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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Des « preuves que l'agriculture biologique favorise la lutte antiparasitaire » ? Sans blague !

24 Août 2018 , Rédigé par Seppi Publié dans #Article scientifique, #critique de l'information, #Activisme, #Pesticides, #Agriculture biologique

Des « preuves que l'agriculture biologique favorise la lutte antiparasitaire » ? Sans blague !

 

Et que la peste soit à la désinformation !

 

 

Un champ de maïs en Afrique du Sud après le passage de la légionnaire d'automne (source)

 

 

« Evidence that organic farming promotes pest control » (preuves que l'agriculture biologique favorise la lutte antiparasitaire) de Lucile Muneret, Matthew Mitchell, Verena Seufert, Stéphanie Aviron, El Aziz Djoudi, Julien Pétillon, Manuel Plantegenest, Denis Thiéry et Adrien Rusch a été publié dans la discrétion le 16 juillet 2018 dans Nature Sustainability.

 

Et l'article vient d'acquérir une certaine notoriété grâce, notamment, au Monde, « En agriculture, le bio est plus performant face aux attaques d’agents pathogènes ». Vraiment ? C'est ce que nous allons voir.

 

 

Le résumé

 

Voici le résumé – nous découpons en paragraphes et nous traduisons « pest » par « peste » pour garder un caractère général à cette notion qui recouvre essentiellement les parasites (insectes, acariens, nématodes, etc.), les maladies (cryptogames, bactéries, etc.) et les mauvaises herbes :

 

« L'intensification écologique des agro-écosystèmes, fondée sur l'optimisation des fonctions écologiques telles que la lutte biologique contre les pestes, pour remplacer les intrants agrochimiques est une voie prometteuse pour réduire l'empreinte écologique de l'agriculture tout en maintenant la production des denrées. Cependant, la performance de l'agriculture biologique, souvent considérée comme un prototype de l'intensification écologique, en termes de lutte contre les pestes reste largement inconnue.

 

Ici, en utilisant deux méta-analyses distinctes, nous démontrons que, par rapport aux systèmes de culture conventionnels,

 

(i) l’agriculture biologique favorise le potentiel global de lutte antipestes biologique,

 

(ii) l'agriculture biologique présente des niveaux plus élevés d'infestations de pestes mais

 

(iii) cet effet dépend fortement du type de peste.

 

Notre étude montre que les niveaux d'infestation sont inférieurs pour les agents pathogènes, similaires pour les pestes animales et beaucoup plus élevés pour les mauvaises herbes dans les systèmes biologiques que dans les systèmes conventionnels.

 

Cette étude apporte des preuves que l'agriculture biologique peut améliorer la lutte antipestes et suggère que l'agriculture biologique offre un moyen de réduire l'utilisation de pesticides de synthèse pour la gestion des pestes animales et des agents pathogènes sans augmenter leurs niveaux d'infestation. »

 

 

 

 

? ? ?

 

Ce résumé laisse, au mieux, songeur. Comment concilier un « potentiel global de lutte antipestes biologique » qui serait « favorisé », mais qui se traduit en pratique par « des niveaux plus élevés d'infestations de pestes » ?

 

La conclusion est tout aussi étonnante : l'agriculture biologique s'est soumise à un cahier des charges qui exclut les pesticides de synthèse (ainsi que les solutions offertes par la génétique moderne et même plus ancienne – transgenèse et nouvelles techniques d'amélioration des plantes). Comment peut-elle être plus performante alors qu'elle doit faire avec ce qui lui reste ?

 

L'agriculture biologique, corsetée dans ses contraintes, peut certes démontrer l'utilité et l'efficacité de solutions non chimiques (de synthèse), mais elle n'a pas le monopole de ces solutions (qui, du reste, peuvent avoir été développées par la filière conventionnelle...). Exprimé autrement, l'adoption de ces solutions n'implique pas l'obligation d'adopter le corset idéologique.

 

Le résumé même est éclairant : les infestations sont plus élevées... Autre constat, imparable : les rendements sont plus faibles, dans certains cas considérablement. Il est dès lors illusoire de penser que l'agriculture biologique puisse être « un prototype de l'intensification écologique ». On sent, là, le conflit d'intérêts intellectual.

 

Et les rendements sont précisément plus faibles, en partie, parce que la gestion des pestes est (avec la fertilisation) moins efficace. Cela pose du reste un problème de définition du mot « infestation » que nous ne pouvons que signaler : par exemple, le même nombre d'insectes phytophages par mètre carré a des effets différents selon la quantité de biomasse présente sur ce mètre carré.

 

Ajoutons que l'essentiel des articles utilisés pour les méta-analyses provient de la zone tempérée. Les résultats seraient vraisemblablement fort différents en zone tropicale.

