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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

L'Afrique s'oppose au moratoire sur le forçage génétique proposé à la Conférence des Nations Unies sur la Biodiversité

28 Novembre 2018 , Rédigé par Seppi Publié dans #CRISPR, #Afrique

L'Afrique s'oppose au moratoire sur le forçage génétique proposé à la Conférence des Nations Unies sur la Biodiversité

 

Joseph Opoku Gakpo*

 

 

 

 

L’Afrique s'est opposée à un projet de moratoire sur la libération dans l’environnement d’organismes munis d'un forçage génétique qui fait actuellement l’objet d’un débat à la conférence des Nations Unies sur la biodiversité en Égypte.

 

Des travaux sont actuellement en cours au Burkina Faso qui pourraient éventuellement conduire au déploiement de la technologie du forçage génétique dans la lutte contre le paludisme. Cette perspective a conduit certains délégués à réclamer un moratoire sur la libération d’organismes dans l’environnement, même dans le cadre d’essais limités sur le terrain.

 

Les parties à la Convention sur la Diversité Biologique sont invitées à choisir entre deux textes qui définiraient la technologie : « Demande aux Parties et aux autres gouvernements, compte tenu des incertitudes actuelles concernant le forçage génétique, d’appliquer une approche de précaution, conformément aux objectifs de la Convention, [en ce qui concerne la dissémination][et de s’abstenir de disséminer] des organismes résultant d’un forçage génétique, y compris des disséminations expérimentales » [ma note : à l'heure où nous écrivons, la proposition a évolué]. L’adoption de la deuxième proposition entraînera l’interdiction de la libération d’organismes munis d'un forçage génétique dans l’environnement dans plus de 190 pays signataires de la Convention.

 

Au cours d'une réunion de groupe de travail à la conférence dimanche [18 novembre 2018], l'Afrique du Sud a conduit le groupe africain à rejeter le texte demandant un abstention. « Au nom du groupe des pays africains, nous demandons la suppression du texte entre crochets "et de s’abstenir de disséminer", en faveur de "en ce qui concerne la dissémination" », a déclaré le chef de la délégation sud-africaine à la réunion.

 

Cette position reflète les opinions de plus de 100 scientifiques qui ont signé une lettre ouverte contre le moratoire proposé. « Fermer la porte à la recherche en créant des barrières arbitraires, une grande incertitude et des retards indéterminés limitera considérablement notre capacité à fournir des réponses aux questions des décideurs, des régulateurs et du public », indique la lettre. « Le moratoire suggéré […] sur les disséminations sur le terrain empêcherait une évaluation complète des utilisations potentielles du forçage génétique. Au lieu de cela, la faisabilité et les modalités de toute évaluation sur le terrain devraient être évaluées au cas par cas. »

 

Le Dr Umar Traore, qui dirige le laboratoire de l’Agence de la Biosécurité du Burkina Faso, est du même avis. « Nous ne pouvons pas arrêter le travail », a-t-il déclaré à l'Alliance pour la Science lors d'un entretien. « Si on s'abstient, dans 10 ans, on sera toujours au même stade. Le paludisme est un fardeau pour nous. C’est une maladie que nous ne pouvons pas gérer. Nous accueillons donc favorablement toute possibilité de lutter contre la maladie. Nous ne pouvons pas nous permettre de garder avec nous des moustiques qui transmettent des maladies. Donc, nous devons nous tourner vers le forçage génétique. »

 

L'Union Africaine comprend 55 pays et plus de 50 d'entre eux soutiennent la position du groupe des pays africains à la conférence. Des représentants du Ghana, du Nigeria, du Kenya et de dizaines d’autres pays africains se sont ralliés à la position de l’Afrique du Sud. « Madame la Présidente, nous soutenons la position de l'Afrique du Sud selon laquelle le texte "et de s’abstenir de disséminer" devrait être supprimé… », a déclaré le chef de la délégation du Nigeria à la réunion.

 

Comme l’a fait remarquer Eric Okoree, membre de la délégation ghanéenne et directeur général de l’Autorité de Biosécurité du pays, « le Ghana ne croit pas en une interdiction. Le Ghana croit en la position de l'Union Africaine selon laquelle la science et la technologie devraient être utilisées pour promouvoir le développement socio-économique. Ces technologies sont émergentes. Nous devons voir comment nous pouvons les utiliser au mieux. C’est la raison pour laquelle nous sommes unis en tant qu’Afrique. »

 

À la réunion du groupe de travail, la Nouvelle-Zélande, la Malaisie, l'Inde, l'Indonésie, l'Argentine, le Pérou, la Suisse et d'autres pays ont soutenu la position du groupe de l'Afrique selon laquelle un moratoire n'était pas nécessaire sur le déploiement de la technologie du forçage génétique. La Thaïlande, la Bolivie, l’Égypte et El Salvador, toutefois, ont appuyé la position préconisant un moratoire sur le forçage génétique.

 

L'Union européenne a proposé un texte de compromis, appelant les gouvernements à « s'abstenir de telles disséminations à moins qu'une évaluation des risques ait été réalisée et que des mesures appropriées soient en place ». La question a été renvoyée à un groupe restreint pour débattre et parvenir à un consensus pour adoption par la plénière, éventuellement avant la fin de la conférence le 29 novembre.

 

Plus de 190 pays parties à la convention débattent des propositions d'un groupe ad hoc d'experts techniques, de forums en ligne et de l'Organe Subsidiaire Chargé de Fournir des Avis Scientifiques, Techniques et Technologiques. Les propositions traitent principalement de biologie synthétique, mais peuvent avoir des conséquences pour la recherche sur le forçage génétique.

