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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Marc Van Montagu : réflexions sur la science, la société et les OGM

10 Juillet 2018 , Rédigé par Seppi Publié dans #Divers, #OGM

Marc Van Montagu : réflexions sur la science, la société et les OGM

 

David De Pue et Moritz Gallei*

 

 

 

 

 

Au milieu des années 1970, les biologistes moléculaires belges Marc Van Montagu et Jeff Schell ont découvert un fragment d'ADN circulaire à l'extérieur du chromosome d'Agrobacterium tumefaciens responsable de l'induction de tumeurs chez les plantes. Ils l'ont appelé« plasmide Ti » et ont continué leurs travaux jusqu'à découvrir le mécanisme régissant le transfert d'ADN d'Agrobacterium à la plante infectée. Dès le début, Van Montagu et Schell pensaient que ce mécanisme de transfert de gènes pouvait être appliqué à la transformation des plantes.

 

À peu près au même moment que Mary-Dell Chilton et Monsanto, qui travaillaient aux États-Unis, ils ont pu créer la première plante génétiquement modifiée. Inspirés par les nombreuses start-up biotechnologiques qu'ils ont vu naître aux États-Unis, ils ont décidé de fonder leur propre entreprise, Plant Genetic Systems, basée à Gand ; ils ont été les pionniers, entre autres applications, du trait Bt de résistance à des insectes chez le tabac en introduisant le gène de la toxine de Bacillus thuringiensis dans le génome du tabac. Les plantes Bt figurent toujours parmi les organismes génétiquement modifiés (OGM) les plus largement utilisés dans le monde. Bien qu'aucun OGM ne soit actuellement cultivé en Belgique, en raison des controverses entourant la technique en Europe, Gand reste l'un des centres mondiaux de recherche sur les plantes.

 

Van Montagu, maintenant officiellement retraité de l'Université de Gand en tant que professeur émérite, reste très attaché à la science. Il préside actuellement International Biotechnology Plant Outreach (IPBO), qui vise à informer le public sur les produits et technologies de la modification génétique et organise des sessions de formation pour les étudiants des pays en développement.

 

David De Pue et Moritz Gallei, étudiants en doctorat à la Faculté de Génie Bioscience de l'Université de Gand, ont récemment rencontré ce pionnier respecté des OGM et ont eu avec lui une conversation sur les controverses entourant l'utilisation de la biotechnologie agricole, mais aussi sur d'autres sujets, notamment les limites de la rationalité et le rôle de la science dans la société.

 

 

La controverse des OGM

 

Au-delà du rejet de la technologie GM basée sur des risques pour la santé non fondés, il y a de fortes inquiétudes quant à la concentration du pouvoir sur le marché de la biotechnologie, illustrée par l'antipathie envers des sociétés comme Monsanto et Bayer. Malgré les fortes demandes publiques d'agir sur les structures de marché monopolistiques, les principaux partis politiques défendent et soutiennent souvent de puissantes multinationales. Van Montagu, entre autres, estime que c'est le manque de récits alternatifs qui conduit à cette contradiction :

 

« Les multinationales ont le pouvoir physique et financier. Pourquoi tant de gens des partis libéraux et conservateurs soutiennent-ils les multinationales ? Parce qu'ils croient que nous ne pouvons pas faire autrement. Ils croient que nous avons besoin de "capitaines d'industrie" : une sorte de dictateur qui dirige l'entreprise. Néanmoins, je crois que nous avons besoin de personnes animées par l'esprit d'initiative, qui ne sont pas inhibées par la peur de l'inconnu. »

 

Van Montagu souligne que cela vaut la peine d'interroger les idéologies économiques dont la maximisation du profit est le but ultime. Cependant, la confusion commune entre, d'une part, les technologies et leur potentiel et, d'autre part, les structures de marché dans lesquelles elles sont intégrées, semble bloquer la diffusion indispensable de technologies qui ont le potentiel d'intensifier durablement l'agriculture et de réduire ainsi l'utilisation des produits chimiques et minimiser la pression sur les écosystèmes et la biodiversité :

 

« Tous ces pesticides modifient la composition du sol, ce qui peut nuire au microbiome du sol. Il y a certainement des arguments pour utiliser moins de produits chimiques dans l'agriculture. Il est préférable d'exploiter les mécanismes de défense de la plante elle-même. »

 

Une autre critique commune est l'idée que les technologies GM génèrent des monocultures dans les systèmes agricoles. Van Montagu rejette cette idée tout en étant critique du rôle dominant des monocultures :

