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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

« Sikkim, le premier État entièrement bio-organique au monde » sur TF1 : quelle indigence intellectuelle !

2 Janvier 2019 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #Agriculture biologique, #Agro-écologie

« Sikkim, le premier État entièrement bio-organique au monde » sur TF1 : quelle indigence intellectuelle !

 

 

Le peuple ?

 

 

 

Pur hasard : un article publié sur ce site la veille de la diffusion d'un « reportage » sur TF1

 

Le hasard a voulu que, le samedi 29 décembre 2018, je tire de mon stock un article publié par l'excellent Ludger Weß sur Salonkolumnisten, « Le conte de fées du "100% bio" ».

 

Ludger avait produit une analyse sans complaisance de la situation au Sikkim, un petit État de l'Union Indienne. C'est le deuxième plus petit État de l'Inde, après Goa, avec près de 7.000 km2 (la superficie du Maine-et-Loire ou la Vendée), et le moins peuplé avec un peu plus de 600.000 habitants (comme la Vendée... mais ce n'est pas le même relief, ni les mêmes disponibilités en ressources).

 

Le Sikkim est donc devenu, par ordre d'un gouvernement local fort autoritaire sur ce point, intégralement « bio-organique » et a banni pesticides, engrais de synthèse, et même importations de légumes non biologiques.

 

Commentant un « reportage » de la ZDF allemande – avec une petite pique à l'égard des Verts Renate Künast et Martin Häusling aux anges à la vision du 30 minutes et encore plus hors-sol que d'habitude – Ludger avait écrit à propos de l'équipe de tournage :

 

« Les auteurs du documentaire sont certes allés sur place, mais ils n'ont apparemment vu que ce qu'ils voulaient voir et entendu que ce qu'ils voulaient entendre. Parce que la réalité est différente. En Inde, la mauvaise situation des agriculteurs de l’État himalayen est depuis longtemps un marronnier pour les médias. »

 

Un marronnier ? Peut-être pas vraiment... Car la situation n'est pas rose pour les producteurs comme le montre par exemple un article de l'Indian Express, « Reality check: Organic agriculture turns bitter fruit for farmers of Sikkim » (confrontation avec la réalité : l'agriculture biologique produit des fruits amers pour les agriculteurs du Sikkim) d'octobre 2017. Même le Guardian britannique, à la ligne éditoriale plutôt « verte », s'y est mis en janvier 2017 avec « Sikkim's organic revolution at risk as local consumers fail to buy into project » (la révolution biologique du Sikkim en danger en raison de la réticence des consommateurs locaux face au projet). Voir aussi « Sikkim is 100% organic! Take a second look » (le Sikkim est 100 % bio ! Regardez par deux fois).

 

Le hasard a donc voulu que TF1 diffuse dans son journal de 13 heures du dimanche 30 décembre 2018 une séquence de près de 4 minutes intitulée sur la toile « Sikkim, le premier Etat entièrement bio-organique au monde ».

 

 
Un publireportage
 

Nous écrirons aussi :

 

« Les auteurs du documentaire sont certes allés sur place, mais ils n'ont apparemment vu que ce qu'ils voulaient voir et entendu que ce qu'ils voulaient entendre. »

 

Le mot « apparemment » est de trop. Quelle indigence intellectuelle et, en dernière analyse, déontologique.

 

Ce publireportage est effectivement, comme le dit la présentatrice Audrey Crespo-Mara, « très étonnant ».

 

Résumons : c'est le fruit d'une équipe de tournage totalement illettrée s'agissant des réalités de l'agriculture, de la production alimentaire et plus simplement encore de la vie en dehors de leur zone de confort, une équipe venant quasiment d'une autre planète. Ou bien une équipe d'un cynisme absolu qui produit et vend la daube que l'on attend d'eux. Ou encore une combinaison des deux.

 

 

Une affligeante absence de réalisme, voire un insupportable cynisme

 

Car cette sorte de transition écologique présentée comme un remarquable exploit et modèle – le rêve de nombreux bobos, un rêve qui doit aussi flotter à Paris à l'Hôtel de Roquelaure et Rue de Varennes, voire aussi à l'Élysée – ne se sera pas faite sans mal. Selon le premier interlocuteur, accroupi dans un mini-lopin et dégageant des plantules avec le doigt, les deux premières années auraient été difficiles :

 

« Les engrais chimiques avaient augmenté nos récoltes, mais asséché nos terres [...] »

 

On ne saurait reprocher ce propos à ce paysan, mais qu'en est-il de l'équipe de tournage ? Comment peuvent-ils gober l'affirmation que les engrais chimiques assèchent les terres ?

