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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Le glyphosate est-il un agent chélateur ? (1)

1 Janvier 2019 , Rédigé par Seppi Publié dans #Glyphosate (Roundup), #critique de l'information, #Activisme

Le glyphosate est-il un agent chélateur ? (1)

 

L'infox d'un brevet accommodé à la sauce glypho- et Monsantophobe

 

 

 

 

À la mémoire du glyphosate pour jardiniers amateurs, interdit par une loi stupide à compter du 1er janvier 2019. Cela ne fait pas que des malheureux chez les humains... Pour la vie du sol et plus généralement l'environnement, c'est une autre affaire...

 

Le glyphosate n'a jamais été breveté en tant qu'agent chélateur. Le monde glypho- et Monsantophobe perpétue avec constance et application une infox.

 

Mais le glyphosate est-il néanmoins un agent chélateur ? Réponses dans la deuxième partie.

 

 

On trouve régulièrement dans la littérature alter et anti des affirmations selon lesquelles le glyphosate est (serait) un agent chélateur et qu'il a été breveté en tant que tel. Est-ce vrai ?

 

Citons l'Humanité – que l'on pensait plus avisé et plus rationnel dans ses choix éditoriaux – et son « Marie-Monique Robin : "Le glyphosate, l’un des plus grands scandales sanitaires" » :

 

« En enquêtant à nouveau sur Monsanto, avez-vous fait des découvertes ?

 

Marie-Monique Robin Oui, j’ai découvert que le premier brevet accordé au glyphosate concernait son pouvoir de chélation de métaux. Il a été obtenu en 1964, par la multinationale américaine Stauffer Chemical, qui s’en servait pour détartrer les chaudières et les canalisations d’eau. En 1970, il a été breveté comme herbicide. Et en 2010, Monsanto a obtenu un brevet pour sa fonction antibiotique. Du coup, lorsque le glyphosate est appliqué dans les champs, sa fonction de chélation prive les plantes et les mammifères de minéraux, et le facteur antibiotique détruit les bonnes bactéries et accroît la résistance des mauvaises. C’est un puissant biocide, qui en plus est un perturbateur endocrinien… Parmi les autres découvertes, on peut citer le cas de la maladie des reins qui touche les riziculteurs du Sri Lanka. Personne n’a jamais pris le risque de faire le lien avec le glyphosate. »

 

Ne nous éternisons pas à ce stade sur ce ramassis de bêtises. Mais « ...j'ai découvert... » ?

 

Quelle prodigieuse découverte... Quelques clics sur Internet... C'est, après le résumé et la table des matières, la première phrase de la page de Wikipedia sur le glyphosate en anglais...

 

« Glyphosate was first synthesized in 1950 by Swiss chemist Henry Martin, who worked for the Swiss company Cilag. The work was never published.[18]:1 Stauffer Chemical patented the agent as a chemical chelator in 1964 as it binds and removes minerals such as calcium, magnesium, manganese, copper, and zinc.[19»

 

Traduit :

 

« Le glyphosate a été synthétisé pour la première fois en 1950 par le chimiste suisse Henry Martin, qui travaillait pour la société suisse Cilag. Le travail n'a jamais été publié. [18]: 1 En 1964, Stauffer Chemical a breveté l'agent en tant que chélateur chimiques, car il se lie et élimine des minéraux tels que le calcium, le magnésium, le manganèse, le cuivre et le zinc. [19]

 

 
L'entourloupe se voit dès le titre du brevet

 

L'histoire [la note 18] a été un peu plus compliquée, mais ce qui importe, c'est le brevet N° 3160632 A, de Stauffer Chemical. Et là, surprise... Ou plutôt surprises...

 

Mais faisons un arrêt par ce document d'avril 2015 d'une entité anti-OGM, GMO Free Partners, qui prétend décrire trois brevets et qui semble être un princeps pour la littérature glypho- et Monsantophobe :

 

« 1. Agent chélateur . Brevet américain n ° 3160632 A, déposé le 30 janvier 1961 ; délivré : 8 décembre 1964.

Inventeurs : Toy Arthur Dock Fon, Eugene H Uhing; Stauffer Chemical Co

Titre: Acides aminométhylènephosphiniques, leurs sels et leur procédé de fabrication.

