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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Glyphosate et néphropathies au Sri Lanka: l'AAAS a-t-elle fait une boulette ?

10 Février 2019 , Rédigé par Seppi Publié dans #Glyphosate (Roundup), #Article scientifique, #critique de l'information

Glyphosate et néphropathies au Sri Lanka: l'AAAS a-t-elle fait une boulette ?

 

Une organisation scientifique prestigieuse honore une étude « sans données » suggérant un lien entre le glyphosate et une maladie rénale au Sri Lanka

 

Kevin Folta*

 

 

L'AAAS a honoré la recherche controversée et le plaidoyer des Drs Sarath Gunatilake et Channa Jayasumana qui ont conduit à l’interdiction d'un herbicide mortel appelé glyphosate dans plusieurs pays. Crédit d'image : Jeevan Chandimal via AAAS

 

 

Je pose humblement cette question. Qu'est-ce que j'ai raté ?

 

Je viens de lire le communiqué de presse (lien maintenant non fonctionnel) de l'AAAS – l'American Association for the Advancement of Science concernant le Prix de la Liberté et de la Responsabilité Scientifiques pour 2019, décerné à deux médecins/chercheurs sri-lankais qui ont apparemment confirmé l'existence d'un lien causal mortel entre une maladie rénale (la maladie rénale chronique d'origine inconnue, CKDu) et l'herbicide glyphosate. Félicitations ! Félicitations !

 

Génial ! J'ai dû manquer ça. Un lien concret serait certainement une grande nouvelle et si l'AAAS attribue un prix à quelqu'un pour cette recherche, il doit s'agir d'une publication de premier plan. Mais je scrute la littérature presque quotidiennement et je ne l'ai jamais vue.

 

Les noms des récipiendaires semblaient cependant étrangement familiers. Et puis, ça m'est revenu… c'est l'article de 2014 dans lequel ils ont examiné la consommation d’eau dure au Sri Lanka, puis suggéré un lien entre la CKDu, les métaux lourds et peut-être le glyphosate. L'article a présenté une hypothèse. Il n'y avait pas de données. Il n'y avait pas d'expériences. C'était une hypothèse plus ou moins bien échafaudée qui pourrait être testée.

 

À l'époque, le monde anti-pesticides s'est offert une célébration mémorable. Finalement, ils avaient l'arme du crime encore fumante. Je m'en souviens très bien – sauf qu'il n'y avait pas de fumée, et pas d'arme à feu non plus. C'était une hypothèse à tester. Ces gens ne lisent pas vraiment les articles.

 

Cet article, présentant uniquement une hypothèse, était suffisant pour déclencher une interdiction du glyphosate en 2015, une démarche qui a suscité des critiques du fait que l'interdiction est intervenue en l'absence de données. Plus tard, des scientifiques réputés ont ajouté que l'interdiction menaçait la sécurité alimentaire, les agriculteurs étant privés d'un outil agricole utile, sur la seule basé d'une intuition.

 

L'Académie Nationale des Sciences du Sri Lanka a clairement pris position sur les associations, déclarant que « les recherches ne sont pas concluantes » et « [n]ous n'avons connaissance d'aucune preuve scientifique tirée d'études menées au Sri Lanka ou à l'étranger montrant que la CKDu est causée par le glyphosate ». La même organisation ne relève également aucune association entre la CKDu et le cancer, ce à quoi on pourrait s'attendre si l'herbicide causait les deux maladies, comme le prétendent certains.

 

Les chercheurs sont évidemment passionnés par l’identification de la source du problème dans cette région. Un examen de leurs travaux ultérieurs montre une enquête axée sur les métaux lourds et les pesticides présents dans l'eau de boisson dans les zones agricoles et leur association avec la CKDu. Ils examinent également l'autre face du problème et comment l’accès à une eau salubre améliore les résultats pour la santé. Cela mérite déjà une certaine reconnaissance. Je pense aussi qu'ils seraient d'accord avec moi pour dire que le site Web de l'AAAS ne présentait pas leurs conclusions avec exactitude.

 

De nombreux chercheurs, y compris ces auteurs, ont examiné les liens avec les métaux lourds, en particulier l'arsenic et le cadmium (y compris cette recherche montrant la relation dose-réponse du cadmium), qui sont présents à des niveaux élevés dans les zones d'endémie de la CKDu et résultent en partie de l'application d'engrais et de pesticides.

 

Leur article de suivi a ajouté une corrélation à l'hypothèse en examinant réellement les métaux lourds et le glyphosate dans l'urine d'un nombre relativement petit de sujets (10 malades, 10 asymptomatiques, 10 d'une autre région). Leur conclusion était la suivante : « Bien que nous ne puissions pas localiser une seule néphrotoxine en tant que responsable de la néphropathie agricole sri-lankaise (SAN), plusieurs métaux lourds et le glyphosate peuvent jouer un rôle dans la pathogenèse. »

 

Une étude cas-témoins (facteurs de santé autodéclarés) par les mêmes auteurs dans un hôpital d'une région où la CKDu est endémique a également révélé des associations statistiques avec l'application de plusieurs herbicides et insecticides différents. Il y avait également une association avec l'exposition à divers métaux lourds dans l'eau de boisson, en particulier de puits abandonnés. Les auteurs notent que la majorité des personnes ayant répondu aux questions étaient des agriculteurs qui n'utilisent pas d'équipement de protection individuelle lors de la pulvérisation de pesticides. Je ne suis pas surpris qu'ils aient des niveaux de pesticides plus élevés dans leur urine. Là encore, les auteurs ont eu raison de souligner les limites de leur étude.

