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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Comment les agriculteurs canadiens ont pris Greenpeace à son propre jeu à propos des OGM

23 Février 2019 , Rédigé par Seppi Publié dans #Activisme, #Greenpeace

Comment les agriculteurs canadiens ont pris Greenpeace à son propre jeu à propos des OGM

 

Terry Daynard*

 

 

J'avoue que je ne lis pas beaucoup de livres au cours d'une année – je préfère les articles plus courts sur Internet – mais je suis ravi d'avoir trouvé le temps, en 2018, de lire Seeds of Science de Mark Lynas.

 

Cet excellent livre est en fait une collection de mini-livres, notamment sur l'histoire de la biotechnologie des cultures, sur l'opposition au développement de la biotechnologie en Afrique dirigée par les ONG et sur l'histoire de Monsanto. Il insiste longuement sur les débuts de Monsanto, particuli-rement sur ses années en tant qu'entreprise de la chimie avant les biotechnologies – une attention que j'ai trouvée particulièrement intéressante car cela peut aider à expliquer l'aversion personnelle exprimée par Lynas pour tous les pesticides (une aversion qui, à mon avis, dépasse la science de la réglementation et de la sécurité des pesticides – plus ici).

 

Le livre amplifie son point de vue selon lequel les opinions sur de nombreuses questions sont davantage fondées sur « l'appartenance à une tribu » que sur une analyse rationnelle. Cela inclut une description de ses efforts pour renouer ses relations avec les anciens membres du clan environnemental britannique qui ont été rompues lorsqu’il s'est exprimé en faveur de la biotechnologie des cultures agricoles. (Peu de preuves qu'il en ait converti beaucoup dans la foulée.)

 

Mais la partie du livre qui m'a le plus touché est le chapitre initial dont je reconnais que – du moins lors de la première lecture – il m'a énervé.

 

Le chapitre décrit comment Mark Lynas, un jeune homme dans la vingtaine, a été endoctriné par un militant de Greenpeace sur les méfaits des cultures génétiquement modifiées – et a ensuite joué un rôle actif dans la destruction des parcelles de cultures biotechnologiques, en répandant la peur anti-OGM et sapant par ailleurs la confiance du public britannique à l’égard d’une technologie offrant un tel potentiel pour le bien-être humain.

 

Ce chapitre a rouvert une histoire personnelle très désagréable pour moi – même si le résultat de cette histoire a été beaucoup plus positif au Canada que ce que Lynas décrit pour le Royaume-Uni.

 

 

Pourquoi les agriculteurs et l'environnement adorent le maïs Bt

 

Tandis que Mark Lynas était en train de détruire des essais de cultures biotechnologiques au Royaume-Uni, j’étais le vice-président exécutif (chef de cabinet) de l’Ontario Corn Producers’ Association (OCPA), et aussi agriculteur près de Guelph. Les producteurs de maïs observaient les sélectionneurs de maïs, tant publics que privés, qui consacraient des ressources importantes – en argent et en temps – à la recherche d'une résistance génétique améliorée à la pyrale du maïs à l'aide de techniques de sélection conventionnelles. C'était en grande partie un effort futile car une résistance génétique significative à cet insecte n'existe pas chez Zea mays ; en fait, les obtenteurs séparaient les lignées qui étaient sensibles aux larves de foreurs de celles qui y étaient très sensibles.

 

Pendant la majeure partie du 20e siècle, un champ de maïs typique d'une ferme de l'Ontario présentait de nombreuses plantes cassées au moment de la récolte à cause des dommages causés par les foreurs. C'était pire quand il y avait eu des vents violents. J'ai personnellement passé de nombreuses heures à enlever les plantes cassées qui encombraient la tête de mon cueilleur de maïs. Plusieurs agriculteurs que je connaissait se sont fait arracher les bras en faisant cela, lorsqu'ils avaient imprudemment mis une main au mauvais endroit d'une machine en fonctionnement. Après 25 ans de « cueillette » de maïs endommagé par la pyrale, j’ai la chance que mes deux bras soient toujours en place !

 

 

Tiges de maïs cassées à cause de la pyrale

 

 

Les dommages causés par la pyrale du maïs ont suscité un vif intérêt pour l'utilisation d'insecticides à grande échelle pour lutter contre les foreurs – comme cela se passait déjà en France, puis au Québec et dans certaines parties du Midwest américain. Il était inévitable que cela se produise également en Ontario, au détriment des agriculteurs et de l'environnement.