 

 

La preuve par les figures

 

L'article se trouve derrière un péage – ce qui est des plus irritants s'agissant de recherches financées par des fonds publics – nos impôts pour sept auteurs sur neuf. Mais les figures publiées en ligne (une insulte pour les mal-voyants...) et dans les informations complémentaires (passer par la page principale pour y accéder) suffisent – nous semble-t-il – à démontrer un biais idéologique dans l'interprétation des résultats.

 

Voici la première figure des informations complémentaires. Elle présente l'impact des itinéraires techniques sur les infestations.

 

 

 

 

Le Hedges' g est un indicateur de la taille de l'effet, de la mesure dans laquelle un groupe (habituellement le groupe expérimental) diffère d'un autre (le groupe témoin). L'unité de mesure est l'écart type.

 

On peut en faire plusieurs lectures :

 

  • Si on considère les seuls points, il y en a trois en dessous de 0 (le bio serait ainsi moins infesté de pathogènes selon les études portant sur des pathogènes particuliers et aussi sur des communautés de pathogènes) et trois au-dessus (le conventionnel serait meilleur, c'est-à-dire moins infesté).

     

  • Mais si on considère les intervalles de confiance (les traits), il n'y a pas de différence statistiquement significative si le trait inclut la valeur « 0 ». Le bio n'est donc statistiquement meilleur que le conventionnel que selon les articles sur des pathogènes ayant fait l'objet d'une étude spécifique.

 

Le résumé – « Notre étude montre que les niveaux d'infestation sont inférieurs pour les agents pathogènes » – n'est donc pas entièrement correct... sauf si on agrège les deux types d'études.

 

 

Les chausse-trapes des méta-analyses

 

C'est ce que montre la figure 3 de l'étude (ci-dessous – nous l'avons recomposée avec la légende tirée de Nature et la figure trouvée sur un autre site).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les deux graphiques illustrent aussi les chausse-trapes des méta-analyses.

 

Nous nous sommes déjà penché sur le sujet dans « Aliments "bio" : ils sont beaux, les biais, par Wackes Seppi » sur le site Imposteurs de notre ami Anton Suwalki. Mais prenons un résumé publié en son temps sur Forumphyto :

 

« La méta-analyse est un procédé scientifique reconnu. C’est une "démarche statistique combinant les résultats d’une série d’études indépendantes sur un problème donné". Bien que légitime et utile, une méta-analyse peut être sujette à un biais de publication comme l’indique l’article de Wikipedia trop succinct : les études publiées, donc disponibles, sont celles qui conduisent à un résultat mais rarement celles conduisant à une absence de résultat. La version in English de Wikipedia, beaucoup plus complète, montre que d’autres biais peuvent survenir, quelquefois plus graves encore : tri des publications sur des motifs politiques ou idéologiques, agrégation de travaux issus de méthodes différentes, manque de validité scientifique des études retenues parce que comportant des biais expérimentaux ou des incertitudes fortes. »

 

On remarquera donc que les études sur des pestes isolées sont en moyenne plus favorables au bio que les études sur des communautés. Les résultats regroupés des trois types de pestes mais divisés selon le type d'étude donnent une autre image : le bio est moins infesté que le conventionnel dans le cas des études sur une peste isolée, et plus quand on passe au niveau des communautés. Pourquoi ?

 

Il y a la magie des statistiques : dans le cas des mauvaises herbes, pour lesquelles le bio n'est pas à son avantage, le poids des études « single » est très inférieur au poids des « community ». C'est l'inverse pour les pathogènes.

 

En d'autres termes, les résultats dépendent en grande partie du mix d'études, et n'ont donc aucune signification au-delà de l'étude.

 

L'œil du praticien et l'œilleton du chercheur

 

Le praticien examine l'ensemble d'une situation (par exemple la performance globale d'un itinéraire cultural). Ou un aspect particulier, mais en tenant compte de l'ensemble du contexte : à quoi sert-il d'avoir un bon résultat partiel (par exemple un fort tallage) si le résultat global n'est pas bon (par exemple un nombre important de talles sans épis) ?

 

Pour certains chercheurs, en revanche, c'est le résultat partiel qui importe pour l'étude. Il faudrait vérifier l'ensemble des études utilisées pour contrôler l'existence ou non d'un biais de sélection.

 

« Agronomic, economic, and environmental comparison of pest management in conventional and alternative tomato and corn systems in northern California », ainsi que l'indique le titre, s'est intéressé à l'ensemble de la question. L'étude conclut que le facteur principal est l'infestation par les mauvaises herbes. À quoi sert-il alors de savoir, comme cela est aventureusement suggéré par des comptes rendus de la presse, que l'on pourrait se passer de fongicides et d'insecticides ?