 

« Il y avait déjà des monocultures dans l'agriculture bien avant que les OGM n'apparaissent. Les monocultures sont toujours négatives. L'agrobiodiversité, qui cultive un grand nombre d'espèces et de variétés, est évidemment importante. Si vous voyez comment les maladies des plantes évoluent, comment les plantes se défendent contre les maladies, plus elles sont nombreuses, plus elles résistent aux agents pathogènes. C'est l'économie qui mène aux monocultures. C'est la surpopulation qui pousse aux monocultures. »

 

 

Marc Van Montagu et le regretté Jeff Schell en 1993

 

 

Regardant vers l'avenir concernant l'opinion publique sur les OGM en Europe, Van Montagu souligne le rôle des réussites qui conduiront à une plus large acceptation de la technologie :

 

« Si vous pouvez démontrer que les OGM à haut rendement sont utiles dans d'autres parties du monde, cela améliorera également leur acceptation en Europe. Nous pouvons fabriquer des pommes de terre résistantes à des maladies pour le Rwanda et le Burundi, et si nous faisons quelque chose pour améliorer la sécurité alimentaire en Afrique, les gens l'apprécieront. L'Europe suivra un jour. »

 

 

Les limites de la rationalité

 

Le débat sur les OGM est un exemple typique de problème où les arguments scientifiques, socio-économiques et moraux sont intimement liés. Van Montagu souligne que la science, la société et la vie quotidienne sont trois choses différentes. La première traite de notre monde physique, la seconde consiste à établir des règles pour s'assurer que tout le monde puisse vivre ensemble, et la dernière concerne ce qui rend notre vie personnelle intéressante – ce que nous aimons, ce qui nous procure du plaisir. Nous ne pouvons pas demander à tous d'apprendre la science. Selon Van Montagu, ce serait une idée rationaliste stupide. De plus, les personnes qui ont une vocation scientifique doivent être modestes :

 

« Je crois que nous ne connaissons toujours pas la plus grande partie de notre monde physique. Tout ce que nous savons maintenant n'est rien en comparaison de ce que nous avons encore à découvrir. »

 

Même lorsque nous établissons certains concepts par l'analyse scientifique et la pensée rationnelle, s'en tenir à nos théories, concepts ou idées n'est pas sans danger :

 

« Beaucoup d'horreurs ont été commises au nom de la pensée rationnelle. Quand vous avez une idée que vous considérez comme logique, vous finissez toujours par subir la dictature de cette idée, parce que vous n'êtes pas assez flexible pour la contester. Dans les années 1920, la génétique est devenue eugénique parce que c'était quelque chose que la société pouvait comprendre : qu'il y a quelque chose de génétique qui discerne le bien du mal. Si cela est vrai, vous pouvez distinguer les personnes supérieures des personnes inférieures. Les gens faisaient ce gendre de recherche sur l'eugénisme pseudoscientifique en Suède, aux États-Unis et, plus tard, dans les années trente, en Allemagne nazie. »

 

Les gens attribuent souvent à la nature des attributs moraux qui ne sont simplement pas là, ce qui est un autre piège à éviter :

 

« Nous percevons ce qui est bon et ce qui est mauvais, influencés par la religion, la société, les partis politiques. C'est très différent de ce qu'est la nature, des faits réels. La nature ne connaît pas le bien et le mal, c'est un concept que nous avons créé en vivant en société. La nature est là, vous pouvez l'observer, et vous pouvez utiliser la connaissance de notre monde naturel pour créer des outils. Les choses limitées que vous pouvez vraiment qualifier de mauvaises sont ce qui menace la société. »

 

Van Montagu souligne qu'il est important d'éviter les jugements moraux rapides. De plus, nous devrions tous être critiques envers nous-mêmes, en remettant constamment en question nos croyances, nos préjugés et nos idées :

 

« Nous sommes tous trompés par nos propres attitudes, nous avons tous nos préjugés. Nous sommes tous imparfaits : c'est une chose cruciale qu'il faut comprendre. »

 

Bien que nous devions être rationnels quand nous analysons les choses, cela ne veut pas dire que nous pouvons être rationnels tout le temps. L'intuition est d'une grande valeur :

 

