Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Whole Foods [et Casino] s’intéresse aux poulets à croissance lente : pourquoi cela n’est pas aussi durable du point de vue de l’environnement

9 Décembre 2018 , Rédigé par Seppi Publié dans #élevage

Whole Foods [et Casino] s’intéresse aux poulets à croissance lente : pourquoi cela n’est pas aussi durable du point de vue de l’environnement

 

Alison Van Eenennaam*

 

 

Ma note : Voici un article qui tombe à pic : Casino – dans une nouvelle démarche de segmentation du marché et de flagornerie vis-à-vis du consommateur bobo (qui passera à la caisse pour assouvir sa soif de bonne conscience en plus de sa faim) – a décidé d'étiqueter le « bien-être animal ». Bien évidemment, toutes les contraintes supplémentaires sont à la charge de l'amont – les éleveurs, les transporteurs et les abatteurs. Parmi elles, une croissance lente du poulet. Pour plus de détails, voir par exemple Pleinchamp (mais vous pouvez aussi ingurgiter la propagande ici).

 

 

 

 

Beaucoup de scientifiques agricoles cherchent des moyens de rendre l'agriculture plus durable. En tant que généticienne, je considère la génétique comme une solution à de nombreux problèmes rencontrés par les agriculteurs, qu'il s'agisse de plantes et d'animaux résistant aux maladies ou d'espèces parfaitement adaptées à leur place dans les systèmes de production agricole. Les sélectionneurs de plantes et d'animaux ont peut-être le bilan de durabilité la plus convaincant de tous les temps. Les améliorations génétiques de nos espèces alimentaires ont considérablement augmenté le rendement par plante, animal ou hectare – et contrairement à d'autres intrants – les améliorations génétiques sont cumulatives et permanentes. Le graphique ci-dessous illustre les terres et/ou les animaux supplémentaires dont nous aurions eu besoin pour atteindre les niveaux de production de 2014 en utilisant la génétique et les méthodes de production des années 1950.

 

 

 

 

Étant donné que je suis une scientifique du domaine animal, je vais me concentrer sur la dernière rangée contenant les poulets de chair. Sans les améliorations génétiques et en termes de gestion de la production de poulets de chair depuis les années 1950, il nous faudrait 8 milliards d'animaux supplémentaires par an pour égaler la production réalisée en 2014. Pensez à ce chiffre. 8 milliards de plus ! Chaque année !

 

Il est évident que depuis les années 50, la production végétale et animale a considérablement progressé. Comment les entreprises de sélection ont-elles obtenu de telles améliorations ? Elles l'ont fait en grande partie grâce à une sélection conventionnelle qui inclut des techniques sophistiquées telles que la sélection génomique, les grands arbres généalogiques et un enregistrement très complet des performances pour un certain nombre de traits. Par exemple, Cobb (Cobb-Vantress Inc., Siloam Springs, AR) note 56 observations individuelles sur chaque candidat au choix généalogique dans son programme de sélection de poulets de chair. Plus de la moitié de ces 56 traits individuels constituent une mesure de la santé et de la forme physique d'un individu. Cela souligne l'importance de la sélection combinée pour de nombreux caractères, y compris la robustesse, la résistance aux maladies spécifique et générale, l'absence de problèmes de pattes et les défauts métaboliques dans les objectifs de sélection.

 

Les programmes de sélection actuels améliorent l'efficacité de la production de viande dans le secteur des poulets de chair de 2 à 3 % par an. Aux États-Unis, les taux de croissance et les rendements en viande de poitrine continuent de s’améliorer de 0,74 jour et de 0,5 % par an pour un poulet de chair amené à 5 lb (2,27 kg), respectivement, alors que le taux de conversion alimentaire (FCR, kilogrammes d’aliment nécessaires pour obtenir un kilogramme de croissance) diminue de 0,025 par an. Dans le même temps, la vitalité (l'espérance de survie) des poulets de chair s’améliore de 0,22 % par an et les taux de retrait de l'élevage ont diminué de 0,7 % par an.