 

 

 

 

Des généralisations osées

 

La méta-analyse est un outil de valeur quand le problème étudié est bien circonscrit. C'est le cas quand on regroupe les données statistiques d'expériences relativement similaires portant sur un sujet précis, par exemple une maladie.

 

Ici, on regroupe des données sur du blé, des fraisiers, du maïs, des noix de pécan, des pruniers, des tomates, etc., données issues de protocoles très différents. Est-ce raisonnable ?

 

Quoi qu'il en soit, les résultats d'une telle méta-analyse sont fortement dépendants du mix de couples « espèce cultivée-peste ». Nous avons déjà critiqué la méthode à propos de l'impact des OGM ; un des problèmes était dans ce cas le regroupement de données issues de systèmes agricoles très différents.

 

 

Les biais de publication

 

Y a-t-il un biais de publication (par le choix des sujets ainsi que par l'« effet tiroir » qui consiste à ne pas publier dans certains cas, notamment lorsque les résultats ne sont pas « attrayants ») ? On ne peut pas l'exclure dans un domaine où beaucoup de chercheurs impliqués ont un penchant pour l'« écologie » ou pour l'agriculture biologique.

 

Les recherches sur des couples particuliers « espèce cultivée-peste » peuvent se faire dans ce cas préférentiellement sur des sujets a priori les plus favorables à la filière bio. Est-ce une explication au moins partielle pour un résultat ? Le bel arbre est mis en avant dans les études sur une peste particulières. Mais quand on passe à la communauté, on est bien forcé de décrire une forêt qui est bien moins présentable.

 

 

Qu'est-ce que l'agriculture biologique ou conventionnelle ?

 

Il faudrait vérifier l'ensemble des études utilisées (bis). Qu'a-t-on comparé ? Un itinéraire biologique idéal et un itinéraire conventionnel de sagouin ?

 

Aucune des deux filières n'est homogène.

 

L'agriculture biologique utilise aussi des pesticides, certains avec un profil toxicologique et écotoxicologique bien moins favorable que les produits de synthèse concurrents.

 

L'agriculture conventionnelle couvre un large éventail – du biologique non certifié au « productiviste » ou « industriel » le plus agressif en passant par des itinéraires minimisant les impacts environnementaux négatifs et maximisant les positifs (lutte intégrée, agriculture raisonnée, agriculture de conservation, etc.).

 

Aussi louable et intéressante que soit l'étude de Muneret et al., il nous semble extravagant, et surtout contre-productif, de vouloir proférer des affirmations générales selon un mode binaire.

 

 

La qualité des études prises en compte

 

Il faudrait vérifier l'ensemble des études utilisées (ter).

 

Nous avons pris au hasard Wortman et al., « Increased weed diversity, density and above-ground biomass in long-term organic crop rotations » (augmentation de la diversité, densité et biomasse aérienne des mauvaises herbes dans des rotations longues en agriculture biologique). Qu'obtient-on quand on compare des rotations différentes comme l'ont fait les auteurs ? Des résultats qui combinent les effets du mode de culture (déclaré selon le cas biologique ou conventionnel) et les effets des rotations (par exemple de l'incorporation ou non de deux années de luzerne dans l'itinéraire déclaré biologique).

 

 

La sur-interprétation et l'instrumentalisation de l'étude

 

L'INRA a publié un communiqué de presse qui n'a pas suscité un intérêt important. On s'est efforcé d'être factuel. Mais tout de même sélectif. Ainsi, en conclusion :

 

« Ces résultats démontrent l’intérêt des pratiques culturales de l’AB en matière de régulation des bioagresseurs et de maîtrise des pathogènes et des animaux nuisibles. Ils ouvrent des perspectives d’intérêt pour réduire l’utilisation de fongicides ou d’insecticides de synthèse sans pour autant augmenter les niveaux d’infestation des pathogènes ou des ravageurs. »

 

Silence sur les mauvaises herbes (mais des chercheurs français avaient déjà fait fort... voir, pour la critique, « Inutile, le désherbage ?? Quand l’agroécologie nie l’agronomie… et l’écologie ») !

 

Silence sur les rendements réduits !

 

Silence sur les échecs de culture quand les pestes deviennent incontrôlables avec les moyens du bio ! Etc.

