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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Bio, cancers, le Monde de M. Stéphane Foucart, et l'idéologie

29 Octobre 2018 , Rédigé par Seppi Publié dans #Article scientifique, #critique de l'information, #Activisme, #Agriculture biologique, #Pesticides

Bio, cancers, le Monde de M. Stéphane Foucart, et l'idéologie

 

 

Revenons sur l'excellent (ironie...) « L’alimentation bio réduit significativement les risques de cancer » de M. Stéphane Foucart et Mme Pascale Santi publié sur la toile le 22 octobre 2018 (« Manger bio réduit les risques de cancer » dans l'édition papier datée du 24 octobre 2018).

 

C'est une excellente illustration de la pollution de la science par le militantisme... Merci M. Stéphane Foucart, merci Mme Pascale Santi.

 

 

Un article scientifique ne dit pas ça !

 

Bien des commentateurs ont relevé que ce n'est pas ce que dit la publication scientifique décrite dans cet article de presse, « Association of Frequency of Organic Food Consumption With Cancer Risk – Findings From the NutriNet-Santé Prospective Cohort Study » (association de la fréquence de consommation d'aliments biologiques avec le risque de cancer – résultats de l'étude de cohorte prospective NutriNet-Santé) de Julia Baudry et al.

 

Bien des scientifiques l'ont aussi relevé, à commencer par... Julia Baudry et al. qui se sont limités au mot « association » et se sont bien gardés d'évoquer des relations de cause à effet.

 

Mme Emmanuelle Kesse-Guyot a dû « cracher le morceau » sur France Culture :

 

« Le cancer est une maladie multifactorielle, ces risques relatifs sont calculés au niveau de la population. Le risque individuel, lui, intègre beaucoup d’autres facteurs.

 

Mais cela été présenté par les médias comme si on avait apporté une preuve. On n’apporte pas une preuve, on apporte des premiers éléments de relation d’association, avec un travail rigoureux en prenant en compte les fameuses caractéristiques des consommateurs et des non-consommateurs. Mais on reste dans une étude d’observation donc pas de lien de cause à effet.

 

Un peu facile de blâmer les médias... Les auteurs de l'étude ont déployé des efforts considérables pour suggérer un lien de causalité dans leur exposé, en accord avec l'approche militante perceptible dès le résumé. Ils avancent constamment l'hypothèse des pesticides sans rien pour l'affirmer. France Culture a aussi eu la bonne idée d'interroger Mme Catherine Hill, épidémiologiste et biostatisticienne à l'Institut de Cancérologie Gustave-Roussy, qui a critiqué non pas la méthode, mais l'interprétation des résultats :

 

« Le problème c’est que les consommateurs de produits Bio présente beaucoup de caractéristiques différentes par rapport aux non-consommateurs et qu’il est même impossible d’éliminer les effets de toutes ces différences. On a une étude qui montre un résultat dans un sens on a une étude 20 fois plus grande qui montre un résultat dans un autre sens donc voilà...

 

En conséquence, on ne peut pas dire qu’une alimentation bio réduit les risques globaux de cancer. C’est possible mais c’est peu probable car les différents types de cancer ont aussi des causes différentes. Que cela réduise les risques globaux de cancer, c’est possible mais c’est peu probable car les différents types de cancers ont aussi des causes différentes.

 

Il n’y a aucune donnée sur les pesticides. Si on voulait faire étude sérieuse sur les pesticides, il faudrait faire des prélèvements urinaires ou sanguins et suivre les gens, pour estimer la quantité de pesticides dans leur corps, ça ce serait utile. »

 

 

Interroger le scientifique militant Philip Landrigan...

 

Pour nous convaincre, M. Stéphane Foucart et Mme Pascale Santi ont interrogé M. Philip Landrigan, un des grands noms de la pédiatrie et de l'épidémiologie dont la fiche Wikipedia (soigneusement désherbée, semble-t-il) dit qu'il est actuellement directeur du Children's Environmental Health Center et Ethel Wise Professor et président du Department of Preventive Medicine au Mount Sinai Medical Center de New York.

 

Pour le côté moins glorieux, outrageusement militant, voir notamment « Le New England Journal of Medicine, Chuck Benbrook et les conflits d'intérêts » (il y est aussi beaucoup question de M. Philip Landrigan) et « Glyphosate : la dernière carabistouille de l'Institut Ramazzini, de Générations Futures, etc. – première partie : des études rassurantes » (avec des liens).

 

M. Philip Landrigan nous « instruit » :

 

« L'une des grandes forces de ces conclusions est qu'elles sont largement cohérentes avec les résultats des études menées sur les expositions professionnelles aux pesticides […] Cela renforce grandement la plausibilité d'un lien entre l'effet mis en évidence et la présence de résidus de pesticides dans l'alimentation. […] C'est, à ma connaissance, la première fois que l'on met en évidence et à partir d'une enquête prospective [...], un lien entre alimentation bio et risque de cancer […] Les grandes forces de l'étude sont la taille de la cohorte et la durée du suivi. Il s'agit clairement d'une étude importante et ce résultat mérite beaucoup de considération. »

 

La « durée du suivi » ? Quelle blague ! Les volontaires ont été suivis du 10 mai 2009 au 30 novembre 2016, soit sur 7 ans et 6 mois, sans que l'on sache par les réponses aux questionnaires depuis combien de temps – et avec quelle régularité – ils suivaient un régime alimentaire particulier. Tirer des enseignements définitifs, ou simplement convaincants, ou encore simplement « plausibles » sur l'incidence de cancers qui mettent de nombreuses années à vaincre les défenses immunitaires relève du conte de fée.