 

Ainsi, en utilisant des objectifs de sélection équilibrés tenant compte non seulement de l'efficacité, mais également de la santé et de la condition physique des oiseaux, les éleveurs ont pu améliorer le taux de conversion des aliments, diminuer les taux de retrait et augmenter l'espérance de survie des poulets. Cela semblerait s’aligner sur les valeurs de la plupart des gens, qui consistent à réduire l’empreinte environnementale de la production alimentaire en améliorant l’efficacité mais également en améliorant la qualité de vie (diminution de la mortalité) des volailles. Est-ce un exemple rare d'une situation gagnant-gagnant ?

 

 

Entrer dans la zone « des faits alternatifs »

 

Non, pas selon Whole Foods, qui s'est engagé à « remplacer les races de poulet à croissance rapide par des races à croissance plus lente ». Bien que ce changement ne soit pas achevé avant 2024 selon les prévisions, Whole Foods est la première grande entreprise du secteur alimentaire à évoluer dans ce sens. Et pourquoi ? Selon Theo Weening, l’acheteur mondial de viande pour Whole Foods Market, ce volatile à croissance lente « est un poulet bien meilleur et plus sain, et en même temps un poulet beaucoup plus savoureux ». Malheureusement, il ne présente aucune donnée pour étayer ces pieuses affirmations. Pourquoi une croissance lente équivaudrait-elle à un poulet plus savoureux si aucun des autres paramètres de production ne changeait ? Et quelle est le fondement de la suggestion qu'ils sont en meilleure santé, ce qui semble contredire la littérature factuelle suggérant que la vitalité (espérance de survie) des poulets de chair s'améliore de 0,22 % par an en raison de la sélection ?

 

Global Animal Partnership (GAP), une organisation mise en place par Whole Foods dans le but de créer des normes de bien-être pour ses fournisseurs, semble avoir arbitrairement décidé qu'une « croissance plus lente » est un gain de poids égal ou inférieur à 50 grammes par poulet et par jour en moyenne sur le cycle de croissance, comparé à la moyenne actuelle de l'industrie pour toutes les volailles d'environ 61 grammes par jour. Cela signifie que pour atteindre le même poids de marché, les volatiles devraient rester à la ferme beaucoup plus longtemps, 58 jours au lieu de 44.

 

Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que les oiseaux à croissance lente ont besoin de plus de nourriture par kilogramme de gain (le taux de conversion alimentaire (FCR) est de 2,2 pour les oiseaux à croissance lente, contre 1,9 pour la moyenne de l’industrie). Au total, l’adoption de volailles à croissance lente a pour conséquence une augmentation de 34 % de l’aliment par kilogramme de viande noble, une augmentation de 40 % des quantités d’eau et une augmentation de 53 % du fumier par oiseau commercialisé, ainsi qu'une augmentation de 49 % des coûts par poulet commercialisé. Donc, d'un seul coup, cette décision a considérablement accru l'empreinte environnementale de la production de poulets de chair en passant intentionnellement à un type de poulet « Hummer » plutôt que « Prius ».

 

Et dans quel but ce grand pas en arrière en termes de durabilité est-il entrepris ? Théoriquement pour le bien-être des animaux. Mais ce qui manque dans cette discussion, c'est pourquoi la croissance plus lente est synonyme de meilleur bien-être. Pourquoi la croissance avec moins de 50 grammes de poids pris par poulet et par jour pendant 58 jours est-elle meilleure pour le bien-être que celle de 61 grammes par jour pendant 44 jours ? Où est l'objectif, la base factuelle qui étaye cette affirmation ? Rien d'autre ne change sur la façon dont les poulets sont élevés, ils ont juste 14 jours de plus à l'abattage.