 

Puis, au début des années 90, nous avons appris que la technologie biotechnologique Bt – le transfert transgénique d’un seul gène d’une bactérie utilisée en agriculture biologique vers le maïs – pouvait fournir une protection presque totale. L'OCPA a déployé un lobbying intense pour en obtenir l'approbation au Canada. À la fin de 1994 et en 1995, il ne se passait pas quinze jours sans que les responsables de la réglementation à Ottawa fissent l'objet de démarches fermes en vue de l’approbation du maïs Bt. Nous avons répété à maintes reprises que l'approbation devait venir au même moment au Canada et aux États-Unis – pour assurer la compétitivité. (Nous avons presque réussi : l'approbation canadienne est arrivée moins d'une semaine après celle des États-Unis.)

 

Il convient de noter que notre contact de l’industrie et demandeur de l’approbation du Bt au Canada n’était pas Monsanto, mais la société suisse Ciba-Geigy (qui fera ensuite partie de Syngenta). À l’époque, Monsanto était essentiellement un groupe de chimie encore balbutiant dans le secteur de la biotechnologie, et n’était pratiquement pas présent dans la sélection commerciale du maïs. (Ses nombreux achats d'entreprises de sélection végétale sont venus plus tard.)

 

Le maïs Bt a été un succès instantané en Ontario et la superficie semée en maïs Bt a augmenté rapidement à partir de 1996. La vue de champs de maïs entiers avec à peine une plante versée au moment de la récolte était quelque chose de nouveau. Les agriculteurs ont augmenté leur densité de semis, leurs rendements ont augmenté, et les plantes ne versaient toujours pas à cause de l'affaiblissement des tiges causé par les dommages infligés par les foreurs.

 

À ce moment-là, aucun d'entre nous – régulateurs ou producteurs de maïs – n'avait détecté d'opposition sérieuse des ONG environnementales traditionnelles. En fait, nous avions supposé qu’elles seraient ravies de la nouvelle technologie à base organique ou biologique qui élimine pratiquement le besoin d’insecticides de synthèse après la plantation.

 

 

Greenpeace Canada s'implique

 

Je ne me souviens pas des détails, mais je pense que c’est en 1997 que l’OCPA a pris conscience de l’opposition naissante des ONG aux cultures améliorées par la biotechnologie. Elle est arrivée au Canada d’Europe et, dans une moindre mesure, des États-Unis. Au départ, il s’agissait de particuliers et de groupes locaux généralement opposés à tout ce qui se faisait dans l’agriculture de plein champ moderne. Greenpeace Canada a alors choisi cette question comme une priorité et le jeu a changé.

 

Les relations entre l'OCPA et Greenpeace avaient en fait été relativement harmonieuses jusqu’à ce moment-là. Quelques années auparavant, des représentants de Greenpeace nous avaient rendu visite à Guelph pour en savoir plus sur le bio-éthanol à base de maïs et avaient proposé de contribuer à sa promotion. Je me souviens d'une conférence de presse commune à Toronto.

 

(Les représentants de Greenpeace avaient déclaré que bien qu'ils ne fussent pas enthousiastes à l'idée de fabriquer du carburant à partir de maïs-grain, c'était mieux que le pétrole et une étape vers la fabrication d'éthanol à partir de sources cellulosiques. Cela convenait à l'OCPA. Nos plantes de maïs contiennent également de la cellulose.)

 

Au début, l’opposition de Greenpeace était tiède – après tout, les producteurs de maïs et Greenpeace étaient des alliés pour le bio-éthanol – mais elle s’est accélérée rapidement et notre amitié basée sur le bio-éthanol s’est désintégrée. Je me souviens avoir demandé à l'époque à un contact chez Greenpeace pourquoi l'organisation ne pouvait pas séparer la technologie (la modification transgénique) de l'entreprise (Monsanto). En effet, alors que les producteurs de maïs adoraient la technologie Bt, nous étions également mécontents de la façon dont Monsanto achetait alors des entreprises semencières partout.

 

Le représentant de Greenpeace a été très franc : Greenpeace Canada avait reçu un ordre de marche de la maison mère d'Amsterdam et celle-ci souhaitait que les problèmes soient simples. Simple signifiait que « la grande société chimique américaine arrogante essaie de dominer l’agriculture mondiale en utilisant la biotechnologie ». Monsanto était le mal et, par conséquent, la biotechnologie était le mal. Pas de place pour les subtilités.

