Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Le fiasco de l’interdiction des néonicotinoïdes de l’UE entre dans la nouvelle année

11 Janvier 2019 , Rédigé par Seppi Publié dans #Abeilles, #Néonicotinoïdes, #Union européenne, #Politique

Le fiasco de l’interdiction des néonicotinoïdes de l’UE entre dans la nouvelle année

 

Jon Entine*

 

 

 

 

L’avenir d’un pesticide agricole controversé reste très incertain, victime à la fois de l’incertitude scientifique et des malversations politiques.

 

Je parle des néonicotinoïdes, une famille d'insecticides déployés dans les années 1990 en agriculture et principalement utilisés en enrobage des semences, que l'on considère à la fois plus efficaces et moins toxiques pour les insectes utiles, y compris les abeilles. Pourtant, en raison de craintes fondées sur des études de laboratoire controversées et fort peu convaincantes selon lesquelles les néonics, comme on les appelle, pourraient nuire aux abeilles domestiques et aux abeilles sauvages, l'Union Européenne a mis en place un moratoire en 2014 sur leur utilisation. Depuis lors, les agriculteurs anglais se sont tournés vers d’autres pesticides, qui se sont avérés problématiques sur le plan écologique pour les abeilles.

 

 

Des alternatives toxiques aux néonics

 

La catégorie des insecticides organophosphorés, y compris le chlorpyrifos, est une alternative possible aux néonicotinoïdes. Selon l’Environmental Protection Agency, ces insecticides sont beaucoup plus toxiques pour l’être humain que les néonicotinoïdes. L'EPA a écrit que, même si trente-six de ces pesticides sont actuellement homologués aux États-Unis, « tous peuvent potentiellement causer une toxicité aiguë et subaiguë ».

 

L'autre alternative majeure adoptée par des agriculteurs désespérés et bénie par des activistes anti-néonics est constituée par les pesticides pyréthrinoïdes, dérivés de deux espèces de chrysanthèmes et actuellement autorisés en agriculture biologique [aux États-Unis d'Amérique ; en Europe ce sont les pyréthrines « naturelles »]. Les insecticides pyréthrinoïdes sont supposément peu toxiques pour les mammifères et les oiseaux, mais comme l’a signalé le Washington Post, il s’avère qu’ils sont très toxiques pour la plupart des insectes, y compris les insectes utiles comme les abeilles domestiques ; en fait, ils sont considérés comme beaucoup plus nocifs pour les abeilles que les néonics. Une étude souvent citée, publiée en 2015 dans Chemosphere, a révélé que des doses sublétales de pyréthrinoïdes réduisaient la mobilité et les interactions sociales des abeilles mellifères.

 

Quel gâchis, tant pour la science et que pour les agriculteurs. La crise actuelle a été déclenchée par l'adoption du document d'orientation sur les abeilles (Bee Guidance Document BGD), qui a créé le cadre réglementaire utilisé pour évaluer la santé des abeilles et définir une matrice de décision pour réglementer les pesticides, ouvrant la voie à la recommandation de l'Autorité Européenne de Sécurité des Aliments d'une interdiction à l'échelle d'un continent.

 

Compte tenu de la crise en cours, il n’est pas surprenant qu’une fois de plus, la Commission Européenne ait tenté, sans succès, de convaincre les États membres d’adopter officiellement le BGD. Le vote aurait dû avoir lieu au Comité Permanent des Plantes, des Animaux, des Denrées Alimentaires et des Aliments pour Animaux de la Commission Européenne, qui s'est réuni en décembre. Des activistes tels que BeeLife, l'Union Nationale de l'Apiculture Française (UNAF) et le Pesticide Action Network étaient sur la brèche depuis des mois pour promouvoir son adoption. SumofUs a présenté une pétition portant 130.000 signatures pour « inciter les gouvernements européens à protéger les abeilles contre les pesticides tueurs ». Néanmoins, les réunions de la commission se sont succédé sans qu'il y ait eu de mises aux voix.

 

Les activistes ont été scandalisés, comme on peut l'imaginer. Comme lors des moins récents échecs similaires dans la ratification du BGD, ils ont accusé les membres d'avoir adopté une « réaction cynique aux souhaits de l’industrie agroalimentaire, faisant de nouveau valoir le profit avant la protection des abeilles ». Ce sont des arguments familiers quand les choses ne tournent pas à leur avantage.

 

Néanmoins, il est opportun de se demander ce qui se passe.