 

Mais c'est le lien – la cohérence – entre exposition alimentaire par les résidus et expositions professionnelles qui interpelle. Voilà une cohérence parfaitement incohérente !

 

Une grosse exposition professionnelle, de surcroît par contact ou inhalation, ayant (prétendument) un effet, il est « plausible » qu'une exposition minuscule, par ingestion de résidus dans l'alimentation, en ait un aussi !

 

La noix de muscade à haute dose entraîne un état narcotique, voire la mort... donc il est plausible que la pincée dans la purée... Il faut vite appliquer le « principe de précaution » !

 

 

Que dit la Million Women Study britannique ?

 

Mais M. Philip Landrigan a (presque) raison : « C'est [...] la première fois que l'on met en évidence et à partir d'une enquête prospective [...], un lien entre alimentation bio et risque de cancer ». Car la Million Women Study britannique ayant suivi 623.080 femmes (neuf fois plus que dans la cohorte NutriNet-Santé) sur une durée plus longue (9,3 ans) n'a pas trouvé d'association.

 

En fait, les résultats de cette étude – que l'on a pris soin de ne pas citer dans le Monde – suggèrent plutôt une association positive, défavorable à l'alimentation bio :

 

« Au départ, 30 %, 63 % et 7 % des femmes ont déclaré n'avoir jamais, parfois, ou habituellement/toujours consommé des produits biologiques, respectivement. La consommation de produits biologiques n’a pas été associée à une réduction de l’incidence de l'ensemble des cancers (n = 53.769 cas au total) (RR pour habituellement/toujours vs jamais = 1,03, intervalle de confiance (IC) à 95 % : 0,99–1,07), sarcome des tissus (RR = 1,37, IC 95 % : 0,82–2,27) ou cancer du sein (RR = 1,09, IC 95 % : 1,02–1,15), mais était associée au lymphome non hodgkinien (RR = 0,79, IC 95 % : 0,65-0,96). »

 

Regardez bien les chiffres : une augmentation de l'incidence de l'ensemble des cancers associée à une grande consommation de produits biologiques a échappé de justesse à la signification statistique...

 

Selon les principes appliqués par le Centre International de Recherche sur le Cancer, les produits biologiques devraient donc être déclarés sinon « cancérigènes certains », du moins « cancérigènes probables » au vu notamment de leur effet sur le cancer du sein !

 

 

Le cas des lymphomes non hodgkiniens

 

Dans l'étude de Baudry et al.

 

L'association est en sens inverse pour les lymphomes non hodgkiniens dans Bradbury et al. Sur ce point, les deux études s'accordent donc.

 

Mais il faut regarder les chiffres. L'ampleur de la réduction n'est pas la même : 86 % dans Baudry et al. et 21 % dans Bradbury et al. Ni la puissance (15 cas chez les plus petits consommateurs et 2 cas chez les plus gros dans Baudry et al., 685 chez les « jamais » et 133 chez les « toujours/habituellement » dans Bradbury et al.).

 

Une telle différence ne peut, en principe, qu'interpeller les esprits rationnels.

 

 

 

 

Même si on a eu une valeur de p pour la tendance tout juste significative au seuil habituel de 0,05 (on notera que c'est le seul cas pour lequel les auteurs fournissent trois décimales...), peut-on vraiment tirer une conclusion avec une série de quatre chiffres pour les cas : 15 ; 14 ; 16... 2 ?

 

En fait, Baudry et al. ont cherché à en savoir plus et ont refait leurs calculs en ne tenant compte que des aliments les plus déterminants pour l'exposition aux pesticides : fruits et légumes, produits à base de soja, céréales et légumineuses, pain et farines.

 

 

Pourquoi y a-t-il deux colonnes de moins dans le tableau précédent ?

 

 

On s'attend donc à une amélioration de la performance du bio. Ce n'est pas le cas : le risque relatif des plus gros consommateurs de bio par rapport aux plus petits passe de 0,14 à 0,27 !

 

On peut s'amuser à poursuivre le raisonnement. C'est vraiment pour le fun, puisque les chiffres en cause n'ont aucune signification pratique.

 

0,27 – 0,14 = 0,13...

 

Ce 0,13 représente(rait) la baisse du risque relatif liée à la consommation de produits bios comme la viande, le poisson et les œufs dont on sait qu'il ne contiennent pas ou quasiment pas de résidus de pesticides (enfin... on a eu un épisode d'œufs, principalement bios, au fipronil...).

