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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Ces drôles d'oiseaux du CNRS, du MNHN et du Monde Planète (épisode IV)

20 Avril 2018 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #Pesticides, #Activisme

Ces drôles d'oiseaux du CNRS, du MNHN et du Monde Planète (épisode IV)

 

Le Monde contre-attaque

 

 

 

 

La Galaxie Médiatique a été en pleine ébullition. De maléfiques institutions de recherche – le Muséum National d'Histoire Naturelle (MNHN) et le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) – ont publié sur leurs sites respectifs des annonces apocalyptiques sur la disparition des oiseaux des espaces agricoles ; les pesticides ont été mis en cause de manière appuyée. Elles ont fait le tour des rédactions, notamment au Monde.

 

Face à un dangereux engrenage de la désinformation et de l'agribashing, quelques intrépides chevaliers de la rationalité – Alexandre Carré, l'agronome (ici et ici) ; Jean-Paul Pelras, l'écrivain et éditorialiste de l'Agri ; Géraldine Woessner, la chroniqueuse du Vrai-faux de l'Info d'Europe 1 – se sont employés à rétablir la vérité scientifique.

 

« L'agriculture a sa part de responsabilités mais elle ne doit pas être un bouc émissaire qui occulte le reste. » (Alexandre Carré)

 

Ou :

 

« Le piaf serait donc également menacé par le bobo. Une information, vous en conviendrez, moins facile à fourguer que celle consistant à stigmatiser le travail de l'agriculteur... ». (Jean-Paul Pelras)

 

Ou encore :

 

« Pour notre chercheur, le responsable de ce déclin vertigineux, c’est l'agriculture, et surtout l’usage intensif des pesticides. […] C’est faux. » (Géraldine Woessner)

 

C'en était trop pour un attelage improbable du Monde – M. Stéphane Foucart, rubrique Planète, et M. Gary Dagorn, rubrique les Décodeurs. Ils se sont employés à « décoder » les décodeurs ayant contesté les thèses outrancières outrageusement diffusées par le Monde Planète de... M. Stéphane Foucart !

 

À notre tour de décoder les décodeurs des décodeurs...

 

 

Une initiative fort malvenue !

 

« Les décodeurs du Monde.fr vérifient déclarations, assertions et rumeurs en tous genres ; ils mettent l’information en forme et la remettent dans son contexte; ils répondent à vos questions. »

 

C'était une bonne initiative, quoique limitée au décodage des fake news en dehors de la sphère du journal qui fut de référence et dont même la date est fausse. Cela ne l'est plus.

 

En cause : « Pourquoi les pesticides sont bien l’une des causes du déclin des oiseaux », publié (sur la toile) le 29 mars 2018. Pourquoi ? C'est signé Stéphane Foucart et Gary Dagorn, le premier étant l'auteur de propos critiqués directement ou implicitement par les Carré, Pelras et Woessner, propos que leur « décodage » tente de conforter et justifier. Ce n'est donc plus du décodage.

 

Et, sur le fond, c'est de la polémique... et ridicule.

 

Rappelons que M. Stéphane Foucart a produit :

 

 

Nous les avons décodés dans l'épisode III.

 

 
Un gigantesque homme de paille

 

Rappelons qu'un « homme de paille » (« straw man ») est un sophisme qui consiste à présenter la position de son adversaire de façon volontairement erronée, à lui attribuer un argument facilement réfutable et, bien sûr, à réfuter cet argument et prétendre avoir gagné la joute.

 

Déjà le titre : comme on l'a vu en introduction, aucun des protagonistes critiqués ne conteste le rôle des pesticides. Nous non plus.

 

Nos deux auteurs affirment donc en chapô que :« Plusieurs publications récentes ont relativisé la responsabilité des pesticides. Quitte à s’arranger grandement avec les faits. » Ils citent par des liens :

 

 

 

Comment faut-il comprendre « relativisé » ? Si c'est « ramener à ses justes proportions », c'était bien l'intention de M. Carré et de Mme Woessner – et il n'y a pas matière à décodage. Si c'est avec une connotation de « minimiser », c'est un homme de paille.

