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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Scandale ! « Pesticides: plus de 90% des sols bio contaminés » en Suisse. Vraiment ?

10 Avril 2019 , Rédigé par Seppi Publié dans #Article scientifique, #Néonicotinoïdes, #Agriculture biologique, #critique de l'information

Scandale ! « Pesticides: plus de 90% des sols bio contaminés » en Suisse. Vraiment ?

 

 

Que penser d'une étude scientifique dont une version préliminaire est mise en ligne le 30 mars 2019 et qui fait l'objet d'un article de presse dans la NZZ am Sonntag le 4 avril 2019 avec un titre angoissant : « Bio-Felder sind mit Pestiziden verseucht » (les champs bio sont contaminés avec des pesticides – c'est derrière un péage) ?

 

L'information s'est rapidement propagée en Suisse romande. Le Matin, par exemple, titre : « Pesticides: plus de 90% des sols bio contaminés » (avec une fort curieuse URL qui laisse entendre que les sols bio sont exempts de pesticides) ; la Tribune de Genève : « Les sols bio ne sont pas exempts de pesticides ». Voir aussi cette séquence du journal du soir de la RTS du dimanche 7 avril 2019.

 

L'étude scientifique, c'est « A nation‐wide survey of neonicotinoid insecticides in agricultural land with implications for agri‐environment schemes » (une enquête nationale sur les insecticides néonicotinoïdes dans les terres agricoles, avec des implications pour les programmes agro-environnementaux – derrière un péage... la modique somme $ 42 est due pour un PDF téléchargeable !) de Ségolène Humann‐Guilleminot, Łukasz J. Binkowski, Lukas Jenni, Gabriele Hilke, Gaétan Glauser et Fabrice Helfenstein (la moitié d'entre eux officie à l'Université de Neuchâtel).

 

 

Résumé

 

En voici le résumé :

 

« Les néonicotinoïdes constituent la classe d'insecticides la plus largement utilisée dans le monde. Cependant, le lien entre les pratiques agricoles et l'étendue de la contamination des sols et des cultures par les insecticides néonicotinoïdes, ainsi que l'étendue de cette contamination dans les champs biologiques et les surfaces de compensation écologique (SCE), sont encore flous.

 

2. Nous avons mesuré les concentrations de cinq insecticides néonicotinoïdes (imidaclopride, clothianidine, thiaméthoxame, thiaclopride, acétamipride) dans 702 échantillons de sol et de plantes dans 169 champs cultivés et SCE de fermes conventionnelles, en agriculture intégrée et biologiques réparties sur l'ensemble des basses terres de la Suisse.

 

3. Nous avons détecté des néonicotinoïdes dans 93 % des sols et des cultures biologiques et dans plus de 80 % des sols et des plantes des SCE – deux types de terres arables supposées exemptes d'insecticides. Nous avons également testé 16 échantillons de semences biologiques, dont 14 étaient positifs pour les néonicotinoïdes.

 

4. Enfin, nous avons calculé les quotients de risque (QR) et les fractions potentiellement affectées pour 72 espèces bénéfiques et 12 espèces de parasites. Dans un scénario réaliste sur le terrain, nous avons constaté qu'entre 5,3 et 8,6 % des espèces d'invertébrés épigées pourraient être exposées [« may be exposed »] à des concentrations létales de clothianidine et de 31,6 à 41,2 % à des concentrations sublétales, dans les champs de « production intégrée » et conventionnels. Nous avons également constaté que 1,3 à 6,8 % (jusqu'à 12,5 % sur la base des QR) d'espèces d'invertébrés utiles pourraient être exposés à des concentrations sublétales de néonicotinoïdes dans les SCE et les champs biologiques. En revanche, aucune espèce nuisible ne serait exposée à des concentrations létales, même dans les scénarios pire cas.