 

Mon contact a quitté Greenpeace peu après et c’est la dernière conversation amicale que j’ai eue avec cette organisation.

 

 

Des groupes agricoles de l'Ontario attaquent Greenpeace

 

Au début, l'OCPA et d'autres groupes agricoles ontariens ont supposé que Monsanto et d'autres sociétés de biotechnologie (ou du moins leurs bureaux canadiens) seraient en mesure de contrer la campagne de Greenpeace, mais nous avons rapidement réalisé que cela ne fonctionnerait pas. Greenpeace était bien plus efficace que les communicants des entreprises, même avec le soutien de cabinets de relations publiques à gros budget.

 

Les groupes d'agriculteurs ont donc adopté une approche différente en organisant un effort collectif incluant l'OCPA, les producteurs de soja de l'Ontario (soucieux de défendre leur utilisation du soja Roundup Ready), AGCare (une coalition de groupes de producteurs agricoles de l'Ontario créée initialement pour traiter des problèmes liés aux pesticides), Ontario Agri-Food Technologies (une coalition pour faire progresser les nouvelles technologies agroalimentaires) et le Dr Doug Powell, alors président d’un groupe très compétent en communication et en sécurité des aliments à l'Ontario Agricultural College de l’Université de Guelph. L'approche comprenait une avalanche de communiqués de presse et d'interviews avec les médias, un grand nombre de prises de parole et de nombreuses explications personnalisées sur les raisons pour lesquelles les agriculteurs familiaux et l'environnement aimaient les nouvelles cultures biotechnologiques.

 

Cela incluait également des attaques directes contre Greenpeace.

 

Le discours contre Greenpeace était simple : un énorme harceleur multinational essaie d’écraser de petits agriculteurs qui tentent de créer un monde meilleur. À un moment, nous avons découvert deux communiqués de presse de Greenpeace condamnant la biotechnologie végétale, dont le libellé était presque identique, l'un d'Amsterdam et l'autre du Canada. La seule différence concernait les noms des porte-parole cités (européens et canadiens). Cela nous a bien servi aussi : Greenpeace Canada était tout simplement le pantin d'une multinationale basée à l'étranger.

 

C'est devenu très personnel. Je me souviens d'une journée de courriels rageurs avec un flot continu de copies échangés entre d'autres agriculteurs et moi, d'une part, et le militant pour la biotechnologie de Greenpeace basé à Montréal, d'autre part. (C'était juste avant l'ère des réseaux sociaux ; nous utiliserions aujourd'hui Twitter et Facebook.)

 

Les gens de Greenpeace faisaient bien leur travail. Ils ont tenté de présenter les agriculteurs et leurs groupements comme des dupes des entreprises de biotechnologie et de chimie, mais les groupements d'agriculteurs avaient pris soin de ne pas prendre d’argent de ces dernières, et le message de GP n’a pas bien fonctionné. Greenpeace ne savait pas comment réagir quand c'était elle qui était décrite comme une multinationale attaquant de manière féroce les petits agriculteurs.

 

En réalité, le manque d’argent de fonctionnement n’était pas un obstacle majeur, car la plupart de nos opérations n’étaient pas onéreuses. Mais elles ont pris beaucoup de temps. Plus du tiers de mon temps en tant que vice-président exécutif a été consacré à cette bataille. M. Gord Surgeoner, président d’Ontario Agri-Food Technologies à l’époque, y a consacré encore plus de temps. Gord était un orateur extrêmement efficace, complétant les compétences de Doug Powell en matière de médias. Nous avions aussi un groupe d’agriculteurs bien formés aux médias, bons orateurs, prêts à être interrogés par qui que ce soit à tout moment.

 

Ce que nous faisions était reconnu à l'extérieur de l'Ontario et du Canada. Des représentants de la National Corn Growers Association des États-Unis et de l'Association Générale des Producteurs de Mais de la France sont venus nous rendre visite pour en apprendre davantage sur notre approche. Un dirigeant d'un groupement de l'industrie du canola de l'ouest du Canada nous a rendu visite pour nous dire qu'en tant qu'agriculteurs, nous commettions une grave erreur et que nous allions nous faire descendre pour avoir défié Greenpeace. Nous l'avons ignoré. L'une des grandes déceptions a été le refus des producteurs de pommes de terre du Canada atlantique de soutenir nos efforts en faveur des pommes de terre Bt – car nous avons également cultivé des pommes de terre Bt en Ontario et nous étions bien conscients des avantages qu'il y a à réduire l'utilisation de pesticides.