 

Bien que les auteurs soient de manière appropriée conservateurs dans leurs conclusions, le site Web de l’AAAS semble plutôt péremptoire, notamment en ce qui concerne l’herbicide « létal » et le rôle des entreprises dans la « suppression » de cette « recherche ».

 

 

 

 

« Redresser un tort lorsque des intérêts financiers importants sont en cause et que le déséquilibre de pouvoir entre l'industrie et les individus est en jeu constitue la combinaison unique de rigueur scientifique, de persistance professionnelle et d'acceptation de risques personnels démontrée par les deux scientifiques reconnus par le prix de cette année », a déclaré Jessica Wyndham, directrice du Programme Responsabilité Scientifique, Droits de l'Homme et Droit de l'AAAS dans le communiqué de presse.

 

Les auteurs s'appuient sur des associations statistiques entre des intrants agricoles, les métaux lourds et la CKDu et sur un « composé X » hypothétique qui pourrait lier les métaux lourds et les transporter vers les reins. Ils ont suggéré que le glyphosate ferait l'affaire et ils ont créé des données d'enquête qui étayent cette association. Cool ! Encore une fois, une excellente hypothèse à tester, mais nous devons être prudents avec les interprétations.

 

La légende de la première illustration parle d'un « herbicide mortel appelé glyphosate » – encore une fois, qu'est-ce que j'ai raté ici ? L'AAAS outrepasse les données, qualifiant l’herbicide de létal et mortel. Dites donc, AAAS ! S'il s'agissait de Natural News, de Green Med Info, de la Food Babe ou de tout autre site du même acabit, je comprendrais peut-être. Ils s'emploient à dénigrer les produits chimiques agricoles depuis des décennies. Mais c'est l'AAAS ! J'en suis membre. Je suis toujours impressionné par les lauréats pour leur travail.

 

Ces auteurs voient un problème dans ces régions agricoles et cherchent une cause. Publier une telle hypothèse pourrait certainement susciter de nombreuses critiques chez les chercheurs, ainsi que des moqueries des agriculteurs qui utilisent la chimie agricole. Cependant, je ne suis pas sûr de savoir comment, dans cette situation, on passe d’une association statistique à une conclusion ferme qui réécrit la politique agricole et la toxicologie – en particulier lorsque de nombreux métaux lourds sont également présents à des niveaux élevés et associés à la maladie (d'après les mêmes auteurs).

 

Comment la situation au Sri Lanka s’intègre-t-elle dans l’image d'ensemble ? En 2015, à la suite des grands titres générés par l'hypothèse initiale, le Sri Lanka est devenu le premier pays à interdire l'importation de glyphosate. Trois ans plus tard, le Sri Lanka a levé l'interdiction d'importation, mais a continué de restreindre l'utilisation du glyphosate aux plantations de thé et de caoutchouc [ma note : je n'en suis pas sûr].

 

Crédit d'image: Yost Legal Group

 

Le Sri Lanka n'est pas le seul endroit où l'on utilise du glyphosate et il n'y a aucune mention sérieuse de CKDu dans les autres populations étudiées. Il existe également une incongruité entre ce rapport et d’autres rapports sur le potentiel de l’herbicide en tant que transporteur de métaux lourds physiologiquement pertinent aux concentrations trouvées dans l’eau de boisson. D'autres analyses de la CKDu n'étayent pas leur hypothèse. Et, notamment, rien n’indique que les personnes atteintes par la CKDu aient été atteintes du lymphome non hodgkinien, ce qui, selon ce qu'un jury en Californie a conclu (à tort, selon des scientifiques et des études contradictoires), devrait être le cas.

 

En dépit de toutes les questions et lacunes, nous devons vraiment nous opposer aux conclusions de «létal » et « mortel » de l’AAAS. Ou elle doit avoir des informations que je n’ai pas. Ou serait-ce que l'empereur ne porte pas de vêtements ? En fin de compte, les associations ne sont pas claires, les expériences visant à démontrer des liens solides sont difficiles à faire [ma note : il est tout de même étonnant qu'aucun essai n'ait été réalisé sur des animaux], et la nature multifactorielle et les interférences génétiques/environnementales rendront ces conclusions difficiles à discerner. Cela a aussi été la conclusion des autres auteurs.

 

Ce sera une discussion très intéressante à l'avenir. Qu'on me corrige si j'ai tort ici. Mais je crains que notre organisation scientifique la plus estimée ait élevé ce qui est une hypothèse vérifiable au niveau d'un « fait » et que je passe beaucoup de temps au cours de la prochaine année à expliquer que les données ne sont tout simplement pas là (du moins à ce stade) pour étayer cette conclusion.

 

Note de la rédaction : Dans les heures qui ont suivi la publication de cet article, l’AAAS a retiré son communiqué de presse suspect sur le plan de la rédaction (voir ci-dessous), qui vantait les recherches inexistantes selon lesquelles le glyphosate était la cause de problèmes de santé au Sri Lanka. Pourquoi ? Nous ne le savons toujours pas, mais nous vous tiendrons au courant et vous tiendrons au courant dès que nous le saurons.

 

[Ma note : la raison semble évidente au vu des gazouillis que l'on peut trouver sur Internet.]

 

 

 

_____________

 

* Le Dr Kevin Folta est professeur à l'Université de Floride et participe activement à l'éducation du public en matière de génétique et de technologie agricole. Il anime le podcast hebdomadaire Talking Biotech présenté dans le Genetic Literacy Project. Suivez-le sur Twitter @ kevinfolta.

 

Source : https://geneticliteracyproject.org/2019/02/05/aaas-fumble-prestigious-scientists-organization-endorses-data-less-study-suggesting-links-between-glyphosate-and-kidney-disease-in-sri-lanka/

 

 

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