 

Après avoir reçu un prix « reconnaissant l'engagement de Whole Foods Market et de GAP de n'offrir que des races de poulets à croissance plus lente d'ici 2024 », Anne Malleau, directrice générale de GAP, a déclaré : « En nous attaquant au problème de la croissance rapide du poulet, nous allons au fond du problème du bien-être auquel les poulets sont confrontés aujourd'hui. » C’est peut-être son opinion, mais j’aimerais voir les données à l’appui de cette affirmation – où est-il démontré qu’une croissance inférieure à 50 grammes de poids gagné par poulet et par jour est associée à une amélioration du bien-être ? Quelles mesures ont été utilisées ? Et cela signifie-t-il qu'un bien-être encore meilleur est associé à une croissance encore plus lente ? La base factuelle de cette détermination est importante car cette décision a de réels impacts négatifs sur les composantes environnementale et économique de la durabilité. Il y a presque toujours des conflits d'objectifs et des compromis entre les objectifs environnementaux, sociaux et économiques de durabilité, et à la suite de ces conflits d'objectifs, nous avons toutes sortes de spécialistes du marketing qui en tirent profit pour suggérer que leur système est le seul véritablement durable !

 

À l'heure actuelle, l'évaluation et le classement des objectifs de durabilité sont subjectifs et peuvent être interprétés par des groupes de marketing. Bien que les spécialistes du marketing soient libres de prendre des décisions qui plaisent à leurs clients cibles, il est important de prendre en compte les implications réelles de ces décisions. Dans ce cas, l’affirmation non prouvée selon laquelle les poulets doivent prendre moins de 50 grammes de poids par jour pour bénéficier d’un « bien-être adéquat » doit être mise en balance avec l’augmentation très réelle de l’empreinte environnementale et du coût de la production de poulets de chair, associée à l’adoption d'une génétique de « croissance lente ».

 

Et ce qui est peut-être tout aussi préoccupant pour moi, ces décisions de marketing arbitraires prises en l’absence de données vont à l’encontre des efforts des agronomes pour améliorer l’efficacité et réduire l’empreinte environnementale de la production alimentaire, objectif dont j’estime qu'il est également une composante importante de la durabilité.

 

____________

 

* Alison Van Eenennaam, Ph.D., est une généticienne dans le domaine des animaux et une spécialiste de la vulgarisation coopérative au département de zootechnie de l'Université de Californie à Davis. Suivez-la sur Twitter @BioBeef.

 

Cet article a été publié une première fois dans Genetic Literacy Project le 13 avril 2017. Une version a été publiée à l'origine sur le blog BioBeef de l'UC Davis sous le titre : « Are slow-growing chickens better? » (les poulets à croissance lente sont-ils meilleurs ?).

 

Source : https://geneticliteracyproject.org/2018/11/30/whole-foods-embraces-slow-growing-chickens-why-thats-not-so-environmentally-sustainable/

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
D
c'est avec ce genre d'arguments que la France a plus ou moins abandonné le poulet dit standard, pour mettre en avant, le "label".
Il va sans dire que le coût de revient du poulet label est nettement supérieur à celui dit, standard (indice de consommation de 2.8 pour le label contre, 1.7/1.8 pour le second, même si les formules pour le standard sont plus concentrées donc plus onéreuses).
Sauf que le label correspond à une consommation de poulet entier, dont la consommation ne cesse de baisser, tandis que le poulet standard sert principalement à la découpe, pour les plats cuisinés dont la consommation augmente.
La France importe désormais 50 à 60 % de son poulet standard, de Belgique, Pologne, Allemagne...alors que nous étions, il y a 20 ans, exportateurs.
Dans le rayon décision stratégique catastrophique, le poulet est un bon exemple de ce qu'il ne faut pas faire.
Répondre
S
Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

"Dans le rayon décision stratégique catastrophique, le poulet est un bon exemple de ce qu'il ne faut pas faire" ?

C'est précisément ce qu'on veut faire pour l'ensemble de la filière sous le slogan : "monter en gamme"...

Et on s'imagine que cela enrichira l'agriculture française...
J
le grand bluff...
Répondre
S
Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

Effectivement. Reste à savoir ce que cela représentera en termes de chiffres d'affaire.

Sur le consentement à payer :

https://www6.inra.fr/lit-ouest-territoires-elevage/content/download/3512/33890/version/1/file/presentations%20SPACE%20LIT.pdf

https://fr.slideshare.net/idele_institut_de_l_elevage/les-labels-bientre-animal-aux-paysbas-en-allemagne-et-au-danemark-analyse-et-enseignements-pour-la-france-colloquermtbea17