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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Exposition au glyphosate et grossesse : encore une étude surinterprétée et surmédiatisée

3 Avril 2018 , Rédigé par Seppi Publié dans #Article scientifique, #Santé publique

Exposition au glyphosate et grossesse : encore une étude surinterprétée et surmédiatisée

 

 

Serait-ce le résultat de l'aphorisme « publier ou périr » ? Ou serait-ce plus sournois ?

 

Nous avons rencontré dans nos pérégrinations « Glyphosate exposure in pregnancy and shortened gestational length: a prospective Indiana birth cohort study » (exposition au glyphosate pendant la grossesse et raccourcissement de la durée de la gestation : une étude sur une cohorte prospective de naissances de l'Indiana) de S. Parvez et al.

 

 

Le résumé

 

Voici le résumé :

 

« Contexte

 

Le glyphosate (GLY) est l'herbicide le plus utilisé dans le monde mais l'étendue de l'exposition chez la femme enceinte reste inconnue. Ses résidus se trouvent dans l'environnement, les principales cultures et les aliments que les humains, y compris les femmes enceintes, consomment quotidiennement. Puisque l'exposition au GLY durant la grossesse peut également augmenter le risque d'exposition fœtale, nous avons conçu une étude de cohorte de naissances pour déterminer la fréquence d'exposition, les voies d'exposition potentielles et les associations avec les indicateurs de croissance fœtale et la durée de la grossesse.

 

Méthode

 

Des échantillons d'urine et d'eau potable résidentielle ont été prélevés chez 71 femmes ayant eu une grossesse monofœtale dans le centre de l'Indiana alors qu'elles recevaient des soins prénatals de routine. Les mesures du GLY ont été réalisées en utilisant la chromatographie en phase liquide et la spectrométrie de masse en tandem. Les données démographiques et d'enquête relatives à la consommation d'aliments et d'eau, au stress et à la résidence ont été obtenues par questionnaire. Les facteurs de risque maternels et les résultats néonatals ont été extraits des dossiers médicaux. Des analyses de corrélation ont été utilisées pour évaluer les relations entre les niveaux de GLY dans l'urine et les indicateurs de croissance fœtale et la durée de la gestation.

 

Résultats

 

L'âge moyen des participantes était de 29 ans et la majorité étaient de race blanche. Quatre-vingt-treize pour cent des femmes enceintes avaient des niveaux de GLY au-dessus de la limite de détection (0,1 ng/mL). Le GLY urinaire moyen était de 3,40 ng/mL (intervalle de 0,5 à 7,20 ng/mL). Des niveaux plus élevés de GLY ont été trouvés chez les femmes qui vivaient dans les zones rurales (p = 0,02), et chez celles qui ont consommé > 0,7 L de boissons contenant de la caféine par jour (p = 0,004). Aucun des échantillons d'eau potable n'avait de niveaux de GLY détectables. Nous n'avons observé aucune corrélation avec les indicateurs de croissance fœtale tels que le percentile du poids à la naissance et le périmètre crânien. Cependant, des niveaux plus élevés de GLY dans l'urine étaient significativement corrélés avec des durées de gestation raccourcies (r = – 0,28, p = 0,02).

 

Conclusions

 

Ceci est la première étude d'exposition au GLY chez les femmes enceintes américaines utilisant des échantillons d'urine comme mesure directe de l'exposition. Nous avons trouvé que > 90 % des femmes enceintes avaient des niveaux de GLY détectables et que ces niveaux étaient significativement corrélés avec des durées de grossesse raccourcies. Bien que notre cohorte d'étude soit petite et régionale et ait une diversité raciale/ethnique limitée, elle fournit des preuves directes de l'exposition de la mère au GLY et une corrélation significative avec une grossesse raccourcie. Des études plus poussées dans une cohorte plus diversifiée géographiquement et racialement seraient nécessaires avant que ces résultats puissent être généralisés. »

 

 

Agaçant : les tics rédactionnels

 

Quelle interjection faut-il mettre en début de phrase pour une « cohorte de naissances » portant sur 71 femmes ? C'est certes mieux que rien. Et, du point de vue pédagogique, c'est même intéressant.

 

Mais pourquoi mettre des pourcentages ridicules tels que : « Quatre-vingt-treize pour cent des femmes enceintes avaient des niveaux de GLY au-dessus de la limite de détection (0,1 ng/mL) » – repris dans les conclusions comme « > 90 %... » ? Pourquoi pas « 66 femmes sur 71 » ?

 

Nous aurions cependant tort de bouder les apports à la connaissance, une fois mis en perspective et en tirant quelques enseignements.

 

 

Une exposition très faible

 

Les auteurs ont donc trouvé une concentration de glyphosate urinaire de 3,40 ng/mL, ou 3,40 µg/L. C'est ce que d'autres auteurs ont aussi trouvé dans la population. Rien de neuf.