Le glyphosate est un agent chélateur, un agent mouillant, un composé biologiquement actif et un intermédiaire chimique pour la production d’acides aminométhylènephosphoniques et de leurs dérivés. En raison de ses fortes propriétés chélatrices des métaux, le glyphosate a d'abord été utilisé comme agent de détartrage pour nettoyer le calcaire et d'autres dépôts minéraux dans les canalisations et les chaudières des systèmes de production d'eau chaude résidentiels et commerciaux. Les agents de détartrage sont des liants efficaces de métaux, qui s'accrochent au calcium, au magnésium et aux métaux lourds pour rendre le métal soluble dans l'eau et facilement éliminable. Par la suite, Monsanto acquit la substance chimique et obtint un brevet pour ses propriétés herbicides. Une fois que le glyphosate est associé à un métal, il ne suit pas la voie de dégradation normale et reste longtemps dans l'environnement ou dans les systèmes biologiques. Le glyphosate seul est une substance néphrotoxique faible. Lorsqu'il se combine avec de l'arsenic ou des métaux lourds, ses propriétés néphrotoxiques sont augmentées mille fois. »

 

Beaucoup d'affirmations sont faites dans cet extrait, un mille-feuilles argumentatif. La plupart sont sans relation avec le brevet en cause. Cela devrait déjà mettre la puce à l'oreille.

 

Mais avez-vous bien lu le titre du brevet ?

 

Celui-ci ne porte pas sur le glyphosate en tant que tel, mais sur une famille de substances chimiques.

 

 

 

 

De plus, il s'agit de dérivés phosph-i-niques et non, comme le glyphosate, phosph-o-niques.

 

 
Des applications potentielles décrites de manière allusive

 

On pourrait s'arrêter là. Mais ce ne serait pas drôle ni instructif sur les méthodes employées par l'activisme – que ce soit par volonté d'embrouiller ou par panurgisme indigent.

 

Le droit des brevets états-unien exige que l'invention soit utile (« useful »). Dans le reste du monde, c'est « susceptible d'application industrielle » – une exigence qui n'est guère opposée aux déposants que pour refuser des brevets sur des mouvements perpétuels. Mais il convient – ou il est utile – de citer dans la demande de brevet une utilisation potentielle... et il suffit qu'elle soit vraisemblable.

 

Petite précision : le système du brevet d'invention est fondé sur la priorité au premier déposant (aux États-Unis c'était au « premier inventeur », selon des règles assez complexes, jusqu'en mars 2013). L'inventeur a tout intérêt à se précipiter à l'office des brevets (ou plutôt chez son agent) – ou à ne pas traîner dans l'ancien système états-unien – dès que son invention a atteint une maturité suffisante pour être identifiée en tant que telle et bien avant que sa valeur technique et économique ait été déterminée. Car le système des brevets a pour objectif principal de promouvoir le progrès technique (pour l'altermonde, c'est aménager des monopoles pour des entités détestées...).

 

Citer des applications potentielles dans une demande de brevet n'a donc qu'une force probante très limitée.

 

Le document de brevet se réfère donc notamment – mais pas exclusivement – au pouvoir chélateur, et ce, de manière générale et, de surcroît, pour l'ensemble des composés :

 

« Le nouveaux composés ont une grande variété d'usages tels que : agents chélateurs, agents mouillants, composés biologiquement actifs et intermédiaires chimiques pour la production d’acides aminométhylènephosphoniques et de leurs dérivés. »

 

Que dit le document de GMO Free Partners ? « Le glyphosate est... »

 

Ah la belle entourloupe !

 

Et, bien sûr, le monde glypho- et Monsantophobe s'est précipité sur cette entourloupe ou ses avatars, y compris les journalistes qui se disent d'investigation et dont certains prétendent vérifier minutieusement leurs sources...

 

 
La capacité chélatrice mentionnée de manière plus précise, mais...

 

La capacité chélatrice est mentionnée ailleurs dans le document de brevet, cette fois de manière plus précise et convaincante. L'exemple le plus frappant est celui-ci :

 

« Ce produit est utile pour la chélation des ions ferriques dans des solutions aqueuses diluées à des valeurs de pH de 9 à 11. À un pH de 9,0, une mole du composé va chélater 4 moles d'ions calcium en présence d'ions oxalate. »

 

Problèmes (outre les pH particulièrement élevés et la présence d'autres ions) : c'est une indication donnée pour un composé particulier, le N,N,N-tris-(acide methylènephosphinique)-amine.

 

Aucune mention du glyphosate...

 

 
Un « brevet de produit » et non « de procédé »

 

Dans les documents de brevets, la partie essentielle est celle des « revendications » (« claims »). Il s'agit de la description – selon une liturgie précise – du ou des domaines de la technique pour lesquels l'inventeur souhaite obtenir un droit exclusif, lequel lui est concédé par l'autorité compétente après examen (ou sans examen, SGDG, sans garantie du gouvernement). Seules les revendications ont une portée juridique, le reste du document de brevet pouvant venir en soutien dans des cas particuliers.

 

 

 

 

Comme le montre la capture d'écran ci-dessus, le brevet déposé selon les exigences de la loi états-unienne par les inventeurs-personnes physiques (dans le reste du monde, la demande peut être déposée par l'employeur ou un ayant-droit) – et assigné dans la foulée à l'entreprise Stauffer Chemical – porte sur les composés chimiques en tant que tels (« Un composé d'acide aminométhylènephosphinique de formule... »), et non sur des usages particuliers de tels composés.

