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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Journalisme ? Militantisme ? Quand les deux Stéphane du Monde publient dans Nature

11 Mai 2018 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #Activisme, #Article scientifique

Journalisme ? Militantisme ? Quand les deux Stéphane du Monde publient dans Nature

 

Quo vadis, Nature ?

 

 

 

 

Dans sa section « correspondance », la prestigieuse revue Nature – oui, oui, je cède à un tic journalistique... pour les besoins de l'ironie grinçante et du dépit que me provoque cette lamentable affaire – a publié une courte lettre, « Risks associated with glyphosate weedkiller resurface » (les risques associés au glyphosate refont surface). Elle est signée par deux journalistes militants – ou militants au bénéfice d'une carte de presse et d'un généreux accès aux colonnes du Monde.

 

 

Commençons par du persiflage...

 

J'ai nommé l'illustre Stéphane Foucart et la non moins illustre Stéphane Horel, distingués pour leurs « Monsanto Papers » par un Prix Varenne 2017 – décerné par un jury incluant Mme Audrey Garric, journaliste du... Monde – et un European Press Prize 2018 – attribué par un jury de cinq personnes incluant Mme Sylvie Kaufmann, directrice éditoriale au... Monde. Des chasseurs de conflits d'intérêts primés grâce à des conflits d'intérêts... avouez...

 

 

 

 

Mais trêve de persiflage... Enfin non, pas vraiment : Nature n'a pas vraiment fait honneur à son prestige.

 

Que nous disent les Stéphane et Stéphane en trois paragraphes ?

 

 

Les organismes de réglementation ? Tous... (complétez selon votre humeur)

 

En tant que journalistes, écrivent-ils, ils ont examiné des centaines de documents internes de Monsanto. Vraiment ? Les pièces et les arguments ont été livrés clés en main par l'US Right to Know, une officine de désinformation et de manipulation exécutant les basses œuvres pour le biobusiness états-unien.

 

Et :

 

« Nous estimons que nos découvertes et celles d'autres (N. Ghisi et al., Chemosphere 145, 42-54, 2016) justifient des inquiétudes quant à l'expertise utilisée par les organismes de réglementation pour évaluer l'innocuité du glyphosate. »

 

Vous penserez peut-être que la prestigieuse revue Nature – si légitimement attachée à son prestige – aura publié un scoop le 21 mars 2018... Erreur... Les ignobles « Monsanto Papers », c'était l'année dernière. Et l'article qui a été déniché et cité (qui plus est comme preuve unique des découvertes « d'autres ») est daté de 2016 (il a été soumis en mars 2015).

 

La déchéance de Nature est d'autant plus sévère que l'article ainsi cité en référence – « Does exposure to glyphosate lead to an increase in the micronuclei frequency? A systematic and meta-analytic review » (l'exposition au glyphosate mène-t-elle à une augmentation de la fréquence des micronucléi ? Une revue systématique et méta-analytique) – n'est pas spécialement anxiogène, ni même très concluant. Certes, le résumé se termine par un cri de victoire :

 

« En conclusion, nos résultats soutiennent l'hypothèse selon laquelle l'exposition au GLY [glyphosate] et à ses formulations augmente la fréquence de la formation de MN [micronucléi]»

 

Mais il aura fallu lire auparavant, par exemple :

 

« Différentes réponses ont été observées chez les mammifères et les non-mammifères. Des résultats intéressants ont été observés dans la voie d'exposition où l'administration orale de GLY n'a pas présenté de signification. L'exposition par injection intrapéritonéale a présenté la plus forte formation de MN. »

 

Les chercheurs – pas les journalistes/militants – ont aussi présenté une synthèse des 93 études prises en compte, en les classant selon les doses utilisées pour les tests. Cela débute à... 19.800 mg/L (vous avez bien lu : 19 grammes par litre dans une solution aspergée sur des nids d'œufs de caïman) à 0,004 mg/L, mais aspergés sur des oignons. La dose la plus faible utilisée sur des mammifères (des souris) était de 30 mg/kg p.c. dans une recherche non publiée.