 

Dans sa dernière évaluation, l'Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA) a fixé la dose journalière acceptable (DJA) pour les consommateurs à 0,5 mg/kg de poids corporel/jour. Soit 30 mg par jour pour une femme de 60 kilos.

 

On peut se livrer à partir de là à des calculs pour déterminer à quelle charge corporelle et quel niveau d'ingestion correspondent ces 3,4 µg/L dans l'urine. La démarche est expliquée de manière lumineuse par quatre membres du Bundesinstitut für Risikobewertung (BfR) allemand, Lars Niemann, Christian Sieke, Rudolf Pfeil et Roland Solecki dans « A critical review of glyphosate findings in human urine samples and comparison with the exposure of operators and consumers » (un examen critique des résultats dans les échantillons d'urine et une comparaison avec l'exposition des opérateurs et des consommateurs).

 

Mais le résultat est déjà clair en comparant les unités (microgramme et milligramme) : on se trouve dans le domaine de la fraction de pour cent de la DJA, de l'ordre du millième.

 

Rappelons que les valeurs limites sont établies avec des facteurs de sécurité importants. Ainsi, la DJA correspond généralement au centième (parfois moins) de la dose immédiatement en dessous de celle qui a provoqué un effet (n'importe lequel) sur des animaux de test (de l'espèce qui a réagi à la dose la plus basse).

 

 

Absence de preuve n'est pas preuve de l'absence

 

On peut se réjouir du fait que les auteurs n'aient pas trouvé de lien entre niveaux de glyphosate dans l'urine et indicateurs de croissance fœtale (deux échantillons par femme avaient été prélevés, le premier au moment du recrutement et le second lors d'une visite prénatale, entre 11 et 38 semaines). Mais absence de preuve ne vaut pas preuve de l'absence...

 

Les auteurs ont fourni leurs résultats sous forme de graphiques.

 

 

 

 

 

Ces graphiques pourraient faire croire à un effet des hautes doses. Mais les auteurs ont eu l'honnêteté – ce n'est pas donné à tout le monde... – de présenter les intervalles de confiance tout au long de leur courbe de meilleur ajustement et, surtout, de faire figurer les résultats individuels sous forme de points. On peut ainsi se rendre compte du fait qu'il y a un nuage de points au centre et que les indications tirées des doses élevées résultent d'un très petit nombre d'observations.

 

Mais imaginez le tintamarre que pourraient faire les activistes avec cette queue pendante du graphique sur le périmètre crânien si l'article avait été écrit un peu différemment... Au hasard... les gens de Cash...

 

 

Un effet sur la durée de la grossesse ? Vraiment ?

 

Nous regretterons vivement que les auteurs n'aient pas donné de chiffres « parlants » dans leur résumé. Cela semble être une manie chez certains auteurs, notamment en épidémiologie.

 

Faut-il rappeler ici « Urinary Biomarkers of Prenatal Atrazine Exposure and Adverse Birth Outcomes in the PELAGIE Birth Cohort » (biomarqueurs urinaires de l'exposition prénatale à l'atrazine et effets indésirables sur la naissance dans la cohorte PELAGIE) de Cécile Chevrier et al., et les « 40 millimètres, c'est 4 centimètres […] en gros, c'est énorme [...] » de Mme Élise Lucet dans le dernier Cash Impact ? Pour rappel, la réduction moyenne du périmètre crânien trouvée dans cette étude a été de 0,39 cm.

 

Un « (r = − 0.28, p = 0.02) » est compris par l'épidémiologiste ou le statisticien, mais que cela représente-t-il dans la pratique ?

 

Le graphique vient (un peu) à notre secours. Notez que c'est maintenant « (r = − 0.30, p= 0.01) ».

 

 

 

 

Même phénomène que précédemment : nuage de points au centre, très petit nombre d'observations pour les doses élevées de glyphosate. Différentiel entre les deux extrêmes de la courbe de meilleur ajustement qu'on peut estimer à un ou deux jours. Et différentiel qui n'existerait peut-être pas si on ne tenait pas compte d'une seule naissance précoce (par exemple ce point tout en bas du graphique à 4 ng/ml) ; ou serait plus important sans le point au-dessus de la plage de l'intervalle de confiance à 95 % à 5 ng/mL.

 

 

Une communication désolante

 

Les chercheurs qui ont pondu un article, c'est comme les poules qui ont pondu un œuf...

 

L'Université de l'Indiana fait dans l'emphase avec « Direct evidence of exposure of pregnant women to herbicide ingredient » (preuves directes de l'exposition de femmes enceintes à un ingrédient d'herbicide). Mais elle aurait pu faire pire en instrumentalisant la réduction de la durée de la grossesse.