 

(Lorsque les pommes de terre Bt ont été commercialisées pour la première fois au Canada atlantique, elles bénéficiaient d’une prime en sus du prix du marché en raison de la réduction de l’utilisation de pesticides. Tout cela a été modifié par une combinaison de pressions de type Greenpeace et de l’inaction des groupes de producteurs locaux. La production de pommes de terre Bt a cessé et les producteurs du Canada atlantique sont harcelés depuis lors pour leur utilisation intensive d’insecticides.)

 

 

Dégâts causés par le doryphore de la pomme de terre, lequel peut être contrôlé par la technologie Bt ou par l'application de pesticides

 

 

Peut-être plus triste encore a été la façon dont l'industrie canadienne du blé s'est opposée à la biotechnologie qui présentait un réel potentiel pour cette culture. La Commission Canadienne du Blé (CCB) (dirigée par le gouvernement mais avec des membres élus par les producteurs) a en fait organisé une conférence de presse avec Greenpeace à Winnipeg, réitérant certains des mensonges de ce dernier sur la sécurité des cultures améliorées par biotechnologie.

 

Personnellement, j’ai arrêté de cultiver du blé il y a quelques années, car j’étais las des rendements quasi stationnaires et des nombreuses applications de pesticides nécessaires pour assurer le succès de la culture. Peut-être que l'acceptation de la biotechnologie dans l'industrie du blé aurait pu faire la différence.

 

 

Greenpeace Canada met fin à sa campagne

 

La campagne de Greenpeace s’est terminée très brutalement au Canada, vers 2001 ou 2002 – je ne me souviens pas de la date exacte – lorsque leur responsable de la campagne GM a soudainement quitté Greenpeace. Il n'a pas été remplacé.

 

Peut-être avons-nous joué un rôle – sa démission a eu lieu peu après un échange de courriels particulièrement animé avec les agriculteurs – ou peut-être pas. Seize ou 17 ans plus tard, ce poste n’a pas été pourvu à nouveau et Greenpeace Canada n’est pas actif aujourd’hui dans une campagne anti-OGM.

 

Tout cela s'est passé il y a plus de quinze ans et le monde avance. L'activisme anti-OGM est à nouveau vif – ou peut-être l'est-il encore – au Canada, mais pas avec la même intensité qu'au début de ce siècle. (Tides Canada a un programme anti-OGM, possiblement financé en partie par l'entité mère de San Francisco. Cependant, ses efforts sont plutôt discrets par rapport aux efforts passés de Greenpeace Canada.)

 

J'ai pense que moi aussi, je devais faire autre chose, du moins jusqu'à la lecture de ce chapitre initial de Seeds of Science, qui a ravivé des souvenirs.

 

Je suis toujours en colère contre les efforts de la multinationale Greenpeace pour détruire une technologie qui s’est révélée si bénéfique pour limiter l’utilisation des pesticides – et qui est toujours efficace pour protéger les champs de maïs canadiens des attaques de la pyrale.

 

En post-scriptum, les traitements insecticides ont à nouveau repris dans certains champs de maïs de l'Ontario, non pas pour lutter contre la pyrale mais plutôt contre le ver-gris occidental des haricots (Striacosta albicosta), un insecte qui favorise l'infection des grains de maïs par une maladie fongique produisant des mycotoxines. La course est lancée pour développer un mode de lutte alternatif biotechnologique. Mais au moins cette fois, il est peu probable que Greenpeace Canada soit un adversaire notable.

 

____________

 

* Céréalier de l'Ontario. Ancien vice-président exécutif de l'Ontario Corn Producers Association. Ancien professeur de phytotechnie à l'Université de Guelph et doyen associé. Ancien PDG de l'Ontario BioAuto Council. Ancien président de l'Association Canadienne des Carburants Renouvelables.

 

Source : https://tdaynard.com/2018/12/27/why-lynas-book-seeds-of-science-made-me-angry-fortunately-the-greenpeace-strategy-fizzled-in-canada-heres-why/

 

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