 

En bref : science militante... citée dans une lettre de deux militants, alors qu'elle n'étaye pas le propos.

 

Mais Nature a publié...

 

Cette lettre constitue surtout une mise en cause de tous les organismes de réglementation... Dans le monde des militants du Monde, il n'y a dans ces organismes que des incapables... ou des vendus.

 

Nature a accepté de publier cette imputation, certes artistiquement formulée, mais qui s'impose au lecteur.

 

 

Revoici le « Monsanto savait... »

 

Nos deux Stéphane se sont « forgé une impression » : les toxicologistes de Monsanto avaient « prévu le résultat avant que l'agence [le CIRC] ne classât le produit en "probablement cancérogène pour l'homme" en mars 2015 ».

 

Voilà un argument maintenant usé jusqu'à la corde, présenté de manière mesurée. Un observateur raisonnable trouve raisonnable qu'une entreprise définisse une stratégie de réponse à un éventuel classement infamant peu avant la réunion du groupe de travail du CIRC ; cette démarche était d'autant plus raisonnable que le glyphosate est une substance controversée. Mais pour des militants, cela ne pouvait que signifier que Monsanto savait... avaient « prévu ». Il ne reste plus aux complotistes qu'à conclure que Monsanto savait parce que Monsanto « savait »... que le glyphosate est cancérogène. Du grand art...

 

On s'attend dès lors à ce que les deux Stéphanes franchissent ce pas. Eh bien oui, mais sur le mode de la suggestion :

 

« En 1999, l'entreprise avait commandé une expertise externe confidentielle de la preuve, qui suggérait que le glyphosate était mutagène. »

 

Aucune référence... Et pour cause : la prétendue expertise (qui n'en est pas une... et qui a précédé le classement du CIRC de 16 longues années) ne conforte pas l'allégation de mutagénicité des deux Stéphane. On notera ici, encore une fois, la haute voltige conditionnelle (« suggérait »). Nous avons analysé ces documents dans « "Monsanto Papers" : comprendre la guerre du Monde contre Monsanto » (voir aussi « Glyphosate : une saga à rebondissement » sur Agriculture-Environnement).

 

Mais Nature a publié...

 

 

Qui a mis les références ?

 

Voici le début de l'envolée finale :

 

« En 2016, l'Autorité Européenne de Sécurité des Aliments a déclaré que les preuves sur la cancérogénicité du glyphosate chez l'homme étaient "très limitées" (voir go.nature.com/2tjuq1i), en partie sur la base d'une vaste étude prospective, l'Agricultural Health Study (AHS ; voir aussi G. Andreotti et autres J. Natl Cancer Inst., http://dx.doi.org/10.1093/jnci/djx233, 2017). »

 

Le problème est ici que c'est vicié et vicieux (comme d'hab'...).

 

La première référence n'est pas une analyse officielle de l'EFSA, mais une lettre... la lettre qu'a envoyée M. Bernhard Url, directeur exécutif de l'EFSA, à M. Christopher Portier.

 

Portier dans son rôle de meneur d'une lettre collective demandant au Commissaire européen à la Santé Vytenis Andriukaitis, en bref, de classer verticalement l'évaluation de l'EFSA (rappel : approuvée par les experts de tous les États membres avec une opinion dissidente de la Suède). M. Url n'avait pas exposé une conclusion formelle de l'EFSA, mais décrit une situation. Voici le paragraphe pertinent complet de sa lettre (nous mettons les liens) :

 

« Contrairement à l'évaluation par le CIRC des études épidémiologiques comme étant des preuves limitées, les experts de l'UE ont conclu que les preuves humaines sont très limitées et, par conséquent, insuffisantes pour être classées selon les critères CLP. Il y a une opinion minoritaire (un État membre de l'UE) considérant que l'information est suffisante pour des preuves limitées chez les humains selon le règlement CLP (catégorie 2) ; cette opinion minoritaire peut être considérée comme conforme à l'évaluation du CIRC des études épidémiologiques en tant qu'éléments de preuve limités. Cette conclusion et l'opinion minoritaire sont toutes deux rapportées dans la conclusion (EFSA, 2015a) et les détails sont présentés dans le rapport d'évaluation par les pairs (EFSA, 2015b). »

