Glyphosate : décidément, nous ne sortirons pas du manichéisme ni des infox
à propos de « Comment le débat sur le glyphosate a pourri surTwitter » dans le Parisien
Le Parisien a publié deux articles sous la signature de M. Gaël Lombart, « Comment le débat sur le glyphosate a pourri sur Twitter » et « Monsanto et ses "trolls" : aux racines du soupçon ».
Le premier aurait pu être de belle facture s'il n'exhalait pas un parti pris et un manichéisme qui sont malheureusement la marque de fabrique de la plupart des médias français dès lors qu'il s'agit de questions controversées, notamment celles servant de fond de commerce à un militantisme contestant notre système socio-économique.
Et il est dévalorisé par le second. Où sont, en effet, les « trolls » de Monsanto et pourquoi en rester au « soupçon » alors qu'un journalisme de bon aloi s'attacherait à passer à l'étage supérieur, les faits ? Ce sera le sujet d'un autre billet. Concentrons nous donc sur les guerres picrocholines entre « protagonistes des deux camps » dont bon nombre ont la particularité de disposer d'une carte de presse.
Car oui, une analyse en profondeur aurait dû déboucher sur ce problème fondamental qui affecte nos médias : les infox ou « fake news » qui sont non seulement diffusées mais défendues bec et ongle par une partie de la corporation, y compris par de nouvelles infox et même par le harcèlement de deux journalistes – femmes – qui ont eu la désobligeance de dénoncer des manquements à la déontologie journalistique.
Une analyse en profondeur aurait débuté par un examen critique de la cause des querelles. Il est bien fallacieux d'écrire en chapô :
« Depuis la diffusion en janvier d’un numéro d’Envoyé Spécial, l’herbicide est devenu un sujet toxique sur le réseau social. En coulisses, les coups pleuvent. »
Le « sujet toxique », en l'occurrence, ce n'est pas « l'herbicide », mais son traitement toxique par une émission qui aura tout de même fait l'objet d'un nombre record de signalements au Conseil Supérieur de l'Audiovisuel (plus de 500) ; un CSA qui avait déjà proféré des remontrances pour le Cash Investigation diffusée le 2 février 2016 sur « Produits chimiques : nos enfants en danger ».
D'emblée, l'équipe d'Envoyé Spécial est hissée sur l'autel de la victime :
« Fait rarissime, il y a trois semaines : l’émission de France 2 du jeudi a été contrainte, pour prouver le sérieux de son travail, de publier sur le réseau social un document judiciaire attestant du lien entre le producteur de pesticides Monsanto, aujourd’hui propriété de Bayer, et la plainte déposée par la famille d’un enfant atteint de malformations au niveau de l’oesophage et du larynx. »
Mais il est vrai que,
« On apprend également dans les "écoles de médias" à définir un angle. »
(Source)
Cela se rapportait, certes, au second article et se voulait explicatif. Mais cela souligne la frontière floue entre « perspective » ou « approche » et « biais ».
Est-on encore dans le domaine de l'information quand on se contente d'évoquer l'infameuse étude sur les rats comme une « étude très controversée sur les liens entre OGM et tumeurs en 2012 », motif pris que le sujet n'est pas : « que reproche-t-on à l'étude de Séralini? », l'occultation des critiques venues de toutes parts permettant de développer la thèse – récurrente – des « trolls » de Monsanto ?
Où se situe-t-on ici ? Un gazouillis – à supposer qu'il existât – dans ce cloaque qu'est Twitter était-il de nature à créer une contrainte ?
La réalité est que des ego ont été froissés et que d'aucuns se sont engagés dans un « Let Nothing Go »... vous savez, à l'image de cette prétendue stratégie – branquignolesque – de communication de Monsanto.
Le Parisien nous fait ainsi la grâce de reproduire un gazouillis. Mais celui-ci est suivi d'autres sur Twitter... N'est-il pas évident qu'il s'agit d'un shit storm, d'un torrent de boue, en l'occurrence contre Mme Emmanuelle Ducros ?
Les premières réponses ont été cinglantes.
Et Mme Emmanuelle Ducros a également répondu :
« Je suis journaliste et Ce n'est pas ce que je dis. Ma question est : pourquoi ne Dites vous Pas que le Glyper, produit montré dans le reportage, n'est pas un produit #Monsanto. Vous répondez à côté de la question.
Pas d'éditorial ici : quels sont les faits ? »
Voilà qui aurait été intéressant pour un véritable journalisme d'enquête et d'investigation...
Nous ne sommes pas journaliste... mais nous avons trouvé ce fil du 23 mars 2019 :
Comme cela ressort des images ci-dessus, la question a même été posée antérieurement.
Résumons.
« Depuis 4 jours, une éditorialiste répète à tort que Monsanto ne serait pas incriminé dans la plainte de notre témoin Théo 11ans, atteint de graves malformations » sur le compte Twitter d'Envoyé Spécial est une infox.
C'est un stratagème pour éluder les vraies questions qui ont été posées – par Mme Emmanuelle Ducros et, sous une forme ou une autre, par bien d'autres. C'est aussi une manœuvre pour ridiculiser Mme Emmanuelle Ducros ; il est en effet de notoriété publique, depuis longtemps, qu'une action a été engagée contre Monsanto.