 

Conclusion proposée : effet statistiquement significatif dû au hasard, objet de picorage (cherry picking) et d'instrumentalisation.

 

 

Par rapport aux études sur les agriculteurs

 

Nos journalistes ont entrelardé la déclaration de M. Philip Landrigan avec cette observation :

 

« Les lymphomes, notamment, font partie des cancers surreprésentés chez les agriculteurs exposés aux pesticides. »

 

Admettons. Mais une réduction du risque relatif des lymphomes non hodgkiniens associée à la consommation de produits bios de 1 à 0,14 (une augmentation de quelque 700 % dans le sens inverse) est-elle « cohérente » avec l'excès constaté en milieu agricole de 3 % à 34 % selon les études ?

 

 

(Source)

 

 

Dans la vaste étude française AGRICAN, l'excès a été chiffré à 9 % par rapport à la population générale, certes pour les hommes alors que l'étude de Baudry et al. porte sur une population aux trois-quarts féminine.

 

 

(Source)

 

 

La comparaison entre Baudry et al. et AGRICAN est aussi instructive. Où est la cohérence, MM. Philip Landrigan et Stéphane Foucart, et Mme Pascale Santi, quand les tendances sont inverses pour le cancer du sein (– 23 % pour les grosses consommatrices de bio, censées être peu exposées aux pesticides, dans Baudry et al. ; – 11% dans la population AGRICAN, censée être plus exposée aux pesticides) ?

 

Du reste, pourquoi avoir séparé les cancers pré- et post-ménopausaux (dont la somme des cas ne correspond pas au chiffre de la première ligne) ? Serait-ce que la pêche au p-values a pu être fructueuse ?

 

 

Science et journalisme militants

 

On peut tourner le problème dans tous les sens : ces gens nous ont fourni une démonstration éclatante, M. Philip Landrigan de science militante, M. Stéphane Foucart et Mme Pascale Santi, de journalisme militant.

 

Il est est de même d'un autre chercheur interrogé, M. Rémy Slama, épidémiologiste de l'INSERM et de l'Université de Grenoble :

 

« Au total, il est peu plausible que des facteurs liés au style de vie, autres que la consommation d'aliments bio, soient en cause dans l'effet observé. »

 

Et, plus loin :

 

« Mais il faut aussi avoir à l'esprit que ce nouveau travail s'ajoute à un édifice de preuve déjà important et qu'il reste dans la chaîne alimentaire des résidus de pesticides de synthèse classés "cancérogènes probables", actuellement autorisés ou interdits, mais rémanents dans les sols et l'environnement. »

 

 
Ah, les « pesticides de synthèse »...

 

Un autre interlocuteur des journalistes du Monde est M. Emmanuel Ricard, délégué à la prévention à la Ligue Contre le Cancer :

 

« L'attitude de bon sens est de limiter son exposition aux pesticides et autres substances de synthèse. »

 

Là, on entre explicitement dans le champ des dernières manœuvres du biobusiness contre les pesticides*, l'astérisque renvoyant à une note en base de page, « de synthèse » (voir par exemple ici).

 

On n'est pas encore au bout de l'article de M. Stéphane Foucart et de Mme Pascale Santi. Il y a encore deux paragraphes accusateurs. Mais aucune mise en perspective, notamment par une interview d'un scientifique qui serait plus réservé sur les résultats de l'étude de Baudry et al.

 

Le Guardian – un journal britannique qui partage avec le Monde un militantisme coloré de vert – y est parvenu avec un article dédié, « Don't believe the hype, organic food doesn't prevent cancer » (ne croyez pas le battage médiatique, les aliments biologiques ne préviennent pas le cancer). Les lecteurs du Monde attendrons longtemps...

 

En fait, M. Stéphane Foucart persiste et signe. Mais ce sera pour un autre article.

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Jean-François 31/10/2018 18:37

Félicitations là au moins au niveau argument c'est du lourd. Félicitations aussi pour votre combat contre la pollution morale journalistique et la pensée unique médiatique.

Seppi 05/11/2018 17:42

Bonjour,

Merci pour vos félicitations… je continue...

Alexandre 30/10/2018 10:31

Vous avez tout a fait raison, continuons de nous gaver de pesticides et autres produit phytosanitaire qui sont exellents pour notre sante !

Seppi 31/10/2018 12:56

Bonjour,

Merci pour ce commentaire un brin provocateur.

Non, il n'est pas un bel idiot. Il ne sait tout simplement pas que nous ingérons plein de pesticides ! Mais 99,99 % d'entre eux sont des pesticides NATURELS produits par les plantes pour résister à des agresseurs ou les éloigner. Certains de ces pesticides NATURELS ou constituants végétaux sont des substances nocives avérées. Et nous en raffolons parfois…

J'ai un article en carton sur le sujet.

Jacques Lemiere 30/10/2018 19:53

si vous vous gavez de pesticides vous est un bel idiot...

donc vous avez raison meme si les faits ne vous donnent pas raison...

Seppi 30/10/2018 13:38

Bonjour,

Merci pour votre commentaire (si, si…)

Je suis toujours ébahi par la puissance argumentative...