 

5. Synthèse et applications. Notre étude suggère que la contamination diffuse par les néonicotinoïdes pourrait nuire [may harm] à une fraction significative des espèces utiles non ciblées. L'utilisation de néonicotinoïdes sur les cultures pourrait menacer [may threaten] la biodiversité dans les zones de refuge, tout en mettant potentiellement en péril la pratique de l'agriculture biologique en empêchant la lutte biologique contre les ravageurs. Sur la base de nos résultats, nous appelons à une réduction de la dispersion et de la sur-utilisation des insecticides néonicotinoïdes afin de prévenir tout effet néfaste sur la biodiversité et les services écosystémiques associés aux agro-écosystèmes. »

 

 

Encore une étude teintée de militantisme

 

Il y a six caractéristiques, en particulier, qui doivent nous alerter.

 

 

Une étude géographiquement limitée

 

Tout d'abord, l'étude n'est pas d'envergure nationale, comme le prétend le titre, mais porte sur le « Plateau Suisse », comme le suggère le résumé. C'est certes la principale région de production agricole.

 

 

 

 

Priorité aux fréquences de détection

 

En second lieu, le flou règne dans le résumé sur les données numériques, avec une insistance sur les nombres de détections, mais sans indications sur les quantifications. Technique classique des mouvances « environnementalistes » (on retrouve cela notamment dans les rapports des agences françaises de l'eau sur les résidus de pesticides dans les cours d'eau et les nappes phréatiques).

 

Nous avons pu nous procurer un texte complet. Les auteurs rapportent par exemple que, sur les 27 champs bio, 82 % (soit 22) étaient « contaminés » par l'imidaclopride. Ils indiquent ensuite, successivement, la concentration maximale (comme par hasard, c'est en premier...), qui s'élève à 0,76 ppb ; puis la médiane (la valeur qui sépare la moitié des champs les moins « contaminés » de l'autre moitié), qui s'élève à 0,02 ppb ; et enfin la moyenne à 0,05 ppb. Un tel ensemble de données suggère qu'il y a quelques champs présentant une valeur élevée, et une longue traîne de champs où l'imidaclopride a été détecté à l'état de traces.

 

 

Partie du Tableau 1

 

 

Des quotients de risque généreux

 

En troisième lieu, cette carence est en partie compensée par des données sur les quotients de risque (en fait de danger – « hazard quotients »). Les auteurs expliquent :

 

« Quotients de risque

 

Tels qu'utilisés couramment dans les évaluations écotoxicologiques [...], nous avons calculé le rapport entre l'exposition et la toxicité (quotient de risque : QR) comme la concentration moyenne ou maximale détectée dans les échantillons de plantes ou de sol divisée par la concentration de contact létale (CL50) pour chaque espèce. Le QR a l'avantage d’utiliser la même unité pour le numérateur et le dénominateur pour fournir des informations sur la létalité et la sublétalité. Cela nous a permis d'inclure des espèces pour lesquelles aucun test d'effet sublétal n'était disponible. QR ≥ 1 indique que la concentration trouvée dans l'échantillon est équivalente ou supérieure à la concentration qui tue 50 % d'une population. Nous avons considéré que le QR ≥ 0,01 (1 % de la CL50) indique une possible toxicité sublétale. Un tel seuil est raisonnable puisque des études ont rapporté des effets sublétaux à des niveaux aussi bas chez plusieurs invertébrés […]

 

Curieux raisonnement... Mais, conscients de la nature arbitraire de cette valeur, les auteurs ont aussi utilisé QR ≥ 0,05 (5 % de la CL50) et QR ≥ 0,1 (10 % de la CL50).

 

C'est là une modélisation à la hache, voire à la tronçonneuse.

 

S'agissant des espèces prises en compte, il faudra attendre les données supplémentaires et espérer qu'elles soient librement accessibles. Mais le résumé nous apprend que l'on a fait une modélisation sur 84 espèces, 72 utiles et 12 nuisibles.