 

C'est toutefois enfoncer des portes ouvertes... et alimenter les angoisses : on trouve des résidus de glyphosate à peu près partout (mais pas dans l'eau potable des réseaux publics selon l'étude), surtout avec des moyens modernes qui permettent de détecter 0,1 µg/L (un gramme dans 10.000 mètres cube, en gros trois piscines olympiques) ; et les auteurs ont trouvé des niveaux extrêmement faibles dans les urines, comme nous l'avons vu ci-dessus.

 

Et on fait tonner l'auteur principal :

 

« "Il y a de plus en plus de preuves que même une légère réduction de la durée de la gestation peut avoir des conséquences négatives à vie", a déclaré Shahid Parvez, chercheur principal de cette étude et professeur adjoint au département de science de la santé environnementale à l'école Richard M. Fairbanks de Santé Publique à l'IUPUI. »

 

C'est d'une remarquable indigence intellectuelle et morale. Les lecteurs nés prématurément (par rapport à quelle norme?) s'interrogeront sur les séquelles acquises à l'aube de leur vie... Plus raisonnablement, ils constateront que, sauf malchance à la suite d'une prématurité extrême, il n'y a pas d'indice de corrélation entre durée de grossesse et effets négatifs (ou positifs).

 

L'auteur dit encore :

 

« La mauvaise nouvelle est que l'ingestion alimentaire d'aliments génétiquement modifiés et de boissons contenant de la caféine est soupçonnée d'être la principale source d'ingestion de glyphosate. »

 

Passons sur les OGM. De nombreux aliments dits « OGM » ne contiennent plus de glyphosate du fait de leur transformation et préparation. Quant aux boissons contenant de la caféine, on peut, pour le moins, s'étonner. Voici ce que dit l'article :

 

« Contrairement à des études précédentes [ma note : non sourcées] sur les résidus de GLY dans les aliments diététiques, notre étude n'a montré aucune corrélation (p = 0,62) entre les niveaux urinaires de GLY et la fréquence de consommation de produits bio (jamais = 3,86 ng/mL) > rarement = 3,37 ng/mL > fréquemment = 3,25 ng/ml). Cependant, il est difficile de confirmer ces résultats dans notre étude en raison de la petite taille de la cohorte et de la possibilité d'erreurs dans les rapports et de biais de mémoire. De même, il est difficile de conclure que les boissons contenant de la caféine contiennent des résidus de GLY élevés sur la base de notre constatation d'une corrélation significative entre les niveaux de GLY dans les urines (p = 0,004) et la consommation de produits contenant de la caféine (par exemple de café, de thé et de sodas). Il est possible que certains produits contenant de la caféine aient du GLY ; cependant, notre questionnaire n'a pas fait de distinction entre les produits contenant de la caféine et, par conséquent, les preuves ne sont que suggestives. Alternativement, nos résultats suggèrent que des doses élevées de caféine peuvent altérer les niveaux urinaires de GLY grâce à un effet diurétique [49, 50]. »

 

Tout cela est bien confus et peu académique : il aurait suffi de redemander pour en savoir (peut-être) un peu plus... Mais l'essentiel n'est pas là : où est l'éthique de la communication d'une « mauvaise nouvelle » ?

 

 

La recherche publique a un problème...

 

Que dit encore le communiqué de presse ?

 

« L'ampleur de l'exposition au glyphosate chez les femmes enceintes et les corrélations avec une durée de gestation plus courte sont préoccupantes et nécessitent une enquête plus approfondie, a-t-il dit. "Nous prévoyons, sous réserve de financement, de mener une étude plus approfondie sur une population de femmes enceintes géographiquement et racialement diversifié afin de déterminer si nos résultats sont les mêmes.»

 

Nous y voilà ! Il y a le fameux « publish or perish ». Le résultat a sans nul doute été la dérive qui a consisté à mettre en avant un résultat qui n'est statistiquement significatif que par hasard (il y a eu pêche aux alphas), sans quoi l'article n'aurait peut-être – ou plutôt vraisemblablement – pas été publié.

 

Et, pour susciter les nouveaux financements, il faut évidemment aussi produire quelques interrogations – fussent-elles factices – dans l'article. Et, surtout, un communiqué de presse et des interventions dans les médias que l'on peut qualifier de putafrics.

 

Avec à la clé une pollution du paysage médiatique plus ou moins grave selon le sujet. Cela pose un véritable problème à la société et constitue un gros défi pour les rationalistes.

 

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U
Je ne comprends pas d'où sortent les courbes bleus, mais elles paraissent hautement arbitraires. La 'queue' pendante concernant le périmètre crânien relève du délire.
Répondre
S
Bonjour,<br /> <br /> Merci pour votre commentaire.<br /> <br /> Les courbes bleues sont des droites de , régression... pas droites. Enfin, c'est ce que j'ai compris (mais les stats... c'est si loin...). Quant à la "queue pendante", je suis bien d'accord. Mais c'est peut-être l'effet du dernier point correspondant à 6 et quelques ng/mL, qui n'est pas sur le graphique (il n'est pas interdit de penser qu'il y a une carabistouille...).