Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

L'agriculture n'est pas qu'une affaire de nourriture

19 Avril 2019 , Rédigé par Seppi Publié dans #Divers

L'agriculture n'est pas qu'une affaire de nourriture

 

Jason Lusk*

 

 

Toutes les entreprises et industries ont des mantras et des modèles mentaux utilisés pour motiver et inspirer. Un des facteurs de motivation et des cris de ralliement les plus courants de l’agriculture est que « nous nourrissons le monde ». Vous avez sans doute déjà vu des autocollants sur la ridelle d’un pick-up proclamant : « Si vous mangez, remerciez un agriculteur ».

 

Ce message (« Nous devons nourrir le monde ») est un bon facteur de motivation au sein de la filière, même si j’ai soutenu qu’il n’était pas toujours un argument de vente pour des personnes extérieures à la filière. Le message n’est pas tout à fait inexact, mais il n’est pas non plus tout à fait exact. Il y a d'autres façons de penser à ce que l'agriculture « fait » qui pourraient aussi être productives et éclairantes.

 

Selon une autre manière de la concevoir, l'agriculture consiste à exploiter et à stocker de l'énergie et des nutriments. Ou, en tant que producteur de biomasse, dont une partie est ensuite transformée en nourriture. Une analogie appropriée consiste à voir le maïs (et de nombreuses autres cultures de base) comme des panneaux solaires vivants. Les plantes captent l’énergie du soleil et la stockent dans de nombreuses batteries minuscules (les graines) faciles à stocker et à transporter.

 

Alors, quelle proportion de l’agriculture concerne la « nourriture » par rapport à d’autres choses ? Il y a quelque temps, j'ai décrit l'évolution de la superficie agricole aux États-Unis au cours du siècle dernier. Comme le révèlent ces données, quatre cultures représentent à elles seules environ 95 % des terres cultivées : maïs, soja, blé et cotonnier. Le cotonnier (environ 5,6 % du total) est, bien sûr, une fibre avec quelques utilisations alimentaires mineures (huile et coques/graines destinées au bétail). Les deux cultures les plus importantes, le maïs et le soja, avec à peu près la même superficie plantée, représentent ensemble environ 70 % des superficies cultivées aux États-Unis. Qu'advient-il de tout ce maïs et de tout ce soja ?

 

Voici un graphique que j'ai créé il y a environ un an et qui montre l'approvisionnement en maïs et son utilisation aux États-Unis (les données proviennent de l'USDA). Sur l'ensemble du maïs livré au marché des États-Unis au cours de la campagne de commercialisation 2016/17 (454 millions de tonnes métriques, MMT), plus de 40 % sont passées dans une catégorie que l'USDA appelle « usage alimentaire, alcool et usage industriel » ; pour ce dernier, il s'agit principalement de l'alcool pour le carburant ou éthanol. Certains de ces produits finissent indirectement comme aliments pour animaux sous la forme de grains « épuisés » ou « de distillateurs » qui restent après la fermentation (le bétail comme moyen de valorisation des déchets alimentaires est un aspect largement sous-estimé de notre chaîne d'approvisionnement alimentaire). Plus de 30 % de l'approvisionnement en maïs va directement aux aliments pour animaux, le reste est exporté, stocké ou est semé pour l’année suivante.

 

 

 

 

Voici un graphique similaire pour le soja. Environ 44 % sont exportés, 41,5 % sont broyés pour obtenir du tourteau et de l'huile. La majeure partie du tourteau est utilisée pour l'alimentation du bétail et un peu moins du tiers de l'huile est destiné à la production de biodiesel.

 

 

 

 

Dans ces deux figures, nous voyons que nos deux principales productions aux États-Unis sont principalement utilisées pour produire du carburant et de l’alcool, et pour nourrir les animaux.

 

Il y a bien sûr de nombreux critiques de l'agriculture qui se penchent sur ces faits et déplorent la superficie consacrée à l'alimentation du bétail et à la production de carburant. Mais cela revient à mon point initial. Les critiques reposent sur l'idée que l'agriculture a pour but de produire de la nourriture ; mais qu'en serait-il si nous imaginions qu'en fait, le but de l'agriculture est différent : produire de l'énergie et des nutriments ? J’ai beaucoup écrit sur l’opportunité de considérer le maïs et le soja destinés au bétail comme une inefficacité ou un gaspillage, aussi je n’aborderai plus cette question dans cet article ; pour le propos de cet article, cela ne semble inefficace que si l’on considère que l’agriculture a pour seule finalité de produire des calories qui finissent dans notre assiette (incidemment, consultez cette tempête de gazouillis pour un regard humoristique et révélateur sur l'omniprésence du maïs dans nos aliments et notre vie quotidienne. Ma citation préférée est la suivante : « Le maïs n'est pas un aliment. Le maïs est une plate-forme. »).

 

Si le maïs est un panneau solaire et que les graines sont des batteries, alors le bétail et la volaille sont des machines « connectées » aux batteries, qui permettent aux animaux de générer des produits utiles, dont certains sont des aliments et d'autres non.

 

Lorsque nous examinons de plus près la production animale, nous constatons qu'une grande partie (peut-être la majorité ?) ne va pas à la nourriture humaine. Une manière simple de regarder cela est de considérer le rendement en carcasse des bovins, des porcs et des poulets de chair. Il s'agit du poids de la carcasse (qui contient la plus grande partie de la viande comestible plus les os) divisé par le poids vif de l'animal juste avant l'abattage multiplié par 100. Pour les porcs, un rendement en carcasse typique peut être d'environ 70 % ; ainsi, pour un porc vivant de 113 kg, on n'obtient que 79 kg de carcasse, dont une bonne partie est constituée d'os. Pour les bovins, un bouvillon de 544 kg équivaut à une carcasse d’environ 340 kg. (Je devrais noter que le poids enlevé de la carcasse est une « nourriture » – cœurs, reins, etc. – qui est rarement consommée dans ce pays à moins que nous ne parlions de nos animaux domestiques.) De la carcasse, on peut se retrouver avec 181 à 227 kg de viande comestible, selon la façon dont elle est découpée et la quantité de graisse. Ainsi, environ 30 à 40 % seulement du poids vif d’un bouvillon fini se présente sous la forme de ce que nous appelons généralement « nourriture ».

 

On pourrait être tenté de penser que c’est vraiment du gaspillage. Mais ce n’est pas comme si les 60 à 70 % restants étaient tout simplement jetés ! Il y a des histoires intéressantes concernant le magnat de la viande, Gustavus Swift, à la fin du XIXe siècle, qui traînait dans son costume sombre et son chapeau haut de forme pour inspecter les égouts qui sortaient de ses usines de conditionnement de Chicago afin de rechercher des traces de graisse ou de poils dans la rivière – parce que tout ce qui en sortait était une perte de revenus. Où vont tous les sous-produits animaux modernes ? Regardez cette vidéo intéressante – les vaches se retrouvent dans toutes sortes de domaines, du rouge à lèvres au carburant pour avions.

 

______________

 

* Jayson Lusk est un économiste de l'agriculture et de l'alimentation. Il est actuellement professeur distingué et chef du Département de l'Économie Agricole de l'Université de Purdue.

 

Source : http://jaysonlusk.com/blog/2019/3/29/farming-isnt-just-about-food

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article