 

Les agriculteurs ont donc dû « réapprendre à faire du compost »... oui, mais du « compost naturel »... Et :

 

« Résultat : grâce au bio, cette famille a varié ses cultures : tomates, moutarde, salades, cardamome, bananes ou encore papaye [...] »

 

Parce que, sans le bio, cela aurait été impossible... Parce qu'avant, on ne cultivait pas cette diversité ? Est-ce l'enthousiasme des bobos qui a été à la manœuvre ici, ou l'ignorance des réalités de l'agriculture ?

 

« […] Et avec la disparition des pesticides, les abeilles sont revenues [...] »

 

Faut-il croire que les abeilles avaient disparu ? Disparues d'un État pauvre qui n'était pas un grand « consommateur » de pesticides ? D'un État d'une grande diversité climatique et biologique dont 81 % de la superficie est sous administration du département des forêts ?

 

L'équipe de tournage ne trouve rien à redire à l'interdiction de vendre des produits importés qui ne sont pas bio – un mot prononcé en faisant une petite pause entre « bi » et « », manière de bien insister :

 

« […] une décision radicale pour obliger à acheter local [...]

 

Là encore, aucune réaction. Pourquoi aurait-il fallu une telle « décision radicale » ? Une mesure de coercition ? Non, cela ne perturbe pas l'équipe de tournage, pendant qu'arrive sur l'écran une superbe image de bananes vérolées.

 

 

 

 

Arrive une explication :

 

« […] Pour les consommateurs, les prix ont doublé [...] »

 

Là encore, l'indifférence est au rendez-vous... Ces gens repus peuvent-ils ignorer qu'il y a bien des gens pauvres au Sikkim, peut-être pas confrontés à la disette mais sans nul doute à la malnutrition... une malnutrition aggravée par le doublement des prix ? Le PNB du Sikkim est le troisième plus bas de l'Inde... Mais non...

 

« […] mais les mentalités commencent à changer [...] »

 

Micro-trottoir – ou plutôt micro-marché : interview de deux consommatrices qui débitent le bréviaire « écolo »... comme c'est mignon... Tous les interlocuteurs ont évidemment été soigneusement sélectionnés, car ce n'est pas un reportage sur une réalité mais une fiction. Il n'est pas venu à l'esprit de l'équipe de tournage que le changement, si changement il devait y avoir (voir l'article du Guardian référencé ci-dessus), est le fruit de la coercition.

 

C'est sur fond d'image d'avocats, il nous semble ; en tout cas de fruits peu engageants.

 

 

 

 

Mais tout est bien qui finit bien :

 

« Depuis que le Sikkim a été reconnu entièrement organique, le tourisme a bondi de 70 % dans la région. »

 

C'est post hoc, propter hoc... Le gouvernement a fait de gros efforts pour développer le tourisme.

 

 

Un modèle pour le monde entier ? À condition d'ouvrir les yeux sur la réalité

 

En conclusion, les autorités espèrent devenir un modèle pour le monde entier.

 

Nous n'en doutons pas, au moins lorsque la réalité aura eu raison du conte de fées dans les médias et dans les instances où se prennent les décisions (ce sera ardu à la FAO).

 

C'est un modèle dont Ludger Weß rapporte qu'il ne produit plus que 20 % de ses besoins en riz, que sa production de blé est passée de 21.600 tonnes à 350 tonnes, et celle de cardamome, de 5.400 tonnes en 2004 à 4.000 tonnes en 2015.

 

Nous avons trouvé des statistiques– facilement, de sorte que l'on peut reprocher à TF1 et son équipe un manque flagrant de déontologie. Il faut certes être prudent avec des statistiques générales et incomplètes (il nous manque en particulier l'évolution des surfaces en fruits et légumes), mais on ne peut que constater un effondrement de la production agricole. Entre 2003-2004 et 2015-2016, le blé passe de 5.740 à 350 hectares. Pour être remplacés par des fruits et légumes ?

