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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Cosmétiques, puberté et foucartisme

16 Décembre 2018 , Rédigé par Seppi Publié dans #Article scientifique, #critique de l'information, #Activisme

Cosmétiques, puberté et foucartisme

 

 

Le 4 décembre 2018, la revue Human Reproduction – le vaisseau amiral de la Société Européenne de Reproduction Humaine et d'Embryologie (ESHRE) – mettait en ligne « Association of phthalates, parabens and phenols found in personal care products with pubertal timing in girls and boys » (association de phtalates, parabènes et phénols présents dans des produits de soins personnels avec l'âge de la puberté chez des filles et des garçons), de Kim G. Harley […] et Brenda Eskenazi.

 

Le 4 décembre 2018, à 10h47, le journal le Monde – vaisseau amiral de l'information « orientée » dans les domaines liés à l'écologisme – publiait « Des substances utilisées en cosmétique associées à une puberté plus précoce », avec en sous-titre : « Une étude met en évidence un lien entre l’avancée des premières règles et l’exposition in utero à des molécules utilisées en cosmétique. »

 

Une telle concomitance n'est pas une première. Elle illustre peut-être le fait que des éditeurs de revue (ou des auteurs d'articles scientifiques) sont en cheville avec des journalistes complaisants – ou réceptifs pour utiliser un terme moins connoté – pour lancer le train de l'information – ou de la mésinformation voire de la désinformation – dès l'article scientifique mis en ligne. Une autre hypothèse est que M. Stéphane Foucart ait été alerté par le communiqué de presse de l'Université de Californie... mais cela suppose qu'il ait travaillé ensuite à la vitesse grand V.

 

Un article scientifique et un communiqué de presse (en plus publié un jour avant) ? Signal d'alerte... Mais voici ce que déclare une des auteurs :

 

« Les consommateurs préoccupés par les substances chimiques contenues dans les produits de soins personnels peuvent prendre des mesures pratiques pour limiter leur exposition, a déclaré Harley.

 

"Il y a une prise de conscience croissante au sujet des substances chimiques dans les produits de soins personnels et une demande croissante des consommateurs pour des produits contenant des substances chimiques en moindre quantité", a déclaré Harley. "Des ressources telles que la base de données Skin Deep de l'Environmental Working Group ou l'application Think Dirty peuvent aider les consommateurs avisés à réduire leur exposition." »

 

Une chercheuse qui fait de la publicité pour l'EWG ? Nouvelle alerte ! Mais fermons cette parenthèse.

 

Dans ce cas précis, le résumé de l'étude scientifique dans le Monde est plutôt honnête. Mais on a droit d'entrée au mot « suspectées » – un danger ou un risque non établi de manière sûre, même minime, étant plus anxiogène qu'un danger ou un risque avéré, même important :

 

« Le lien entre perturbateurs endocriniens et puberté précoce, de plus en plus fréquente, se précise. Une étude américaine, publiée mardi 4 décembre, dans la revue Human Reproduction suggère, chez les filles, une association entre l’âge de survenue de la puberté et l’exposition in utero à plusieurs substances suspectées d’altérer l’équilibre hormonal. »

 

Même procédé d'influençage dans la version papier du journal où « Des substances utilisées en cosmétique » est remplacé dans le titre par « Des substances de synthèse ». Ah, la synthèse... elle n'a pas bonne presse en ce moment...

 

Mais mieux vaut s'adresser au Bon Dieu qu'à ses saints. Voici donc le résumé de l'étude :

 

« QUESTION ÉTUDIÉE

 

Les expositions in utero ou péripubertaires aux phtalates, aux parabènes et à d’autres phénols présents dans les produits de soins personnels sont-elles associées à l'âge de l’apparition de la puberté chez les garçons et les filles ?

 

RÉPONSE EN RÉSUMÉ

 

Nous avons trouvé quelques associations de modification de l'âge de la puberté chez les filles, mais peu de preuves chez les garçons.

 

CE QUI EST DÉJÀ CONNU

 

Certaines substances chimiques dans les produits de soins personnels et de consommation, notamment les phtalates, les parabènes et les phénols de faible poids moléculaire, ou leurs précurseurs, sont associées à une modification de l'âge de la puberté dans les études sur les animaux.

 

CONCEPTION, TAILLE, DURÉE DE L’ÉTUDE

 

Les données proviennent de l'étude de cohorte longitudinale menée par le Centre d'Évaluation de la Santé des Mères et des Enfants de Salinas (CHAMACOS), qui a suivi 338 enfants de la vallée de Salinas, en Californie, de la naissance à l'adolescence.

 

PARTICIPANTS/MATERIELS, CADRE, METHODES

 

Les femmes enceintes ont été inscrites en 1999-2000. Les mères étaient majoritairement Latinas et vivaient sous le seuil de pauvreté fédéral et sans diplôme d’études secondaires. Nous avons mesuré les concentrations de trois métabolites de phtalates (phtalate de monoéthyle [MEP], phtalate de mono-n-butyle et phtalate de mono-isobutyle), de méthyl- et propyl-parabène et de quatre autres phénols (triclosan, benzophénone-3 et 2,4 – et 2,5-dichlorophénol) dans l'urine prélevée chez les mères pendant la grossesse et chez les enfants à l'âge de 9 ans. Le moment de la puberté a été évalué chez 179 filles et 159 garçons tous les 9 mois entre 9 et 13 ans, à l'aide de la classification clinique de Tanner. Des modèles du temps de défaillance accéléré ont été utilisés pour obtenir des décalages moyens de l'âge de la puberté associés à des concentrations de biomarqueurs prénatals et péripubertaires.