 

La lecture du tableau 3 nous apprend cependant que les auteurs ont rapporté dans leur résumé des fractions potentiellement affectées (FPA ou PAF en anglais) se rapportant aux QR ≥ 0,01... les valeurs les plus anxiogènes...

 

 

 

 

Nous avons aussi quelques doutes sur l'utilisation des moyennes au numérateur : supprimez une valeur extrême, et la « fraction potentiellement affectée » (FPA) diminue, peut-être de manière importante. Illustration : pour l'imidaclopride dans les plantes, dans le « scénario réaliste sur le terrain », 3,5 % des espèces seraient « potentiellement affectées » dans les champs biologiques, évidemment dans le cas extrême pour la sublétalité de 1 % de la CL50 ; la concentration extrême d'imidaclopride trouvée (c'est le scénario pire cas) contribue à raison de 13,5 %.

 

 

Un discours alarmiste et une dérive militante

 

En quatrième lieu, les auteurs actionnent les sirènes d'alarme s'agissant des menaces sur la biodiversité et la mise « potentiellement en péril [de] la pratique de l'agriculture biologique en empêchant la lutte biologique contre les ravageurs. »

 

Ah bon ! A fortiori, la lutte biologique devrait être encore plus en péril dans les champs conventionnels... Mais les auteurs ont manifestement des œillères. Ont-ils apporté des éléments de preuve ? Aucun, si ce n'est une « modélisation » à partir d'autres articles scientifiques dont il faudrait contrôler la fiabilité et la pertinence.

 

Nous avons pris au hasard Capowiecz et al. cité à l'appui de la pertinence du QR de sublétalitéfondé sur 1 % de la CL50. Ces auteurs rapportent une modification du comportement de deux espèces de vers de terre en présence d'imidaclopride à des concentrations de 0,5 et 1 ppm, en conditions expérimentales au laboratoire. Dans l'étude commentée ici, les auteurs manipulent des ppb... avec une moyenne de 3,58 ppb dans les champs conventionnels (et un maximum de 29,72 ppb).

 

Réaliste, la crainte ou mise en garde ? Au-delà des précautions oratoires qui bémolisent les annonces de l'apocalypse, le tableau 3 nous apprend que moins de 1 % des espèces seraient affectées dans les surfaces de compensation écologiques et les champs bio pour les effets létaux et sublétaux, sauf à utiliser la valeur extrême QR ≥ 0,01, ou à s'aventurer dans les scénarios pire cas.

 

En résumé : il y a des choses intéressantes dans cette étude, mais dans un contexte détestable.

 

 

Cachotterie

 

En cinquième lieu, il y a des choses qui manquent dans le résumé ! Selon celui-ci, « Nous avons également testé 16 échantillons de semences biologiques, dont 14 étaient positifs pour les néonicotinoïdes ». C'est lapidaire. Que dit le texte ?

 

« Néonicotinoïdes dans les semences biologiques

 

Nous avons constaté que 14 échantillons de semences biologiques commerciales sur 16 (87,5 %) contenaient au moins un néonicotinoïde à une concentration supérieure à la limite de quantification. La moyenne  SE et la médiane du total des concentrations de néonicotinoïdes étaient de 7,7  5,04 ppb et 0,9 ppb respectivement, et les niveaux allaient de 0 à 81,9 ppb. La clothianidine a clairement dominé en termes de concentration dans tous les échantillons. La clothianidine et l’imidaclopride ont été trouvés dans 62,5 % des semences, alors que le thiaclopride a été trouvé dans 50 % des semences, suivi du thiaméthoxame et de l'acétamipride qui ont été trouvés dans 43,7 % des semences. »

 

Dans leur discussion, qui nous paraît fort laborieuse et orientée vers la prescription politique, les auteurs écrivent :

 

« Le dernier résultat [sur les semences] est fondé sur une taille d’échantillon modeste et mérite une enquête plus approfondie, il suggère que, concernant les exploitations biologiques, la contamination des champs peut être due à la contamination des semences qui peut se produire tout au long de la chaîne de commercialisation. »

 

Vraiment ? Vraiment (bis) ?