« Qu'est-ce qui nous fait plaisir ? Qu'est-ce qui donne de la qualité à notre vie ? Les gens apprécient leurs croyances. Les gens aiment la science-fiction. Ils aiment les histoires d'horreur. Vous pouvez apprécier toutes sortes d'histoires et être quand même rationnel. Les gens devraient aimer les arts et les histoires, avec tout leur côté fantastique. Dans une certaine mesure, la négation de la science est amusante, en tant qu'histoire. Nous nous exprimons avec des mots qui peuvent être interprétés de multiples façons. Dans la société, il n'y a pas de noir et blanc. Les artistes ont le sentiment que deux choses opposées peuvent être vraies en même temps. Certaines personnes disent que les artistes ne sont pas sociables. En fait, ils sont très sociables. Ils savent qu'il n'y a pas de noir et blanc ; ils ressentent toutes les nuances de la vie, presque comme un chaman. Juste avec la musique et le rythme, les gens peuvent entrer dans un état de transe. Nous l'avons tous en nous. »

 

 
Rôle de la science dans la société

 

Van Montagu souligne l'importance de la flexibilité dans la science pour continuer à s'appuyer sur les avancées considérables que la science a faites dans notre vie quotidienne :

 

« L'éthique de la science est différente de l'éthique de la vie quotidienne. Veillez à faire tout correctement, insistez sur les faits, soyez prêt à changer d'avis si nécessaire, si des observations ou d'autres travaux pointent dans une autre direction. »

 

En ce qui concerne l'interaction entre la science et la société en général, Van Montagu estime qu'un rôle plus actif de la part des scientifiques est souhaitable. Il souligne que la façon dont les scientifiques communiquent est cruciale, en particulier lorsqu'il s'agit de sujets sensibles comme l'environnement, où les émotions et les intérêts privés peuvent jouer un rôle important :

 

« Parlez-en, essayez de trouver les mots justes. Les gens qui détruisent les écosystèmes naturels gagnent de l'argent en le faisant. Vous devez le dire : ces gens exploitent la nature. Si vous pouvez l'exprimer d'une manière telle que les gens prêtent attention, vous pouvez faire la différence. Cependant, vous devriez éviter les arguments de pouvoir : "Je sais mieux, donc je décide." Même si vous trouvez une vérité très gênante. »

 

S'appuyant sur la diffusion limitée d'innovations prometteuses, Van Montagu souligne l'importance d'un échange plus fréquent et plus intense entre sciences sociales et sciences naturelles :

 

« Il y a un énorme besoin de recherche sociologique sur la façon d'apporter des innovations à l'industrie, et comment l'industrie devrait s'y prendre. Ce que les gens appellent les "lois de l'économie" ne sont pas comme les lois de la nature. Ce sont des choses qui sont construites par l'idéologie. »

 

Au-delà de son appel à l'interdisciplinarité, Van Montagu insiste sur la nécessité d'élargir le cursus des étudiants en sciences naturelles avec des aspects issus des sciences sociales :

 

« C'est quelque chose d'extrêmement important pour les universités que l'on devrait aussi enseigner aux étudiants en sciences exactes à propos de la société. Qu'est-ce que la société ? Qu'est-ce que la sociologie ? Qu'est-ce que l'économie ? C'est important de comprendre comment les décisions sont prises dans le monde. »

 

Enfin, dans un monde académique où les connaissances sont largement disponibles et accessibles à travers les bibliothèques universitaires, les cours en ligne, etc., Van Montagu souligne le besoin critique que les instructeurs passent de leur approche traditionnelle fondée sur le transfert de connaissances à une approche promouvant la réflexion. L'appel à davantage de débats et de discussions autour des connaissances existantes, et la façon dont nos sociétés y font face, paraissent essentiels à une époque où nous assistons à une forte hausse de la mauvaise éducation, de la désinformation et du populisme.

 

 

Lectures suggérées :

 

It is a long way to GM agriculture,” (c'est un long chemin vers l'agriculture GM), l'histoire scientifique de Van Montagu, écrite par lui-même

 

Lack of scientific foundation for significant hazards of GM crops (pas de fondement scientifique pour les dangers importants des OGM)

 

Cultivated sweet potato, a “natural” GMO (la patate douce cultivée, un OGM "naturel")

 

A Meta-Analysis of the Impacts of Genetically Modified Crops” (une méta-analyse des impacts des plantes génétiquement modifiées)

 

Impact of GM crops on biodiversity (impact des cultures GM sur la biodiversité)

 

Innovation and Its Enemies: Why People Resist New Technologies” (l'innovation et ses ennemis : pourquoi les gens résistent aux nouvelles technologies)

 

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Source : https://allianceforscience.cornell.edu/blog/2018/06/reflecting-science-society-gmos/

 

 

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