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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Parler de l'agriculture ou la pratiquer

15 Avril 2018 , Rédigé par Seppi Publié dans #Afrique

Parler de l'agriculture ou la pratiquer

 

Ruramiso Mashumba*

 

 

 

 

La recherche agricole doit sortir du laboratoire et aller sur le terrain.

 

C'est le point à retenir de ma récente participation à une conférence en Éthiopie.

 

Parrainée par l'Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture (FAO), la réunion avait un long titre : Réunion régionale de la FAO sur les biotechnologies agricoles dans les systèmes alimentaires durables et la nutrition en Afrique subsaharienne.

 

Son but était de discuter de la façon d'apporter de nouvelles technologies aux petits agriculteurs comme moi, afin que nous puissions produire plus de nourriture de manière durable tout en affrontant le défi du changement climatique.

 

En tant qu'agricultrice du Zimbabwe, j'étais très intéressée par le sujet. J'essaie toujours de produire plus de pois mange-tout, de maïs, de riz, de sorgho et de gommier.

 

J'avais aussi rêvé de visiter le centre de conférences de l'Union Africaine à Addis-Abeba. C'est là que les dirigeants les plus influents de mon continent se réunissent pour discuter des politiques. C'était un honneur de s'asseoir dans les mêmes fauteuils que les chefs d'État quand ils font de la diplomatie.

 

Les présidents et les premiers ministres n'étaient pas là, bien sûr. Au lieu de cela, ma réunion a impliqué des chercheurs universitaires, des bureaucrates des gouvernements et des représentants d'ONG. Les organisateurs ont fait un gros effort pour attirer un groupe diversifié.

 

Pourtant, il n'y avait pas beaucoup d'agriculteurs. Cela m'a paru étrange : pour une conférence qui portait supposément sur ce que nous faisons, nous aurions pu profiter d'une plus grande présence dans les panels et dans l'auditoire.

 

Une grande partie de la conversation était académique. Ma séance préférée a porté sur la biotechnologie post-récolte. Ses échanges étaient moins scientifiques et fondés sur des exemples réels de la façon dont les petits agriculteurs peuvent utiliser les dernières méthodes pour tirer le meilleur parti de leurs récoltes. Dans un autre forum, j'ai été intéressée par le contrôle des moisissures qui génèrent de dangereuses aflatoxines dans les arachides.

 

Cependant, j'ai observé pour la plus grande partie du programme une déconnexion troublante entre les personnes dont l'emploi les oblige à parler d'agriculture et celles d'entre nous qui pratiquent l'agriculture.

 

Cela me rappelle quelque chose que Norman Borlaug a dit un jour. Dans ce qui aurait été parmi ses dernières paroles, le père de la Révolution Verte a appelé ses successeurs à « porter le message aux agriculteurs ». Ce qu'il voulait dire, je pense, c'est que les chercheurs, les régulateurs et les activistes doivent sortir de leurs laboratoires et bureaux et se mettre en contact direct avec les gens qui travaillent la terre.

 

Alors seulement, serons-nous en mesure de collaborer et de nourrir le monde.

 

En Afrique subsaharienne, nous ne faisons pas assez pour nous nourrir. Nos populations sont en croissance, mais nous ne sommes pas à la hauteur des niveaux de production des agricultures en plein essor dans d'autres pays.

 

Il y a plusieurs raisons à cela, de l'instabilité politique à la médiocrité des infrastructures. Nous ne bénéficions pas non plus de l'accès aux technologies que les agriculteurs considèrent comme allant de soi dans d'autres pays. Nous ne pouvons pas vaincre les mauvaises herbes ou lutter contre les ravageurs avec les dernières innovations, souvent parce que nos gouvernements s'inspirent de l'Europe et refusent d'autoriser la commercialisation des OGM.

 

À une époque où il faut courir pour rester simplement sur place, nous continuons de prendre du retard.

 

Avant que quelqu'un « porte le message aux agriculteurs », peut-être que nous, les agriculteurs, nous devrions faire connaître notre point de vue dans les salles de conférence.

 

Nous pourrions ensuite en apprendre davantage sur les percées incroyables dans la biotechnologie – et arriver à mieux apprécier ce que la science peut faire pour nous. Par exemple comment le maïs Bt peut aider à lutter contre le légionnaire d'automne qui, ces deux dernières années, a envahi nos fermes au Zimbabwe et ailleurs en Afrique, ruinant les récoltes. Nous ne pouvons pas vraiment faire pression sur nos gouvernements pour des technologies que nous ne connaissons pas.

 

Nous ne pouvons pas non plus encourager les partenariats public-privé essentiels au progrès. Le secteur public mène actuellement une partie trop importante de la recherche agricole. Ce n'est qu'avec la participation active du secteur privé que les agriculteurs seront en mesure d'expliquer ce dont ils ont besoin, puis de l'obtenir.

 

Une solution est que davantage d'agriculteurs se joignent à moi pour participer à des événements tels que la conférence régionale de la FAO. J'ai reçu une invitation en raison de ma participation au Réseau Mondial des Agriculteurs (Global Farmer Network), qui essaie de connecter les agriculteurs avec les chercheurs et les décideurs politiques.

 

Peut-être que les agriculteurs devraient solliciter plus de ces invitations. Lorsque nous en recevons, nous devrions faire faire l'effort d'y aller et de participer. Nous devrions absorber ce que nous apprenons et partager nos points de vue.

 

Ensuite, nous pourrons retourner dans nos fermes et faire ce que nous sommes censés faire : produire la nourriture dont nous avons tous besoin.

 

_____________

 

 

* Ruramiso Mashumba produit des pois gourmands, du maïs, du riz brun entier, du sorgho, du mil et des gommiers dans l'est du Zimbabwe. Elle est la présidente nationale des jeunes du Syndicat des Agriculteurs du Zimbabwe et est membre du Réseau Mondial des Agriculteurs (Global Farmer Network).

 

Source : http://globalfarmernetwork.org/2018/02/talking-farming-versus-actually-farming/

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