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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

« Les paysans boulangers » : ce « 13h15 le samedi » de France 2 se laisse regarder

3 Novembre 2018 , Rédigé par Seppi Publié dans #Agriculture biologique, #Alimentation, #critique de l'information

« Les paysans boulangers » : ce « 13h15 le samedi » de France 2 se laisse regarder

 

 

 

C'était le « 13h15 le samedi » du 20 octobre 2018.

 

 

Des présentations fallacieuses

 

La présentation écrite laisse craindre un de ces « reportages » pour bobos-bios rêvant d'une agriculture idyllique de Martine à la ferme, voire de « la terre qui ne ment pas ». Lisez donc :

 

« En France, le pain est de chaque repas. Il fait partie de la culture alimentaire du pays. Une tradition gastronomique. Si les boulangeries artisanales sont encore majoritaires, le pain industriel occupe 43% du marché ! Une tendance émerge cependant depuis cinq ans : le retour du "bon pain" réalisé avec des farines issues de blés anciens, de l’eau et du levain naturel…

 

Le magazine "13h15 le samedi" (Facebook, Twitter, #13h15) est allé à la rencontre de ces boulangers paysans de plus en plus nombreux à s’installer dans les terroirs de France. Parfois à la faveur d’une reconversion professionnelle, ils sont aujourd’hui en train de faire évoluer leur métier, voire de le changer. »

 

Ils sont peut-être « de plus en plus nombreux à s’installer » et, comme c'est poétique, « dans les terroirs de France », mais cela reste un phénomène marginal. Et il nous semble que ce sont plutôt les producteurs de pain « industriels » qui taillent des croupières aux boulangeries artisanales en profitant notamment des économies d'échelle et de leur installation récente dans des zones où on peut se garer.

 

Il y a aussi cette introduction de M. Laurent Delahousse :

 

« ...Depuis quelques années, le consommateur a décidé de réagir face à ce que les industriels de l'agroalimentaire tentent de lui imposer. Le pain s'est retrouvé, comme d'autres produits, otage d'une surconsommation standardisée. À la clé, moins de qualité, moins de saveur... »

 

La vision bobo et orwellienne dans toute sa splendeur... Comme si les « industriels » du pain pouvaient forcer les consommateurs à s'approvisionner chez eux... M. Delahousse ne doit pas souvent voir – ou s'il le voit, comprendre – par exemple ces travailleurs qui se précipitent sur le coup de midi dans une boulangerie ou un supermarché pour acheter, à bon prix, un sandwich.

 

 
Un beau documentaire avec des informations intéressantes

 

Mais ce trente minutes qui s'ouvre sur une musique invitant à la nostalgie est finalement sobre et instructif. Il se laisse regarder avec plaisir.

 

 

 

 

Les prix

 

À condition d'être attentif aux détails, on y trouve même des choses intéressantes. Comme cette ardoise pour du pain à la graine de moutarde et au comté, ou au petit épeautre, à 3,50 € le pain (de 500 grammes), soit 7 € le kilo. Manifestement, même si ce n'est pas exorbitant, on n'est pas dans la gamme de prix d'une grande partie de la population.

 

 

 

 

Une production divisée par trois

 

À 14:40, on passe au volet agricole. Motivation du passage en bio, crainte du regard des autres... et la voix off qui dit que les rendements ont été divisés par trois (à 15:45). Cela paraît beaucoup, mais cela devrait nous faire comprendre qu'une généralisation du bio ne permettrait pas de nourrir les Français.

 

 

La question des emplois : « Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas » (Frédéric Bastiat)

 

Le couple a créé un emploi d'ouvrier agricole sur la ferme ; c'est la voix off qui le dit (à 17:05). Les éléments de langage de la propagande en faveur du bio font souvent état de l'augmentation de la main d'œuvre engagée dans ce mode de production. Mais il faut aussi voir l'envers du décor, toujours occulté : le couple valorise une partie de sa production de la fourche à la fourchette, mais avant la conversion – et avec une production trois fois plus abondante – il alimentait une filière complexe qui avait aussi ses emplois (y compris de... boulangers). Le couple trouve manifestement son compte dans sa vie et ses activités, mais on ne saura rien sur les heures de travail. On ne saura pas non plus quel est le bilan réel de la conversion sur l'ensemble des emplois.