 

 

Politisation de la science

 

Enfin, les auteurs concluent, comme nous l'avons déjà relevé, par une prescription politique :

 

« Sur la base de nos résultats, nous appelons à une réduction de la dispersion et de la sur-utilisation des insecticides néonicotinoïdes afin de prévenir tout effet néfaste sur la biodiversité et les services écosystémiques associés aux agro-écosystèmes. »

 

Une telle déclaration n'a pas sa place dans un article scientifique, lequel est ipso facto décrédibilisé.

 

Et elle a encore moins sa place en l'absence de preuve formelle d'effet néfaste. Cela nous rappelle furieusement un article d'une équipe française dont nous tairons les noms qui avaient trouvé que des abeilles butineuses gavées de thiaméthoxame étaient désorientées, la modélisation des effets sur la ruche prédisant des catastrophes. L'EFSA et les experts des États membres ont démonté cette étude.

 

Il est du reste curieux de ne pas trouver l'EFSA dans la bibliographie... la science académique et institutionnelle dans sa tour d'ivoire...

 

 

Épanchements dans les médias

 

Les médias ont relayé l'« information », et c'est, bien sûr, anxiogène à souhait :

 

« Ces résultats, jugés alarmants, figurent dans une étude réalisée à l'Université de Neuchâtel, dont la NZZ am Sonntag se fait l'écho. »

 

L'angle d'approche inédit de la « contamination » des sols bio a incité par exemple une Adèle Thorens (Les Verts, Vaud) à fustiger les pesticides et, dans le même temps, s'inquiéter de ce que les consommateurs pourraient se distancer du bio. Dans la version papier de la Tribune de Genève :

 

« Il ne faudrait pas qu'ils se distancient des produits bio car, clairement, ils contiennent beaucoup moins de pesticides. Cela reste positif de consommer des aliments issus de l'agriculture biologique. »

 

Bio Suisse trouve aussi l'information préoccupante et exige l’interdiction de l’utilisation de tous les néonicotinoïdes, un soutien aux prestations écologiques, mais pour la seule agriculture biologique, et une meilleure évaluation des risques liés à la dissémination par l’air et l’eau des pesticides.

 

L'Office Fédéral de l'Agriculture et l'Union Suisse des Paysans soulignent en revanche que trois néonicotinoïdes ont déjà été interdits (la Suisse a suivi les décisions de l'Union Européenne) et que les niveaux de résidus trouvés sont acceptables.

 

Selon Bio Suisse, rapporté par le Temps, la presse a tiré des raccourcis trop rapides de cette étude. La presse ou les chercheurs qui se sont épanchés ? Voici du Matin (qui reprend un texte de dépêche) :

 

« L'étude relève cependant que les concentrations mesurées dans les champs et les cultures biologiques sont "très inférieures" à celles relevées sur les surfaces conventionnelles. "Les producteurs bio sont victimes d'une contamination due aux propriétés chimiques des néonicotinoïdes et à leur usage excessif", constate Ségolène Humann-Guilleminot, co-auteure de l'étude.

 

Et encore :

 

« Parallèlement, de nouvelles molécules, tel que le sulfoxaflore, font leur entrée sur le marché en Europe. "Leur mode d'action est très proche de celui des néonicotinoïdes, et dont les effets sur les espèces non-cibles, tels que les pollinisateurs et les auxiliaires de culture, sont mis au jour par de récentes études scientifiques", avertit le professeur Fabrice Helfenstein, qui a dirigé l'étude. »

 

Et si les chercheurs faisaient l'effort – tant dans leurs échanges avec les médias que dans leurs articles à vocation scientifique – de bien séparer faits scientifiques et opinions socio-politiques, et le cas échéant éliminer ou simplement modérer ces dernières ?

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