 

La précision « ...de synthèse » devrait aussi inciter les décideurs à s'interroger sur les effets comparatifs des fongicides et des insecticides dit « naturels », seuls autorisés en bio…

 

Les surenchères d'une certaine presse

 

Quoi qu'il en soit, le Monde écrit en titre et chapô :

 

« En agriculture, le bio est plus performant face aux attaques d’agents pathogènes

 

Le recours aux pesticides de synthèse pourrait être réduit sans dommages pour les cultures, selon une étude associant l’Institut national de la recherche agronomique. »

 

Ce sont des affirmations, pour le moins, fort audacieuses. Idem pour Novethic, qui sous-titre la photo d'un épi de maïs rabougri dans « L’agriculture bio est plus efficace contre les maladies que les techniques conventionnelles » :

 

« Selon une nouvelle étude, les pesticides sont moins efficaces que l'agriculture bio pour lutter contre les maladies. »

 

L'instrumentalisation est en marche...

 

 

Où s'arrête l'honnêteté intellectuelle ?

 

Dans « Le bio aussi efficace que les pesticides », le Parisien écrit en chapô :

 

« Les pesticides ont souvent été présentés comme un remède miracle contre les insectes ravageurs et les maladies. Mais, d’après une étude de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), cultiver en bio donne d’aussi bons résultats. »

 

La dérive journalistique est flagrante, et un des co-auteurs de l'étude n'y contribue pas qu'un peu :

 

« Les systèmes de culture conduits en agriculture biologique sont moins infestés par des agents pathogènes comme les champignons ou les bactéries que les champs cultivés en agriculture conventionnelle qui utilisent notamment des fongicides de synthèse. »

 

« Adrien Rusch affirme que l’on peut tolérer des herbes folles dans un champ tout en maintenant ses rendements et que cela "permet d’avoir moins d’insectes ravageurs ou moins de maladies". »

 

« Au lendemain de la guerre, l’agriculture chimique a été considérée comme la réponse la plus efficace pour avoir de bons rendements sans maladies ni insectes ravageurs [...]. Mais on a malheureusement oublié le savoir-faire de la culture paysanne. »

 

Ce dernier propos reflète une idéologie... on aurait oublié le savoir-faire, alors qu'on a tant d'agriculteurs biologiques et d'acteurs de l'agriculture qui se revendiquent « paysans » ?

 

Le Figaro a été plus sceptique avec « L'agriculture biologique aussi efficace que les pesticides ? » Et il a confronté les points de vue d'un agriculteur, M. Philippe Jehan, président de la Fédération Départementale des Syndicats d'Exploitants Agricoles de la Mayenne, et de M. Christian Huyghe, directeur scientifique pour l'agriculture à l'INRA.

 

Pour le premier, cette étude est :

 

« intéressante, mais elle ne dit rien de la productivité des exploitations qui ont choisi l'agriculture biologique ».

 

Le second répond :

 

« le but de cette étude n'était pas de comparer la productivité des deux modèles agricoles. Nous ne prétendons pas répondre avec ce papier à toutes les questions que pose l'agriculture biologique. »

 

Certes ! Mais les communicants de l'INRA devaient bien se douter qu'ils allaient susciter des interprétations fausses dans les médias (et les réseaux sociaux) et une formidable dose d'agri-bashing et de pesti-bashing.

 

Incompétence crasse ou volonté socio-politique, à vous de choisir.

 

 

Et le « potentiel global de lutte antipestes biologique » ?

 

Voici, sans commentaires, la figure qui résume la situation.


 

 

 

 

 

 

 

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Y
sur le sujet dans le "Figaro "<br /> http://www.lefigaro.fr/conso/2018/08/21/20010-20180821ARTFIG00062-l-agriculture-biologique-aussi-efficace-que-les-pesticides.php<br /> On peu y lire que Mr Huyghe directeur de recherche nationale de l'INRA (si si si!! ) confirme bien que ces essais n'avait aucun intérêts vis à vis de la PRODUCTIVITE de nos agriculteurs.<br /> La politique de l'INRA est très claire depuis de nombreuse années maintenant ! RIEN A FAIRE DE LA PRODUCTIVITE de nos exploitations en France pour l'INRA (je "raccourci" mais bon!!!! les faits sont là).Rien a faire que cette "expérimentation " parle de potentiel et non pas de rendement moyen obtenu et ne comptons pas sur l'INRA pour éclaircir la chose au contraire, puisque leurs directeurs de recherche prend un malin plaisir a entretenir cette confusion
Répondre
S
Bonjour;<br /> <br /> Merci pour votre commentaire.<br /> <br /> J'ai cité cet article du Figaro. La réaction de M.Huyghe ne me choque pas exagérément : il a défendu son institution. Ce qui est en revanche insupportable, c'est que l'INRA n'ait pas rectifié le tir. Et on doit finalement conclure que l'INRA est effectivement devenu une machine de guerre contre l'agriculture qui nous nourrit et entretient notre environnement.