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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Les conséquences de la suppression de technologies agricoles : le point de vue d'un agriculteur

8 Octobre 2018 , Rédigé par Seppi Publié dans #Glyphosate (Roundup)

Les conséquences de la suppression de technologies agricoles : le point de vue d'un agriculteur

 

Jake Freestone*

 

 

 

 

Dans quelle mesure votre vie changerait-elle si soudainement le gouvernement interdisait les téléphones portables ?

 

Cela changerait tout, de votre façon de travailler à votre façon de communiquer avec votre famille. Avec le temps, peut-être, vous vous y habitueriez : nos parents ont bien réussi à survivre sans ces dispositifs dans leurs poches pendant la plus grande partie de leur vie. Je pense que nous trouverions aussi un moyen.

 

Comme la majorité de la population, je ne veux pas revenir à la technologie du 20e siècle. Nous aurions tellement à perdre.

 

Les agriculteurs, cependant, subissent une pression constante pour revenir en arrière. Ici, en Europe, par exemple, les politiciens ont failli nous interdire l’année dernière d’utiliser l’outil de protection des cultures le plus populaire au monde. Cette année, un tribunal a rendu un jugement interdisant l'accès à plusieurs produits qui protègent les cultures contre les ravageurs dont l'activité endommage ou détruit.

 

Trop souvent, les gens considèrent la technologie comme une menace plutôt que comme une ressource. Cela est particulièrement vrai lorsqu'il s'agit d'une technologie mal comprise et vulnérable à la propagande et aux malentendus. Dans mon cas, cela signifie une technologie spécifique à l'agriculture, nécessaire aux agriculteurs, mais aussi méprisée par des personnes qui ne comprennent pas ou n'apprécient pas les difficultés de l'agriculture durable et prennent pour acquis que leur nourriture leur sera vendue à des prix raisonnables dans les épiceries et les restaurants.

 

Un exemple évident pour les Européens est celui des aliments GM. Alors que la plus grande partie du monde a adopté cette technologie sûre – l’Afrique du Sud, l’Argentine, le Brésil, le Canada, les États-Unis et bien d'autres –, une grande partie de l’Europe l’a rejetée. La plupart des consommateurs ne savent pas ce qu'ils perdent, mais nous, agriculteurs, nous le savons parce que nous savons que nos concurrents d’autres pays ont profité de données scientifiques fiables pour produire plus de nourriture sur moins de terres.

 

Le débat ne fera que s’intensifier, car les outils d’édition génomique offrent aux agriculteurs une plus grande polyvalence, d’autant plus que les consommateurs commencent à réclamer des progrès imminents qui amélioreront la qualité nutritionnelle et le goût de ce que nous mangeons tous les jours.

 

Mais c'est à venir. Nous sommes actuellement au cœur de plusieurs controverses qui affectent ma façon de cultiver et de produire des aliments.

 

 

Prenons le cas du glyphosate, une technologie de protection des cultures qui m'aide à lutter contre les mauvaises herbes. En 2017, l'Union Européenne a failli l'interdire – et les activistes à l'origine de cet agenda politique n'ont pas baissé les bras. Ils peuvent encore réussir à le faire interdire.

 

Pendant deux décennies, le glyphosate nous a aidés à produire des aliments de manière durable dans notre ferme située au Royaume-Uni, dans une région appelée West Midlands. Nous produisons du blé panifiable, de l'orge brassicole, du lin, etc. Nous avons également mis de côté une petite partie de nos terres pour des oignons et des petits pois cueillis à la main et nous avons un troupeau de 1.200 brebis.

 

Si nous devions perdre le glyphosate, nous devrions retourner à la culture à l'ancienne mode pour lutter contre les mauvaises herbes, ce qui signifie utiliser des machines pour retourner la terre arable. Cela entraînerait un coût environnemental et économique élevé. Nous souffririons de l'érosion du sol, nous nous tournerions vers des méthodes de contrôles chimiques plus puissantes et produirions moins de nourriture.

 

Une longue expérience nous dit que le glyphosate est sans danger. S'il n'était pas sûr, je refuserais de l'utiliser sur ma ferme. Quand il s'agit de traiter dans les champs, les agriculteurs sont évidemment en première ligne. Nous sommes confrontés au plus grand risque d'exposition. Cela n'a aucun sens d'utiliser des produits qui menacent notre santé. Ce serait suicidaire.

 

Mieux que l'expérience, c'est la science ; et la science nous dit que le glyphosate est sans danger. Il est toxique pour les mauvaises herbes, mais il se décompose rapidement et ne pénètre pas dans la chaîne alimentaire humaine. Les groupes de réglementation l'ont confirmé, y compris l'Autorité Européenne de Sécurité des Aliments et l'Agence Européenne des Produits Chimiques.

