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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Abeilles : la désinformation fait son miel de la crédulité

16 Juillet 2018 , Rédigé par Seppi

Abeilles : la désinformation fait son miel de la crédulité

 

 

 

Image du journal de 13 heures de France 2 du 12 juillet 2018

 

 

L'argument, mille fois répété, est connu et devenu vérité selon le principe énoncé il y a quelques décennies par le duo Adolf-Joseph : les abeilles subissent une mortalité considérable, inquiétante, la production française de miel s'effondre.

 

En complément, c'est la faute aux pesticides. Ces temps-ci, les néonicotinoïdes sont pointés du doigt ; avec succès puisque, d'une part, les autorités européennes (les États membres sur proposition de la Commission) viennent de renouveler l'interdiction de trois matières actives – clothianidine, imidaclopride et thiaméthoxame – pour tous les usages en enrobage des semences et en traitements extérieurs et que, d'autre part, la France a interdit tous les néonicotinoïdes à compter du 1er septembre prochain et s'apprête à interdire tous les insecticides ayant un mode d'action similaire. Il fut un temps, c'était le fipronil qui était mis au pilori.

 

L'argument des pesticides est récurrent... Dès qu'une molécule est interdite ou restreinte, une nouvelle cible est désignée à la vindicte de l'opinion dite « publique » et à la pusillanimité et la démagogie des pouvoirs législatifs et politiques. On a même tenté d'incriminer le glyphosate, un herbicide dont le mode d'action est exclusif des plantes et des bactéries...

 

Le discours de l'abeillecalypse repose sur des constantes que nous illustrerons par trois exemples récents :

 

  • Le numéro de juillet 2018 de Ça m'intéresse contient une article intéressant et de bonne facture, « D'où vient le miel que nous mangeons ? » Extrait :

 

« Pourtant, [la production de miel] n'a jamais été aussi basse, dégringolant de 35 000 tonnes dans les années 1990 à 9 000 tonnes en 2016. En cause, une météo défavorable (pluies printanières, sécheresse estivale...) mais surtout la forte mortalité des abeilles passée de 5 à 30 % par an en vingt ans, liée aux pesticides et à de nouveaux prédateurs comme le frelon asiatique. »

 

  • Le 12 juillet 2018, le journal de 13 heures de France 2 présente une séquence sur « Miel : peut-on se fier aux étiquettes ? ». En incrustation des données de production : 32.000 tonnes en 1995 ; 20.000 tonnes en 2011 ; 15.000 tonnes en 2013 ; 10.000 tonnes en 2017. Le « truc » est grossier et d'une belle indigence journalistique : les années ont été choisies pour suggérer au téléspectateur une baisse constante…

 

 

  • Le 14 juillet, sur Atlantico, M. André Fougeroux, ingénieur agronome, membre correspondant de l’Académie d’Agriculture, porte une interrogation du collectif Science-Technologies-Actions. Il écrit dans « Une interdiction pour rien ? Comment la filière apicole a transformé les insecticides néonicotinoïdes en bouc émissaires pratiques » :

     

    « Parallèlement, en 1995, la production française de miel a atteint son plus haut niveau historique (35000 t). Cette production va ensuite diminuer pour revenir à son niveau antérieur autour de 15000 t (source FAO). L’année 1995 correspond à une année exceptionnelle, cependant elle est utilisée maintenant par les syndicats apicoles comme année de référence ! En fait, elle a aussi été une année record pour la surface cultivée en tournesol avec 1,2 million d’hectares. Toutefois pour une profession apicole divisée (7 syndicats pour 41000 apiculteurs), l’occasion offerte par cette régression de la production de miel lui permet de se rassembler contre un bouc-émissaire (solvable!), les néonicotinoïdes et les entreprises qui les produisent. De cette situation va naître un activisme d’abord national puis qui va s’étendre à l’UE pour obtenir l’interdiction des NNIC [néonicotinoïdes]»

 

Les chiffres de production de 1995 – 32.000 tonnes ou 35.000 tonnes – tournent en boucle. D'où viennent-ils ? Le Monde, dans : « Mobilisation nationale des apiculteurs face à l’hécatombe des abeilles », écrit le 8 juin 2018 :

 

« La France n’assure déjà plus les besoins de ses consommateurs. Entre 1995 et 2017, la production de miel s’est effondrée, passant, selon l’UNAF, d’environ 32 000 tonnes à 10 000 tonnes. Ouvrant les vannes à des miels importés, parfois frelatés ou coupés au sirop de sucre. »

 

Ah ! L'Union Nationale de l'Apiculture Française, le supplétif de l'altermonde anticapitaliste, anti-pesticides et anti-OGM... Le coup du graphique bidonné par le choix judicieux des années fait partie de ses éléments de communication.

