nourriture ?

11 Mai 2019 , Rédigé par Seppi Publié dans #Divers

Produisons-nous déjà assez de nourriture ?

 

Jason Lusk*

 

 

Plus tôt cette semaine [ce billet a été publié le 8 novembre 2017], j’ai eu le plaisir de donner la conférence George Morris AgriFood Policy à l’Université de Guelph. Je me suis principalement concentré sur les avantages des technologies alimentaires et agricoles et sur l’importance de la croissance de la productivité pour résoudre nos futurs problèmes alimentaires mondiaux.

 

À la fin de mon exposé, un membre de l'auditoire s'est fait l'avocat du diable et a posé une question importante qui méritait une discussion plus large. En bref, la question était la suivante : ne produisons-nous pas déjà assez de nourriture ? C'est une question qui est reflétée dans de nombreux écrits populaires. Ce titre, par exemple, « We Don't Need to Double World Food Production by 2050 » (nous n'avons pas besoin de doubler la production alimentaire mondiale d'ici 2050). Voici ce que Mark Bittman a écrit dans le New York Times : « Le monde produit depuis longtemps assez de calories... ». Voici à nouveau Bittman sous le titre « Don't Ask How to Feed the 9 Billion » (ne demandez pas comment nourrir les 9 milliards) dans le même journal, car, selon ses propos, « la solution à la malnutrition ne consiste pas à produire plus de nourriture ».

 

Voici mes principales pensées sur cette ligne de pensée :

 

1) Même si nous produisons suffisamment de calories aujourd'hui pour satisfaire les besoins de la population d'aujourd'hui, cela ne signifie pas que nous en produisons suffisamment pour la population de demain. La croissance de la productivité est graduelle et progressive et si nous nous trouvions dans une situation de besoin de plus de nourriture, les nouvelles technologies pour les produire ne pourraient pas être créées du jour au lendemain. Cela est particulièrement vrai de notre capacité à produire à l'avenir qui est entravée par le changement climatique.

 

2) Il n'y a pas de catégorie binaire « assez de nourriture ». Une production alimentaire accrue entraîne une baisse des prix des denrées alimentaires et une diminution de l'insécurité alimentaire. Je n'ai pas encore rencontré de consommateur qui ne préférerait pas payer moins cher, pour une qualité constante.

 

3) Je peux avoir raison sur le plan comptable en disant que nous produisons aujourd'hui suffisamment de calories pour répondre à tous les besoins en calories. Mais la comptabilité n’est pas l’économie et nous devons prendre en compte les incitations d'un système qui produit suffisamment de calories par rapport à un système alternatif moins productif ou impliquant une redistribution généralisée. Une redistribution massive de denrées alimentaires peut détruire les incitations à produire de la nourriture. On ne peut pas dissocier la productivité fantastique de notre système actuel des forces du marché qui ont conduit à elle. En d'autres termes, il n'y a aucune raison d'imaginer que nous produirions le même nombre de calories si « le système » était remplacé par un système comportant une confiscation/redistribution massive. Brady Deaton m'a fait passer ce fascinant article paru dans le Journal of Political Economy, montrant que 75 % de l'augmentation de la productivité agricole de la Chine après 1978 était due au renforcement des incitations individuelles.

 

4) Il est important d’examiner la productivité du point de vue de la durabilité. Une productivité accrue signifie obtenir plus (ou la même quantité) de produits alimentaires en utilisant moins d'intrants et de ressources. Les gens veulent-ils vraiment dire qu'ils préféreraient des systèmes nécessitant davantage de nos ressources naturelles – plus de terres, plus d'eau, plus de combustibles fossiles ? Depuis quand préfère-t-on une productivité réduite et une inefficacité augmentée ? Même si on produit « suffisamment » de nourriture aujourd'hui, une productivité accrue signifie que nous pouvons continuer à produire la même quantité mais en réduisant l'empreinte de l'agriculture sur les terres, en utilisant moins d'eau, moins de pesticides, etc.

 

5) Si la solution au problème alimentaire consiste simplement à expédier des denrées alimentaires des pays à productivité élevée (ou à faire de manière plus péjorative du « dumping ») vers des pays à productivité plus faible avec des citoyens plus affamés, cela peut nuire aux moyens de subsistance des producteurs des pays à faible productivité et réduire leur productivité et les incitations à adopter des formes d’agriculture efficaces.

 

6) Si des pays comme les États-Unis décidaient de renoncer à de nouvelles technologies alimentaires et agricoles et si les agriculteurs étaient forcés ou incités à adopter des systèmes à productivité plus faibles, qu’en serait-il des flux de commerce et de production mondiaux. Les agriculteurs américains sont en concurrence avec les agriculteurs du monde entier pour servir les consommateurs américains et les consommateurs du monde entier. Non seulement de telles politiques réduiraient probablement les exportations américaines, mais elles rendraient les importations relativement plus attrayantes. La solution est-elle alors des droits d'importation pour soutenir notre système à productivité inférieure ?

 

7) On peut revenir à des écrits d’il y a plus de 100 ans et trouver des affirmations selon lesquelles le problème de la production et de la rareté avait été essentiellement résolu, et qu’il suffisait d’un État plus lourd pour assurer une distribution « juste » (voir par exemple Looking Backward (regarder en arrière) d'Edward Bellamy, publié en 1888). Imaginez le monde dans lequel nous vivrions aujourd'hui si cette idée avait été largement acceptée en 1888 : le niveau de la production était « assez bon » et nous pouvions cesser de nous inquiéter à propos de la croissance et du progrès. Quelle croissance aurions-nous perdue si nous avions arrêté l'innovation en 1888 ? Nous serions toujours en train de cueillir le coton à la main, de semer avec des mules, de manger beaucoup plus de viandes séchées ou conservées au sel ou dans le vinaigre, et plus encore. À quoi ressemblera l'avenir de l'alimentation et de l'agriculture en 2088 et qu'abandonnerons-nous si nous cessons de travailler aujourd'hui sur les technologies améliorant la productivité ?

 

______________

 

* Jayson Lusk est un économiste de l'agriculture et de l'alimentation. Il est actuellement professeur distingué et chef du Département de l'Économie Agricole de l'Université de Purdue.

 

Source : http://jaysonlusk.com/blog/2017/11/7/do-we-produce-enough-food

 

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