 

Selon l'abrégé, la vraie conclusion est :

 

« ...l'EFSA a conclu qu'il est improbable que le glyphosate constitue un danger carcinogénique pour les humains et les preuves n'étayent pas un classement au regard de son potentiel carcinogène conformément au Règlement (EC) No 1272/2008. »

 

Maison  s'ébaubira en voyant Stéphane et Stéphane se référer à une lettre par laquelle le grand Christopher Portier et ses co-signataires ont reçu une formidable leçon de toxicologie et, aussi, de déontologie. On peut aussi s'ébaubir en voyant Stéphane et Stéphane extraire le « très limitées » et passer sous silence le « insuffisantes ».

 

Et on peut penser que c'est Nature qui a ajouté le lien... et qui, pour sûr, a publié...

 

 

Le sophisme de la partie prise pour le tout

 

Ce sophisme est introduit par « ...en partie sur la base d'une vaste étude prospective... », de la phrase citée plus haut.

 

Et donc :

 

« Pourtant, l'épidémiologiste en chef de Monsanto a écrit dans un rapport interne en 1997 que le protocole AHS rendait imprécises les estimations de l'exposition aux pesticides, masquant potentiellement les associations entre l'exposition et la maladie. »

 

Voilà donc la suspicion et le doute jetés – notamment par l'auteur de « La fabrique du mensonge » – sur une grande étude épidémiologique portant sur 57.311 applicateurs agréés de pesticides de l'Iowa et de la Caroline du Nord. La suspicion et le doute sur la base d'un « rapport interne... » qui date de 1997, soit la date de la fin des préparatifs pour la mise en place de la cohorte.

 

Aucune référence, alors même que les allégations sont graves... mais Nature a publié...

 

Est-ce un « rapport interne » ? La seule pièce qui répond vaguement à cette description est un message sans en-tête à un « Communications Subcommittee » accompagné d'un document intitulé « Background Thoughts for the Communications Subcommittee », des réflexions pour le sous-comité. Mais ce titre est précédé en capitales de « PROJET »...

 

En d'autres termes, c'est un document destiné à informer des communicants sur ce qu'est une étude de cohorte, ses avantages et ses inconvénients, ses forces et ses faiblesses, les écueils du point de vue de l'entreprise.

 

M. John Acquavella a-t-il « démoli » l'étude AHS avant même qu'elle n'eût commencé ? Il relève certes des questions, mais c'est sous l'intertitre « How the AHS compares to the ideal study » (comment l'AHS se présente par rapport à l'étude idéale).

 

S'est-il vraiment inquiété du fait que des « associations entre l'exposition et la maladie » pourraient être « masqu[ées] potentiellement » ? Non ! Il s'est en revanche inquiété du fait qu'une étude de ce genre puisse produire des « spurious results », des résultats trompeurs, voire faux.

 

Le contraire de ce que suggèrent les deux Stéphane...

 

En résumé, la description qu'ils ont faite de ce document en une phrase est à notre sens grossièrement erronée. Mais la fin justifie les moyens...

 

Et Nature a publié...

 

 

La cible, c'est l'EFSA

 

Mais la suspicion et le doute visent en réalité les conclusions de l'EFSA.

 

Reprenons : l'EFSA trouve prétendument que les preuves sont « très limitées ». Pour conclure (prétendument) ainsi, elle a utilisé – parmi de nombreux autres éléments de preuve, mais c'est un fait occulté – le premier rapport (de 2005) sur les résultats de l'Agricultural Health Study. Une étude que « [P]ourtant, l'épidémiologiste en chef de Monsanto... » Donc pour les Stéphane et Stéphane ces résultats de l'AHS n'ont aucune valeur... Donc les conclusions de l'EFSA sont aussi nulles... Quod erat demonstrandum...

 

Le procédé est indigent, pitoyable, pathétique...

 

Mais Nature a publié...

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