 

Les États membres tombaient pratiquement dans les bras les uns des autres dans leur désir de voter pour l'interdiction des néonics en avril dernier ; tellement désireux en fait d’interdire les néonicotinoïdes pour tout, même les cultures telles que les betteraves à sucre qui ne fleurissent pas, n’attirent pas les abeilles et ne constituent pas un danger pour leur santé. Peu importait, personne ne voulait être surpassé dans son engagement à sauver et à protéger les pollinisateurs essentiels.

 

Mais quand il s'est agi de voter sur le document d'orientation réglementaire sur lequel cette interdiction a été fondée, les États membres sont soudainement devenus timides. Cela fait cinq ans maintenant que le BGD a été écrit et il flotte toujours dans une sorte de vide juridique. Les membres ont-ils des doutes secrets sur l'intégrité et l'opérabilité du BGD ou sur les conséquences économiques et écologiques de son adoption officielle en tant qu'outil réglementation ?

 

 

L’histoire chaotique du BGD

 

Si oui, ils ont raison de s’inquiéter. Adopter le BGD signifie qu'il deviendra automatiquement la norme selon laquelle tous les pesticides seront examinés. La loi des conséquences inattendues se mettra soudainement en place, risquant de nuire économiquement à l'agriculture en Europe et de multiplier les milliards de pertes déjà subies du fait de l'interdiction des néonics.

 

 

 

 

Le BGD est un problème qui persiste depuis des années. Comme d'autres et moi-même l'avons déjà signalé, le BGD a été détourné à l'origine par des activistes anti-pesticides, en 2011, créant ainsi des lignes directrices si lourdes et dans certains cas même impossibles à respecter qu'elles imposeraient l'échec de presque tous les pesticides testés sous son régime. Le journaliste scientifique Matt Ridley a qualifié cette pratique de « science politisée, bizarrement unilatérale ».

 

Trois exemples :

 

  • Les exigences du BGD sont statistiquement impossibles à satisfaire. Le BGD exige que des études démontrent qu'un pesticide ne provoque pas plus de 7 % de mortalité dans les colonies d'abeilles domestiques. Les colonies d'abeilles fluctuent naturellement entre 15 et 21 pour cent en raison de la pluie, de la température, des varroas et d'autres maladies. Il est statistiquement impossible de démontrer un effet maximal de 7 % lorsque la variation normale est environ 2 à 3 fois plus grande.

     

  • Le BGD crée un cercle vicieux pour les chercheurs, une situation qui invalide automatiquement les études réalistes. Pour que les études sur le terrain soient acceptées, ils doivent démontrer qu’au moins 90 % des abeilles mellifères d’une colonie ont été exposées au pesticide testé. Cela rend toutefois impossible la réalisation d’une étude de terrain réaliste. Dans le monde réel, il ne reste pratiquement aucun résidu de pesticide dans le nectar et le pollen au moment où les cultures fleurissent et que les abeilles y cherchent de la nourriture (généralement 1,5 partie par milliard, ou 6 % du niveau de résidus défini par l’EPA des États-Unis comme visiblement nocif pour les colonies d'abeilles domestiques). En outre, les abeilles butinent généralement sur diverses plantes, y compris des plantes sauvages dans le paysage environnant, de sorte que les faibles niveaux de résidus seront encore dilués. Enfin, les colonies d'abeilles ont des capacités naturelles d'autodétoxification qui réduisent encore davantage l'exposition aux pesticides de l'abeille moyenne dans la ruche. Le taux d’exposition requis de 90 % ne peut être atteint qu’en surdosant artificiellement et massivement les abeilles, ce qui s'oppose à la réalisation d’une expérience de terrain réaliste.

     

  • Les exigences spatiales du BGD pour les études sur le terrain créent des impossibilités pratiques. Il a été calculé que pour se conformer à toutes les exigences du BGD en matière de distance de séparation sur le terrain et de réplication, il faudrait occuper une superficie d’environ 450 kilomètres carrés, soit environ quatre fois la superficie de la ville de Paris, ce qui n’est probablement pas possible dans le paysage européen surpeuplé.

 

De toute évidence, la définition de paramètres impossibles à tenir était un moyen efficace de garantir que les néonics échoueraient lors de toute évaluation, et c'est bien ce qui est arrivé.