 

 

 

 

Notez bien que le deuxième graphique, d'un modèle différent du premier, respecte l'orthodoxie chronologique. Nous reprendrons aussi le tableau suivant pour la mise en perspective :

 

 

 

 

Nous pouvons faire autant confiance à l'UNAF pour les statistiques de production (et de mortalité) qu'au pêcheur à la ligne pour la taille de ses prises... Mais soyons charitable : à qui peut-on faire confiance dans ce domaine ?

 

M. Fougeroux a évoqué les statistiques de l'Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture (FAO). Allons voir... Elles ont l'avantage de reposer sur des données officielles pour les chiffres de production et la plupart des chiffres sur le cheptel (c'est nous qui ajoutons les chiffres de la production par ruche). Et on peut supposer que les données ont été produites avec une certaine cohérence.

 

 

 

Voici ce que cela donne sous forme graphique :

 

 

 

 

Si l'on prend les moyennes quinquennales finissant à 2016, on trouve un saut important à partir de 1987 (en fait, 1988) : la production passe soudainement de 10 – 11 kg à plus de 15 kg. Si les deux périodes quinquennales de 1992 à 2001 sont très élevées, la période récente, certes en baisse, n'a pas les allures d'une catastrophe.

 

 

 

Est-ce lié au développement de la culture du tournesol qui décolle grosso modo en 1982 et atteint l'ordre du million d'hectares en 1987 ?

 

 

Surfaces récoltées en tournesol entre 1961 et 2016 (FAOSTAT)

 

 

Cependant, ces statistiques ne sont pas plus fiables que les annonces de l'UNAF. FranceAgriMer a produit un Bilan de campagne miel en 2016. Voici des chiffres, en comparaison avec les « chiffres officiels » de la FAO.

 

 

 

 

Extrayons encore ce paragraphe du document de FranceAgriMer :

 

« Tout comme l’an passé, le nombre de ruches mises à l’hivernage est en augmentation. Entre 2015 et 2016, le nombre de ruches mises en hivernage a augmenté de près de 10 %. En 2015, le nombre de ruches mises en hivernage étaient de 1 200 931 ruches à l’hiver 2014/2015, ce nombre atteint les 1 316 570 ruches à l’hiver 2015/2016, soit une augmentation en nombre de près de 10 % sur un an. Cette hausse est essentiellement à mettre à l’actif des exploitations de moins de 400 ruches. Ce phénomène peut probablement être le fait d’une augmentation du nombre de déclarants auprès de la DGAL entre 2015 et 2016, mais on peut également penser que certains apiculteurs souhaitent augmenter le nombre de leurs ruches. »

 

Cela peut être mis sous forme de tableau :

 

 

 

Décryptage : malgré toute la gesticulation médiatique, sur ces deux années (qui ne sont pas représentatives d'une tendance générale), le nombre de ruches mises en hivernage, puis en production, a augmenté.

 

Que cela soit dit haut et fort :

 

le destin des abeilles (domestiques) dépend essentiellement de la volonté et de l'activité des apiculteurs !

 

La colonne de droite donne une indication de la mortalité des colonies pendant l’hiver, des colonies faibles et des « non valeurs » (colonies estimées comme étant improductives par les apiculteurs et non remises en production dès le début du printemps). La « mortalité », c'est pour quelque cause que ce soit, y compris « l'erreur [qui] qui se tient debout derrière la ruche » (voir aussi ici et ici).

 

Là encore on se trouve confronté à une énigme.

 

Le programme Coloss de la Honey Bee Research Association (association pour la recherche sur l'abeille) procède à des sondages sur la mortalité hivernale en Europe et en Algérie. En France, pour l'hiver 2015-2016, à partir de 488 réponses (soit un maigre 1 % des apiculteurs), la perte totale s'est élevée à 13,4 % (9,6 % de mortalité et 3,8 % de problèmes de reines), proche de la moyenne de 12,0 % de l'ensemble des pays sondés. Pour l'hiver 2016-2017 – qui a suivi une année climatique catastrophique – les pertes totales se sont élevées à 19,5 % dans un sondage sur 459 répondants.

 

Dans la ruche, les abeilles travaillent dans le noir. Le monde de l'apiculture, question statistiques, est aussi opaque. Une chose est sûre : il y a des discours fallacieux – notamment la référence constante à une année de production exceptionnelle – et il est temps de les dénoncer, et d'alerter les médias sur leur crédulité.

 

 

 

 

 

 

 

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manu 06/11/2018 08:21

Belle demonstration.
C'est pas la faute des pesticides puisque les chiffres de production de miel sont faux.
CQFD.
chapeau l'artiste !

Seppi 06/11/2018 08:54

Bonjour,

Merci pour votre commentaire (si, si…)

Vous avez une formidable capacité de compréhension ! Cet article traite de statistiques, pas de causes de mortalité.