« ...l’émission de France 2 du jeudi a été contrainte, pour prouver le sérieux de son travail, de publier sur le réseau social un document judiciaire attestant du lien entre le producteur de pesticides Monsanto, aujourd’hui propriété de Bayer, et la plainte déposée par la famille d’un enfant atteint de malformations au niveau de l’oesophage et du larynx » dans le Parisien est a fortiori, et aussi dans l'absolu, une infox.
Admettons que le gazouillis reproduit ci-après et censé prouver le sérieux de l'émission et de l'équipe – gazouillis du reste fort énigmatique et dont on peut prétendre qu'il ne prouve rien – soit bien la première occurrence « sur le réseau social » (et la première mention par fac-similé de Monsanto). Mais pas sur la place publique ! Il n'y a là rien de nouveau.
(Source)
En effet, les gens d'Envoyé Spécial ont publié un extrait de la plainte dans le peu reluisant « "Envoyé spécial" sur le glyphosate : nos réponses aux intox qui circulent sur les réseaux sociaux » du 22 janvier 2019 !
(Source)
Un article outrageant pour les critiques de l'émission – dont il est quasiment insinué qu'ils ont agi dans le cadre
« d'un programme baptisé "Let nothing go" ("ne rien laisser passer"), mis en place par la firme agrochimique, et destiné à attaquer les enquêtes journalistiques sérieuses à l’aide de trolls actifs sur les réseaux sociaux. »
FranceTVInfo avait fait particulièrement fort dans les allégations et insinuations disons... contestables. Voici un autre morceau de bravoure dans l'ad hominem :
« Aujourd'hui, la plupart des attaques proviennent de comptes anonymes, mais aussi d’un site internet donnant la parole sans contradicteur à un chercheur controversé, ou encore d’une consoeur, déjà prise en flagrant délit de désinformation sur la question des pesticides, qui a tweeté près de 300 fois en 4 jours pour défendre le glyphosate et s’en prendre à notre émission. »
C'est là un article ignoré par le Parisien... le pourrissement du « débat » ne peut qu'être unilatéral...
Notons incidemment un autre stratagème : la reproduction d'un extrait de la plainte ne répond absolument pas à la critique formulée en introduction.
Il n'y a pas que cette pièce qui fait honte au service public qui a été passée sous silence.
Le Parisien donne libre cours, sans recul ni esprit critique, à Mme Elsa Margout, directrice des magazines de l’information de France Télévisions. Elle ose par exemple :
« C’était tellement détaillé et argumenté que nous nous sommes demandés si ce n’avait pas été préparé en amont »
Et aussi :
« Nous nous interrogeons sur le fait qu’ils [les internautes critiques] soient pilotés par des agences de communication ou des gens qui travaillent pour le compte d’industriels de la chimie. »
Elle maintient ainsi une thèse déjà développée dans le Monde de M. Stéphane Foucart, « Glyphosate : comment Monsanto mène sa guerre médiatique ». La thèse a pourtant été largement démontée ou débunkée. Il est manifestement impossible à Mme Elsa Margout de constater que nombre d'émissions prétendument d'information de France Télévisions provoquent spontanément un phénomène de nausée et de rejet ; et ce, dès avant leur diffusion, surtout quand la chaîne concernée diffuse des bandes annonces et des articles qui prêtent déjà le flanc à la critique. C'est son problème ; c'est aussi le nôtre.
Mais, s'agissant du Parisien, comment peut-on écrire sur « le débat sur le glyphosate [qui] a pourri sur Twitter » sans avoir repéré – ou en passant sous silence – les critiques de l'émission Envoyé Spécial parfaitement légitimes dont bon nombre sont parfaitement référencées ?
Les fils Twitter ne sont pas constitués exclusivement de fiel et de venin déversés par des détracteurs malveillants en cheville avec Monsanto.
La Chèvre pensante a produit une superbe analyse des réactions dans « Le journalisme qui criait au Troll ». Ce texte – qui devrait servir de modèle d'excellence dans les écoles de journalisme – n'est évoqué dans aucun des deux articles du Parisien. Pas bon pour la thèse...
Les lecteurs évidemment et tous ceux qui reprennent des éléments, notamment sur les réseaux sociaux...
Nous apprenons tout de même que le monde du journalisme n'est pas joli-joli, que les coups tordus abondent. Mais :
« On apprend également dans les "écoles de médias" à définir un angle. »
On apprend certainement aussi à construire un article pour favoriser une thèse ou un parti sur un(e) autre.
À lire la fin de l'article – après le passage peu flatteur pour le journalisme sur M. Bernard Accoyer – on doit se demander quel est le message transmis par les références à des blocages d'internautes sur Twitter. Car, si nous avons bien compris, les blocage n'ont pas que concerné les « contributions » insupportables.
Dans cette affaire – qui continue – au-delà des dérapages que l'on trouve de tous bords, il y a fondamentalement des journalistes victimes de harcèlement parce qu'elles défendent l'éthique du journalisme. Et il y a ceux qui se font critiquer pour la qualité de leur production. Un constat qui ne ressort pas de l'article du Parisien.
Il y a un autre constat qui s'impose : il est urgent d'organiser au sein de la profession journalistique des remises à niveau de savoir-vivre.
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