 

Cette revendication principale est suivie de revendications dépendantes (« subclaims ») portant sur des composés particuliers, à commencer par le N,N,N-tris-(acide methylènephosphinique)-amine, vu plus haut, manifestement celui qui intéressait le plus la Stauffer Chemical.

 

Il est à relever que le glyphosate – la (N-(phosphonométhyl)glycine ou encore acide 2-[(phosphonométhyl)amino]acétique – n'est pas mentionné dans ces revendications.

 

Il s'agit donc d'un « brevet de produit », à distinguer du « brevet de procédé ».

 

Ce dernier type est illustré par le brevet états-unien N° 3455675 A, délivré le 15 juillet 1969 à M. Riyad Rida Irani et assigné à Monsanto, portant sur la propriété herbicide de composés phosphoniques, dans lequel le début de la revendication principale se lit :

 

« Méthode de contrôle de la croissance de plantes qui comprend la mise en contact de plantes avec une quantité phytotoxique d'un composé de formule... »

 

 

« ...détartrer les chaudières et les canalisations d’eau » ?

 

Internet ne remonte pas suffisamment loin dans le temps et les recherches sont fort malaisées. On peut cependant penser que si le lien Stauffer Chemical – glyphosate – déboucheur de tuyaux avait été établi, et compte tenu du biais cognitif qui anime nombre de ses contributeurs, la page Wikipedia sur la maintenant défunte entreprise en ferait mention. Ce n'est pas le cas.

 

Il est en revanche clair, selon les explications ci-dessus, que si Stauffer Chemical avait trouvé un intérêt particulier au glyphosate, celui-ci aurait été revendiqué spécifiquement dans... un autre brevet. Pourquoi un autre ? À cause du principe de l'unicité de l'invention, qui interdit de revendiquer des inventions différentes, sans lien entre elles, dans un même brevet.

 

Ce qui est aussi clair, c'est que la littérature activiste répète avec une remarquable constance la même phrase, ou le même membre de phrase, évidemment sans aucune référence pour étayer l'information. Cette phrase ou ce membre de phrase est aussi une sorte d'exclusivité de ladite littérature.

 

Mais il y a tout lieu de penser que c'est du bidon.

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P
Merci Monsieur Heitz d'avoir fait ce travail de recherche sur la supposée fonction chélatrice du glyphosate. On attend le deuxième épisode avec impatience. S'il n'y avait la question du coût, Vous devriez éditer un ouvrage avec l'ensemble de vos billets.
Répondre
S
Bonjour,<br /> <br /> Merci pour votre commentaire.<br /> <br /> Il y a des choses qui ne sont pas exclues...
Y
Excellente idée.
M
"Les agents de détartrage sont des liants efficaces de métaux, qui s'accrochent au calcium, au magnésium et aux métaux lourds pour rendre le métal soluble dans l'eau et facilement éliminable."<br /> Cette phrase me pose beaucoup de problème, utiliser un produit qui s'attaque au métaux lourds pour détartrer une conduite ou une chaudière est relativement stupide. Ces dernières étant composant d'acier ou de cuivre voir de plomb pour les plus anciennes, elles devraient être bouffé par ce produit.
Répondre
S
Oui, c'est bien ce que les auteurs ont voulu insinuer… Activiste un jour, activiste toujours...
M
Oui je sais que les agents de détartrage utilisé pour les conduite ECS, ballons et chaudière ne sont pas assez forte pour attaquer les métaux lourds, mon problème est que cette phrase et le texte qui va avec semble dire que cette effet du glyphosate est suffisamment puissant pour s'attaquer aux métaux lourds et au tartre avec la même efficacité, ce qui le rendrait au passage impropre à ce types d'utilisation.
S
Bonjour,<br /> <br /> Merci pour votre commentaire.<br /> <br /> Rassurez-vous, les agents de détartrage ne sont pas suffisamment puissants pour attaquer le métal.
J
Très bien votre article très documenté et fruit d'une profonde recherche.<br /> Vous parlez de phosphonates.Les lessives en ont aussi,surtout les nouvelles.<br /> Le glyphosate laisse un produit dans le sol qui serait aussi dangereux:l'Acide Amino Méthyl phosphore ou AMPA.Les lessives y compris Bio en laissent aussi.Pourquoi interdire le glyphosate sans interdire tout ce qui donne aussi l'AMPA ?
Répondre
S
Bonjour,<br /> <br /> Merci pour votre commentaire.<br /> <br /> Oui, les lessives -- même des écolabellisées -- contiennent des phosphonates, ainsi que des chélateurs.<br /> <br /> Cela pose problème aux agences de l'eau qui ne peuvent pas exploiter le glyphosate pour leur gesticulation et leur propagande… Quand il y a plus d'AMPA dans l'eau d'une rivière en aval d'une ville par rapport à l'amont, il est difficile de prétendre que c'est à cause du glyphosate...<br /> <br />