 

L’Agence Internationale de Recherche sur le Cancer, basée en France, est l’unique source dissidente. Elle prétend qu'il y a un lien entre le glyphosate et le cancer chez l'Homme. Les principaux scientifiques ont démenti ses conclusions et le CIRC a la réputation de promouvoir des théories effrayantes plutôt que de s'en remettre aux preuves scientifiques. Pourtant, sa déclaration a incité des groupes d'activistes à transformer le glyphosate en une question politique, plutôt que de science, d'agriculture et d'économie de la consommation.

 

Certains pourraient dire : mieux vaut prévenir que guérir. A priori, ce dicton familier semble raisonnable, et il est au cœur du « principe de précaution » qui régit une grande partie du processus décisionnel en matière de réglementation en Europe. L'idée est que si nous ne pouvons pas être absolument certains des dangers potentiels d'un produit, nous ne devrions pas permettre son utilisation généralisée.

 

En pratique, le principe de précaution étouffe l'innovation : rien n'est jamais assez sûr pour satisfaire tout le monde. Si nous le suivions dans tous les domaines, nous devrions interdire les téléphones portables, car le CIRC les a classés comme « peut-être cancérogènes ».

 

Heureusement, nous n’avons pas pris cette mesure, mais nous l’avons prise dans d’autres domaines, en particulier l’agriculture. C'est en partie parce que seuls les agriculteurs voient les réglementations qui nous concernent. En fait, elles touchent tout le monde, mais elles sont invisibles pour les non-agriculteurs, ce qui signifie la plupart des gens.

 

En l’occurrence, il n’y a rien de sécuritaire dans le fait de refuser aux agriculteurs l’accès à la technologie de protection des cultures qu'est le glyphosate – et cela entraînerait une série de conséquences indésirables et imprévues sur mon exploitation et sur les fermes d’autres exploitants.

 

La première est que notre sol s'éroderait, ce qui nous ferait perdre de l'humidité, des nutriments et de la biodiversité. Nous devrions recourir à des traitements de substitution plus toxiques et qui restent plus longtemps dans le sol. Nous utiliserions également notre équipement sur nos terres agricoles plus fréquemment, augmentant ainsi nos émissions de gaz à effet de serre.

 

L'avènement du glyphosate nous a permis d'abandonner ces pratiques néfastes. L'interdire nous obligerait à les reprendre.

 

Nous produirions aussi moins de nourriture. Si nos cultures faisaient face à une concurrence accrue des mauvaises herbes, nos hectares deviendraient moins productifs. Cela signifie que les prix des denrées alimentaires augmenteraient. C'est de l'économie toute simple : une offre réduite signifie des coûts plus élevés pour les consommateurs.

 

Découvrez « No1FarmerJake » sur YouTube – une série de vidéos réalisées par Jake sur sa ferme.

 

L’un des miracles de l’agriculture moderne est que nous produisons plus de nourriture sur moins de terres que jamais auparavant. C'est une aubaine pour la conservation de la nature. Une interdiction du glyphosate serait un retour en arrière : nous produirions moins de nourriture sur plus de terres, ce qui nuirait à nos efforts de conservation.

 

Allons-nous perdre le glyphosate ? Je n'en suis pas sûr. Mais je sais que nous perdons constamment des outils de protection des cultures. En mai, par exemple, un tribunal européen a approuvé l’interdiction des « néonics », une technologie populaire de lutte contre les ravageurs. L’allégation – et ce n’est qu'une simple allégation – est que les néonics tuent trop d’abeilles. La science à ce sujet est loin d'être claire et de nombreux facteurs stressent les populations d'abeilles – des parasites et des maladies à la perte d'habitats et de sites de nidification. Aucune de ces causes n’a quelque chose à voir avec les outils de protection des cultures que les agriculteurs utilisent, et pourtant, c’est nous qui devons en payer le prix.

 

Alors, imaginez une interdiction qui vous oblige à abandonner votre téléphone portable. La sensation n'est pas très différente de mon expérience d'agriculteur, obligé de faire face à la possibilité de perdre les dernières technologies et de remonter dans le temps.

 

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* Jake Freestone est le directeur d'Overbury Farms, situé dans les West Midlands, au Royaume-Uni, où il élève 1.200 brebis et cultive du blé panifiable, du colza, de l'orge brassicole, des pois, du lin et du soja. Jake Freestone est membre du Réseau Mondial des Agriculteurs.

 

Une version de cet article a été publiée pour la première fois le 10 juillet 2018 dans le cadre de la série GMO Beyond The Science III du Genetic Literacy Project

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Source : https://globalfarmernetwork.org/2018/08/the-consequences-when-ag-technology-is-withheld-a-farmers-perspective/

 

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