 

 

La politique se heurte à la science

 

Le problème pour la Commission Européenne est maintenant plus compliqué. Pratiquement tous les pesticides examinés dans le cadre du BGD échoueraient probablement aussi, y compris les pesticides biologiques. À la suite de la publication du BGD en 2013, l'industrie a analysé comment 151 pesticides différents pourraient être traités en vertu de la réglementation. Un test de niveau 1 (dans lequel les abeilles sont artificiellement gavées avec le pesticide) produirait 100 % d'échecs et les pesticides seraient donc victimes du cercle vicieux et soumis à d’autres exigences impossibles des tests sur le terrain des niveaux II et III. Selon les termes de l'Association Européenne de Protection des Plantes (European Crop Protection AssociationECPA), le document d'orientation sur les abeilles « rendra pratiquement impossible l'enregistrement d'un insecticide nouveau ou existant, ainsi que de nombreux herbicides et fongicides ».

 

Les États membres sont donc entre le marteau et l'enclume. S'ils votent contre le BGD, cela nuirait sérieusement à la légitimité de l'interdiction des néonics qu'ils ont adoptée avec enthousiasme en avril dernier. Cela pourrait même révéler à quel point le processus décisionnel avait été corrompu.

 

S'ils votent pour le BGD, cependant, les conséquences pour l'agriculture européenne seraient dévastatrices. À elle seule, l'interdiction des néonics a coûté selon les estimations en Europe trois quarts de milliard de dollars par an en 2017. Même si les États membres ont toujours voulu soutenir l'environnement et les abeilles, ils ne veulent probablement pas être tenus pour responsables d'avoir sapé le secteur agricole dans son ensemble – et doublé, voire de triplé, les prix des denrées alimentaires dans l'UE.

 

Mieux vaut tout simplement botter en touche et ne tenir aucun vote – la décision clairement prise en décembre.

 

Et pendant ce temps, comme les conséquences économiques de l'interdiction des néonics s'accumulent, de plus en plus d'États membres de l'UE émettent ou prévoient d'accorder des dérogations pour empêcher leurs agriculteurs de faire faillite, notamment en Autriche, Belgique, Croatie, Danemark, Pologne, République tchèque, Roumanie et Slovaquie. Cela a pour effet de rendre les militants anti-néonics de plus en plus agités, et de les pousser à faire pression sur la Commission pour faire du BGD la loi du pays.

 

Combien de temps la Commission pourra-t-elle continuer à jouer à la baballe avec les deux groupes ?

 

Naturellement, ce qui est perdu de vue dans tout cela, c'est que l’interdiction des néonics a été instituée pour résoudre une « crise » des abeilles dont nous savons que c'est une fraude – la prétendue « abeille-calypse » – perpétrée principalement par des groupes activistes et avalisée, au moins initialement, par des médias crédules, à partir de 2012. Les populations d'abeilles domestiques ont augmenté en Amérique du Nord, en Europe et dans le monde entier depuis la première apparition des néonics sur le marché au milieu des années 1990 et devraient continuer à augmenter à l'avenir. Certes, il y a des problèmes de santé des abeilles, mais des scientifiques indépendants et des dizaines d'études sur le terrain indiquent que le problème principal n'est pas l'utilisation des néonics, ni même l'utilisation excessive de pesticides, mais une multitude de facteurs, notamment les acariens et les acaricides utilisés pour les contrôler.

 

_____________

 

* Jon Entine est le directeur exécutif de Genetic Literacy Project. Lui et le GLP ont produit de nombreux articles sur les problèmes des pollinisateurs, y compris la controverse sur les néonicotinoïdes ; la section spéciale de GLP est archivée ici. La biographie de Jon Entine est disponible ici. Suivez-le sur Twitter @jonentine.

 

Source : https://geneticliteracyproject.org/2019/01/09/with-the-bee-crisis-fading-and-european-farmers-fearing-an-insect-invasion-eus-neonicotinoid-ban-fiasco-stumbles-into-the-new-year/

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
S
Et si on prenait le problème à la base:
- identifier la cause de la mortalité des polinisateurs ?
Trop dangereux pour l'industrie ?
Répondre
S
Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

Si on prenait le problème des pollinisateurs à la base, mais vraiment à la base, on s'apercevrait que les pesticides jouent un rôle de seconde, voire moindre, importance.

Vous partez de la prémisse que les industriels sont à la recherche du seul profit et prêts à tout pour l'obtenir. La réalité est que leur profit passe par un rapport coût-bénéfice favorable, y compris pour leur client et aux yeux du public (enfin, celui qui n'est pas endoctriné à mort).