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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Les problèmes avec cette étude sur les aliments biologiques et le cancer

4 Novembre 2018 , Rédigé par Seppi Publié dans #Article scientifique, #Agriculture biologique, #Alimentation, #critique de l'information

Les problèmes avec cette étude sur les aliments biologiques et le cancer

 

Steven Novella*

 

 

Un des aspects frustrants de la manière dont la science est relatée dans les médias grand public est la présentation d'une étude complexe aux résultats très flous avec un paragraphe final trompeur. La plupart des gens ne lisent que le titre, ou peut-être le premier paragraphe, pour saisir l'essence d'une étude scientifique. Ils ne prennent pas la peine de se plonger dans les rapports pour trouver les détails importants, ou d'aller à l’étude elle-même.

 

Cela est particulièrement problématique lorsque l’étude est préliminaire, ou lorsque les conclusions de l’auteur sont biaisées ou trompeuses.

 

L'exemple le plus récent de ces problèmes est constitué par une étude sur la consommation de produits biologiques et le risque de cancer. Selon CNN : « Une nouvelle étude indique que vous pouvez réduire votre risque de cancer en mangeant des produits biologiques. » Non, ce n’est pas ce que montre l’étude.

 

L’étude elle-même n’est pas mauvaise pour ce qu’elle est, mais les conclusions que l’on peut en tirer sont extrêmement limitées et elle présente de sérieuses limites. Les chercheurs ont examiné une base de données française sur les bonnes consommations, l’étude de cohorte prospective NutriNet-Santé. Ils ont demandé à des volontaires de tenir des journaux alimentaires pendant trois jours, de faire rapport sur leur consommation de produits biologiques, de recueillir des données démographiques et d’autres données relatives au mode de vie ; les chercheurs les ont ensuite suivis pendant plus de quatre ans, en utilisant diverses méthodes pour suivre l’incidence du cancer.

 

Ils ont trouvé une association négative entre la consommation de produits biologiques et le risque de cancer uniquement pour le groupe des plus gros consommateurs de produits biologiques, et uniquement pour ceux ayant un régime global de qualité médiocre ou moyenne, et pour deux types de cancer seulement (cancer du sein post-ménopausique et lymphome non hodgkinien). Ce sont des résultats à peine cohérents ou convaincants. Bien qu'ils aient essayé de prendre en compte les variables confusionnelles, la complexité de cette étude rend cela impossible. Il n'est donc pas possible d'interpréter les résultats en toute confiance.

 

Précisons : il ne s'agit que d'une étude observationnelle. Cela signifie que nous ne pouvons tirer aucune conclusion ferme quant à la cause et aux effets, mais uniquement rechercher des corrélations. De plus, les corrélations sont extrêmement compliquées. Voici les problèmes qui, à mon avis, rendent les résultats ininterprétables.

 

Voici le résultat le plus étrange :

 

« La combinaison d'un régime alimentaire de qualité et d'une fréquence élevée de consommation de produits biologiques ne semblait pas être associée à une réduction du risque de cancer en général par rapport à un régime alimentaire de qualité médiocre et une faible fréquence de consommation de produits biologiques. Des associations négatives ont été mises en évidence entre le risque de cancer et la combinaison d'un régime alimentaire de qualité médiocre à moyenne et d'une fréquence élevée de consommation de produits biologiques (tableau 6 du supplément). »

 

Il est difficile de savoir ce que cela signifie. À première vue, il semble que si vous avez une bonne alimentation, le passage au bio n’ajoute rien. Si vous avez un régime alimentaire de qualité médiocre à moyenne, alors seulement manger des aliments biologiques est associé à un risque de cancer plus faible. Mais les facteurs de confusion potentiels sont énormes.

 

De plus, la population dans cette étude n'était pas constituée de manière aléatoire – c'étaient des volontaires. Il s'agissait pour les trois quarts de femmes, qui sont plus susceptibles de manger bio en premier lieu. Les auteurs rapportent :

 

« Les scores les plus élevés d'alimentation biologique étaient positivement associés au sexe féminin, à un statut professionnel ou un revenu mensuel par unité de ménage élevé, à un niveau d'études supérieur du post-secondaire, à l'activité physique et au statut d'ancien fumeur (tableau 1). »

 

Les auteurs ont essayé de prendre en compte ces variables, mais ce n’est vraiment pas possible dans ce type d’étude. Il est clair que les personnes de cette étude, volontaires et non sélectionnées au hasard, se comportent différemment de la population générale. Vous pouvez capturer certains de leurs comportements, mais pas tous.

 

La seule critique méthodologique que j’ai est qu’il n’est pas fait mention du contrôle des variables et des comparaisons multiples. Lorsque vous examinez plusieurs résultats et plusieurs associations potentielles, il n’est pas surprenant d’avoir un ou deux résultats significatifs.