 

PRINCIPAUX RÉSULTATS ET RÔLE DU HASARD

 

Chez les filles, nous avons observé une apparition plus précoce du développement des poils pubiens avec les concentrations prénatales de MEP urinaire et une ménarche [période des premières menstruations] plus précoce avec des concentrations prénatales de triclosan et de 2,4-dichlorophénol. En ce qui concerne les biomarqueurs péripubertaires, nous avons observé : une avance du développement des seins, du développement des poils pubiens et de la ménarche avec le méthyl-parabène ; une avance de la ménarche avec le propyl-parabène ; et un développement retardé des poils pubiens avec le 2,5-dichlorophénol. Chez les garçons, nous n’avons observé aucune association avec les concentrations prénatales de biomarqueurs urinaires et une seule association avec les concentrations péripubertaires : une avance du développement génital avec le propyl-parabène.

 

LIMITATIONS, MOTIFS DE PRUDENCE

 

Ces substances chimiques sont rapidement métabolisées et une à deux mesures urinaires par point de développement peuvent ne pas refléter avec précision l'exposition habituelle. Les associations de mesures péripubertaires avec des parabènes peuvent refléter une causalité inverse : les enfants en phase précoce de la puberté pourraient être plus susceptibles d’utiliser des produits de soins personnels. La population à l'étude était limitée aux enfants Latinos de statut socio-économique bas vivant dans une communauté de travailleurs agricoles et pourrait ne pas être généralisée.

 

PLUS GRANDES IMPLICATIONS DES CONCLUSIONS

 

Cette étude contribue à une littérature croissante selon laquelle l'exposition à certaines substances chimiques perturbant le système endocrinien pourrait avoir une incidence sur l'âge de la puberté chez les enfants.

 

FINANCEMENT DE L'ÉTUDE/CONFLITS D'INTÉRÊTS

 

Cette étude a été financée par l'Institut National des Sciences de la Santé Environnementale et l'Agence pour la Protection de l'Environnement. Les auteurs ne déclarent aucun conflit d'intérêts.

 

NUMÉRO D'ENREGISTREMENT DE L'ESSAI

 

N/A. »

 

Alors, pourquoi un article dans un média généraliste ? Il est dans la rubrique Planète... vous avez donc l'explication. Car, en résumé, il n'y a pas grand-chose à se mettre sous la dent. Dans le Monde Planète :

 

« Pour le MEP, un doublement de l’exposition de la mère est associé à une apparition de la pilosité pubienne chez la fille avancée de 1,3 mois en moyenne. Le doublement de l’exposition maternelle aux deux autres substances est pour sa part associé à une survenue des premières menstruations avancée d’un peu moins d’un mois. »

 

Un petit tour dans la publi montre que ces résultats, certes statistiquement significatifs, pour ceux qui vont à la pêche aux alpha, présentent un intervalle de confiance à 95 % qui frise la valeur nulle.

 

 

 

 

Alors, que doit faire le colporteur de peur ? Dans le Monde Planète :

 

« L’association mise en évidence peut sembler faible. Mais ce n’est pas le cas, les écarts d’exposition, au sein des femmes enrôlées dans l’étude, étant considérables. S’agissant du MEP, les expositions varient d’un facteur 10 entre les moins exposées et les plus exposées. Pour le 2,4-DCP, l’écart varie d’un facteur 20, et il est plus important encore pour le TCS… De telles différences font varier significativement l’âge de la puberté chez les filles. »

 

« ...significativement » ? On n'en saura pas plus... étant entendu que les écarts d'exposition maternelle ne sont qu'une donnée d'importance secondaire... mais « facteur 10 » ou « facteur 20 » font peur... Bingo !

 

Une nouvelle visite de la publi ne nous impressionne pas vraiment.

 

 

 

 

Ces graphiques sont peu informatifs car il manque notamment les valeurs des expositions. Pour le MEP, le premier quartile (environ 45 filles) la valeur de l'exposition maternelle va de 0 (théoriquement) à 85,7 ng/L. Le deuxième quartile va de 85,7 ng/L à 208,6 ng/L. Le troisième de 208,6 ng/L à 435,0 ng/L. Et la quatrième est au-dessus de cette dernière valeur. Quelle correspondance avec les imprégnations trouvées dans la population générale ? Mystère.

 

Si l'on prend les points, l'apparition des poils pubiens est avancée de quelque 6 mois quand on a mesuré – une fois ou deux fois – un niveau de MEP supérieur à 435,0 ng/L chez la mère pendant sa grossesse, par rapport aux filles dont la mère avait moins de 85,7 ng/L. Est grave ? Inquiétant ? Nous n'aurons aucune mise en perspective au-delà des limitations et motifs de prudence évoqués ci-dessus dans le résumé.

 

Mais qu'à cela ne tienne... la besace à farces et attrapes anxiogènes est pleine de ressources au Monde Planète :

 

« La survenue précoce de la puberté – phénomène qui, en France, touche environ dix fois plus fréquemment les filles (avant 9 ans) que les garçons (avant 10 ans) – est associée à une probabilité accrue de développer certains troubles plus tard dans la vie. Pour les filles, c'est un risque légèrement plus grand de développer un cancer du sein ou de l'ovaire; pour les garçons, c'est une probabilité plus grande de contracter un cancer testiculaire. »

 

Tremblez braves gens... l'apocalypse est proche !

 

Euh ! Dans une autre étude menée par essentiellement les mêmes auteurs sur la même cohorte, « Association of Prenatal Urinary Concentrations of Phthalates and Bisphenol A and Pubertal Timing in Boys and Girls » (association entre concentrations urinaires prénatales de phtalates et de bisphénol A et l'âge de la puberté chez des garçons et des filles – ce sont d'autres phtalates) on a essentiellement trouvé un effet... inverse... un retard dans la survenue de différentes modifications liées à la puberté chez les filles.

 

 

 

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