 

Mais le rendement passe de 14 à 10 quintaux. La surface en riz décline aussi, mais le rendement augment de 14 à 18 quintaux. Par augmentation intrinsèque de la productivité ou par concentration des cultures sur les terres les plus favorables ? Quel est l'effet de la révolution « bio-organique » ?

 

Production de blé au Sikkim : elle s'est effondrée en surface et en rendement

 

Production de riz au Sikkim : surface en baisse, rendement en hausse

 

 

La « montée en gamme » par la conversion des céréales et autres « grandes cultures » (sans nul doute sur de petits lopins) vers les fruits et légumes pour la consommation locale (vu le degré d'enclavement du Sikkim, il ne faut pas trop rêver à l'exportation) est sans conteste une stratégie de développement pertinente.

 

Mais c'est une stratégie qui délègue la production des calories alimentaires aux États voisins et amis.

 

Et le « bio-organique » ? L'expérience montre que c'est un frein à la productivité sans être une contribution à la durabilité

 

 
L'instrumentalisation de la population du Sikkim

 

Nous avons aussi trouvé un résumé de la vision et de la mission de la Sikkim Organic Mission. À notre grande stupeur, « rendre l'agriculture profitable, durable et acceptable sur le plan environnemental » arrive en dernière position.

 

 

 

 

Pour être franc, on peut craindre que la population du Sikkim est instrumentalisée pour une cause qui n'est pas vraiment celle de leur développement.

 

Et au vu du tapage médiatique et politique illustré notamment par la Médaille d'Or du Future Policy Award (FPA) 2018 décerné par l'Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture (FAO), le World Future Council (WFC) et l'IFOAM, qui s'est accolé la désignation Organics International, c'est une instrumentalisation au service d'une idéologie obscurantiste.

 

Que la FAO promeuve une telle idéologie et galvaude la notion d'agro-écologie, piratée par le biobusiness, est tout simplement lamentable.

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Yeyo 20/11/2019 19:04

Vous n'êtes jamais crédible.

Paris, 1er juillet 2019 – Le 27 juin 2019, la 17ème chambre correctionnelle a condamné Stéphane Adrover et André Heitz pour diffamation et injures envers Paul Moreira, auteur d’une enquête critique sur les OGM et les pesticides : « Bientôt dans nos assiettes… », diffusée par Canal+.



Dans le cadre d’un blog appelé « Imposteurs », dont le directeur est Stéphane Adrover, André Heitz avait écrit un article intitulé : « Patrick Moore dit de Paul Moreira qu’il est un c… fini ». L’article était signé du pseudonyme Wackes Seppi. Il s’acharnait à prouver que le documentaire était un « docu-menteur », « minable », « nul », « infantile » et que Paul Moreira donnait sciemment de fausses informations pour manipuler le public.



L’article a été publié le 9 novembre 2014. André Heitz a été condamné ainsi que le directeur de publication Stéphane Adrover. Le blog « Imposteurs » s’est fait une spécialité d’attaquer tous les journalistes qui viennent à enquêter sur les pesticides ou les organismes génétiquement modifiés. Les auteurs se présentaient comme des scientifiques. Au cours du procès, on a appris que André Heitz avait passé l’essentiel de sa vie professionnelle à s’occuper de questions de brevets liés aux semences.

Seppi 21/11/2019 12:14

Bravo le copier-coller… Vous avez de l'avenir.

Vous aurez peut-être remarqué que c'est service minimum de la part de nos adversaires.

Apprenez qu'une plainte en diffamation et injures, même si elle aboutit, ne démontre en aucun cas la fausseté des critiques portées contre un "document…". Elle ne porte que sur la manière dont ces critiques ont été exprimées.

Pol75 04/01/2019 17:01

Les fruits n'ont pas besoin d'être beaux pour être bons... de plus, j'ai parcouru les dossier que vous fournissez en lien et je n'y retrouve pas du tout la catastrophe dont vous parlez... d'autant que vous oubliez de parler du niveau de vie des producteurs...

Seppi 05/01/2019 15:07

Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

Oui, vous avez raison : les fruits n'ont pas besoin d'être beaux pour être bons… mais ils doivent être beaux pour être vendables dans les circuits habituels.

Je parlerai peut-être du niveau de vie des producteurs quand il y aura des données fiables.