 

 

Semences paysannes et variétés anciennes

 

Il y a aussi une séquence sur l'association Graines de Noé (à partir de 21:45), ou ci-dessous. FranceTVInfo en a fait un article particulier, « Le soutien de l'association Graines de Noé aux paysans qui cultivent de vieilles variétés de blé et de céréales ».

 

 

 

Cette séquence devrait faire réfléchir – oh, pas les activistes du « droit de produire ses propres semences », imperméables aux réalités de la vie – mais les politiciens qui se laissent abuser par les discours alter et anti.

 

Pour commencer, oubliez les contes de fées et de chasseurs, collecteurs et sauveurs de variétés anciennes : dans ce cas précis, elles ont été sorties des conservatoires de l'Institut National de la Recherche Agronomique.

 

Il semble que les céréales soient battues dans cette séquence avec une ancienne moissonneuse-batteuse (dont le rabatteur tourne au dessus de la tête des opérateurs !). Pensez-vous que la machine est nettoyée intégralement entre deux deux lots pour maintenir la pureté variétale ?

 

Il est aussi demandé à un vieil agriculteur de 85 ans, M. Bernard Ronot – une mémoire vivante appelée à disparaître un jour – de donner un nom de variété à un lot :

 

« "Regardez, il a un épi carré, alors que celui-là est allongé", explique Bernard à un agriculteur tenant en main un des registres d’épis qu’il a constitués pendant plusieurs années : "Je les ai donnés à l’assos et maintenant quand il y a une gerbe de blé qui arrive et que la personne a perdu la variété... Il faut qu’on sache pour ne pas faire d’erreur et ne pas distribuer ensuite aux gens un blé, en faussant toute la vérité. Il faut avoir de la rigueur tout simplement." Graines de Noé fournit des semences aux paysans qui souhaitent se lancer dans la culture des céréales anciennes.

 

Quand on pense que le système formel de description des variétés utilise des dizaines de caractères... Voilà illustré en à peine une minute les risques qui attendent les agriculteurs si nous replongeons dans la situation qui existait avant la mise en place de la législation sur les variétés et les semences.

 

 

« Nourrir l'Homme »

 

Mais nous apprécierons à sa juste valeur la déclaration de M. Reynald Bernard (à 8:30) :

 

« ...j'ai choisi ce métier d'agriculteur pour produire des denrées qui servent à nourrir l'Homme. »

 

Nous avons la chance, en France, de pouvoir permettre à des producteurs de « nourrir l'Homme » à un tiers de la capacité productive de la terre. Et cela peut être mis en œuvre pour répondre à un autre objectif.

 

 

« La biodiversité, ça se cultive aussi »

 

Engrain ou petit épeautre (source)

 

L'association alsacienne Kerna ùn Sohma (graines et semences) écrit à juste titre sur son site « La biodiversité, ça se cultive aussi ». Les paysans boulangers qui produisent et maintiennent in vivo des variétés anciennes (des ressources génétiques) et le savoir-faire associé jouent un rôle important pour la filière des variétés et des semences ainsi que pour la société en général. À condition de faire preuve de réalisme et – comme l'a dit M. Bernard Ronot – de rigueur.

 

L'un des membres de l'association, la Ferme Moyses à Feldkirch a publié sur son site les résultats de deux essais de panification (ici et ici), y compris, dans un des comptes rendus, des indications sur les observations au champ.

 

Les quelques données sur les rendements devraient faire réfléchir.

 

Et aussi le fait que le blé 'Rouge de Bordeaux' est « notre témoin céréale ancienne »... avis aux thuriféraires de l'adaptation des variétés anciennes au « terroir » (y compris à l'INRA, canal idéologique, voire démagogue)... adaptation que les variétés modernes auraient perdue (quelle blague!)... Ou qu'on y trouve un 'Blé allemand' et un 'Vieux blé autrichien'... très précises les identifications…

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