 

Des milliers de personnes de ces pays sont réunies pour la conférence bisannuelle. Chaque pays a une délégation qui négocie l'approbation des propositions du Secrétariat de la Convention sur la Diversité Biologique. Ils discutent de divers sujets dans des groupes de travail. Les questions litigieuses sont renvoyées à des groupes de contact plus petits, qui décident ensuite des questions et en rendent compte à la réunion pour approbation.

 

Les représentants de groupes de la société civile, d'organisations non gouvernementales, d'universités, etc. qui s'intéressent à la biodiversité sont accrédités pour participer à la conférence et contribuer aux délibérations, mais leurs suggestions ne sont prises en compte que si elles sont soutenues par une partie.

 

Certains de ces groupes ont contribué aux discussions sur la technologie du forçage génétique lors de la réunion du groupe de travail, certains réclamant une interdiction et d'autres s'y opposant. Le professeur Austin Burt de Target Malaria (cibler le paludisme), dont l'organisation travaille sur le projet de forçage génétique au Burkina Faso, a déclaré à la réunion qu'il était nécessaire de laisser la technologie prospérer.

 

« Nous exhortons les parties à éviter de prendre des décisions qui entraveraient la recherche en créant des barrières non justifiables sur le plan scientifique, une grande incertitude et des retards indéterminés. Nous encourageons les parties à s’appuyer sur l’expérience acquise, les connaissances existantes et les connaissances acquises par les autorités nationales et les autorités spécialisées pour guider les experts travaillant sur le forçage génétique », a déclaré Burt.

 

Royden Saah de l'organisation à but non lucratif Islands Conservation, qui s'emploie à prévenir les extinctions en éliminant les espèces invasives des îles, a déclaré à la réunion : « Les propositions appelant à une interdiction de l'évaluation sur le terrain vont effectivement mettre un terme à la recherche sur le forçage génétique, saper le principe de l'évaluation au cas par cas et empêcher les communautés d’envisager l'utilisation de ces outils à l’avenir. »

 

Mais leur position a été vivement rejetée par d'autres groupes. Rebecca Hamilton de l'entreprise bio, Ninja, a déclaré à la réunion : « Nous espérons que vous envisagerez de mettre en place un moratoire sur la dissémination dans l'environnement du forçage génétique jusqu'à la fin des recherches additionnelles. Le forçage génétique ne peut pas être contenu car il est conçu pour se répandre et c'est ce qui contaminerait l'agriculture biologique et affecterait les moyens de subsistance des agriculteurs biologiques. »

 

Une représentante du Global Youth Biodiversity Network a déclaré à la réunion que la technologie du forçage génétique a la capacité d’éliminer des populations entières d’espèces particulières et que cela sera néfaste pour l’environnement. « Les risques associés au forçage génétique sont énormes », a-t-elle déclaré. « C’est sans précédent. Et il est conçu pour exterminer des espèces entières. Une fois libérés et quittant l'environnement optimal artificiel des grands laboratoires, les organismes seront confrontés à des réalités complexes, aléatoires, imprévisibles, incontrôlées et inconnues de nos écosystèmes, aggravées par la dynamique tout aussi complexe, sociale, politique et culturelle de nos sociétés. Nous demandons donc instamment aux parties de ne permettre aucune libération d'organismes munis d'un forçage génétique dans l'environnement. »

 

Mais les représentants des gouvernements africains ont exprimé leur désaccord avec les suggestions selon lesquelles la technologie pourrait mettre en danger l’environnement, notant qu’elle est déjà disponible dans d’autres parties du monde sans conséquence. « Le forçage génétique connaît déjà des succès en Amérique centrale. Et le Ghana étant un pays africain typique avec des problèmes de paludisme, il devrait envisager d'utiliser cette technologie pour lutter contre le paludisme », a déclaré Okoree à l'Alliance pour la Science. « S'il devait y avoir une interdiction, ce serait catastrophique et malheureux. Parce que quelque temps plus tard, quelqu'un la réclamera [la technologie]. Et ce sera trop tard et les autres seraient allés de l'avant. »

 

Les scientifiques, dans leur lettre ouverte, ont également abordé les problèmes de sécurité : « Les scientifiques, aux côtés d’experts en réglementation, de bailleurs de fonds et de promoteurs de la recherche, travaillent ensemble pour faire en sorte que la recherche soit menée de manière sûre et responsable, en s’appuyant sur les expériences précédentes, en se fondant sur l’information et la mise en place de systèmes de surveillance et de confinement afin de prévenir les rejets accidentels. Des discussions en cours ont également lieu pour déterminer les conditions propices aux évaluations sur le terrain. »

 

_______________

 

Source : https://allianceforscience.cornell.edu/blog/2018/11/africa-kicks-proposed-gene-drive-moratorium-un-biodiversity-conference/

 

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Max 28/11/2018 14:33

Rebecca Hamilton traduction "La pérennité du bio est plus importante que de lutter contre paludisme".
Représentante du Global Youth Biodiversity Network traduction " Il vaut mieux interdire quelque chose pour des risques hypothétiques, le paludisme ne cause que 440000 morts par an".
Déplorable.

Seppi 06/12/2018 18:01

Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

Oui, on pourra utiliser à nouveau l'argument du crime contre l'humanité (comme pour Greenpeace et le riz doré).

Le moratoire n'a pas été adopté. Il faudra donc voir si l'IFOAM s'associe aux manœuvres -- déjà en cours en Afrique et plus particulièrement au Burkina Faso -- pour empêcher les premiers essais sur le terrain.