 

Voici le défaut fatal, qu'ils reconnaissent :

 

« Certaines limites de notre étude doivent être notées. Premièrement, nos analyses ont été fondées sur des volontaires qui étaient probablement des individus particulièrement soucieux de leur santé, limitant ainsi la possibilité de généraliser nos résultats. Les participants à NutriNet-Santé sont plus souvent des femmes, sont bien éduqués et affichent des comportements plus sains par rapport à la population française. Ces facteurs ont peut-être conduit à une incidence du cancer inférieure à celle indiquée dans les estimations nationales, ainsi qu'à des niveaux plus élevés de consommation de produits biologiques dans notre échantillon. »

 

Ils reconnaissent également que leurs résultats ne concordent pas avec l'étude beaucoup plus vaste Million Women Study, qui comprenait 623 080 femmes britanniques et concluait :

 

« Dans cette grande étude prospective il y avait peu ou pas de diminution de l'incidence du cancer associée à la consommation de produits biologiques, à l'exception peut-être du lymphome non hodgkinien.»

 

Cette étude plus vaste n’a pas été mentionnée dans le rapport de CNN.

 

Cette étude illustre également le principal problème que j'ai avec l'agriculture biologique : il s'agit d'une fausse dichotomie basée sur le sophisme de l'appel à la nature. Les auteurs concluent que leur étude suggère que la promotion de la consommation de produits biologiques pourrait être un moyen de réduire le cancer. Leur étude n’est pas en mesure de le montrer, mais même s’il existait un signal réel dans ces données confuses, ce serait une mauvaise approche.

 

Promouvoir les produits biologiques n'est pas durable. Nous n’avons tout simplement ni la terre, ni le fumier pour nourrir une partie importante du monde avec des produits biologiques. En outre, le lobby des produits biologiques prend de nombreuses positions non scientifiques, telles que l'opposition à la conservation des aliments par irradiation et à toute modification génétique. C'est un un ensemble à prendre ou à laisser, avec beaucoup de bêtises et de pseudosciences.

 

Ce dont nous avons besoin, c’est d’examiner de manière objective chaque variable individuelle. Il est certainement possible que certains pesticides entraînent des effets néfastes sur la santé aux niveaux actuellement utilisés (bien qu’il n’existe à ce jour aucune preuve à cet effet). Si tel est le cas, nous devons déterminer lequel et le supprimer ou abaisser le seuil de sécurité. C’est en fait ce que font les divers organismes de réglementation : surveiller les données scientifiques et ajuster les seuils de sécurité en conséquence, avec une marge généreuse.

 

La promotion de l'agriculture biologique peut également avoir de nombreuses conséquences négatives imprévues. Les produits biologiques coûtent généralement beaucoup plus cher et peuvent réduire la consommation globale de fruits et de légumes si les gens évitent des produits plus abordables en raison de craintes injustifiées.

 

Gardons également à l’esprit que de nombreux pesticides sont autorisés en agriculture biologique, ils doivent simplement être « naturels ».

 

Le concept même de l'agriculture biologique est une nuisance pseudoscientifique. Cette étude n’est qu’un exemple de la confusion qu’elle crée.

 

______________

 

* Steven P. Novella est un professeur américain de neurologie. Il est célèbre pour son implication dans le mouvement sceptique, et plus particulièrement parce qu'il est l'hôte du podcast The Skeptics' Guide to the Universe.

 

Source : https://theness.com/neurologicablog/index.php/problems-with-that-organic-food-and-cancer-study/#more-11065

 

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A
On lira aussi "Non, il n'est pas établi que les aliments bio protègent du cancer", par Léon GUÉGUEN et Gérard PASCAL de l'Académie d'Agriculture de France, https://www.academie-agriculture.fr/publications/publications-academie/points-de-vue/non-il-nest-pas-etabli-que-les-aliments-bio
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R
Bonjour,

"Or l’examen des résultats statistiques suggère très fortement que la méthode employée minimise gravement l’effet des facteurs de confusion, et tend donc à exagérer l’effet du facteur principal étudié dans le modèle (ici l’alimentation bio)",

selon la judicieuse analyse de philippe Stoop sur forum phyto: http://www.forumphyto.fr/2018/10/31/alimentation-bio-et-risque-de-cancer-quand-les-statistiques-decident-des-resultats/
Répondre
S
Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

Analyse judicieuse, en effet (je compte la signaler), comme l'article de M. Anton Suwalki :

http://imposteurs.over-blog.com/2018/10/selon-stephane-foucart-du-monde-en-matiere-de-sante-publique-le-rigorisme-scientifique-est-une-posture-dangereuse.html