 

Au fond, toutefois, les deux auteurs du Monde objectent à l'ampleur du rôle des pesticides qui leur est opposée, documents à l'appui, par M. Carré et Mme Woessner et défendent une vision maximaliste énoncée dans la conclusion de leur article :

 

« Mais leur travail permet d’écarter les principales causes possibles sans lien avec l’agriculture. Les changements de pratique de celle-ci sont donc les causes les plus plausibles […]

 

Les auteurs de ces travaux ont d’ailleurs peu de doutes sur l’implication des néonicotinoïdes dans le déclin de la biodiversité en général.

 

 

Fausse citation

 

 

 

Les « décodeurs » du Monde s'attaquent tout d'abord à : « Les chercheurs n’ont pas démontré le lien de causalité avec les pesticides », avec en introduction : « Ce qui a été dit ».

 

Problème : cela n'a pas été dit !

 

Et ils poursuivent avec l'évaluation standard numéro 2 de leur grille : « Pourquoi c'est trompeur ». C'est effectivement trompeur... car bien des lecteurs sont incités à croire que M. Carré et Mme Woessner nient le lien de causalité (selon le principe faux « absence de preuve = preuve de l'absence).

 

Les « explications » sont fort laborieuses. Cela nous mène à un remarquable sophisme :

 

« Affirmer que les pesticides ne sont pas les premiers responsables du déclin des oiseaux parce qu’une étude non destinée à chercher des liens de causalité n’a pas mis en évidence de lien de causalité est une erreur logique. »

 

Non, si les auteurs incriminés ont nié le rôle de « premiers responsables », ce n'est pas pour la raison invoquée par MM. Foucart et Dagorn.

 

L'un – M. Carré – a évoqué des causes bien plus importantes ; l'autre – Mme Woessner – s'est spécifiquement référée à une réaction des chercheurs interrogés, en lien avec leur étude (inexistante en tant que publication) : « ...le lien qui est fait dans un grand raccourci avec les pesticides, les chercheurs ne l'ont pas démontré, comme ils nous l'ont confirmé par écrit », écrit-elle.

 

Qu'ont-ils écrit, les chercheurs non identifiés ?

 

« Notre étude ne permet pas de prouver que ce déclin est dû à telle ou telle pratique (par exemple les pesticides), mais nous faisons l'hypothèse que si c'est dans le milieu agricole que les oiseaux déclinent le plus, c'est lié aux pratiques. Parmi ces pratiques, l'utilisation de pesticides, qui détruisent les insectes dont sont dépendants les oiseaux, est probablement un des facteurs responsables. »

 

 

Les pesticides – et surtout les néonicotinoïdes – doivent être lynchés !

 

MM. Foucart et Dagorn écrivent à juste titre :

 

« De fait, il est très rare qu’une étude unique permette d’établir un lien de causalité entre deux phénomènes. »

 

Mais plus loin, c'est :

 

« En revanche, d’autres études établissent un lien fort entre pesticides et déclin de la faune aviaire. Une étude publiée en 2014 dans la revue Nature a montré que la chute des populations d’oiseaux insectivores était bien liée à la concentration d’insecticides néonicotinoïdes dans l’environnement (aux Pays-Bas en l’occurrence). »

 

Le choix des mots n'est pas innocent. Un « lien fort » n'est toujours pas un lien de causalité. Les auteurs de cette étude ont du reste pris la précaution de l'intituler : « Declines in insectivorous birds are associated with high neonicotinoid concentrations » (les déclins d'oiseaux insectivores sont associés à de fortes concentrations de néonicotinoïdes).

 

Mais quand on lit la fin du résumé de leur article, on peut s'interroger sur la nature de ce travail : « La future législation devrait tenir compte des effets potentiels en cascade des néonicotinoïdes sur les écosystèmes »... Science militante !

 

La question de l'objectif de la recherche – et encore plus de son instrumentalisation – se pose en particulier lorsque l'on examine des graphiques de cette étude fort complexe.

 

 

 

 

Comment expliquer des variations aussi importantes entre espèces ? Rappel : ce sont des insectivores, le garde-manger diminue (est censé diminuer) pour tout le monde. La corrélation entre présence d'imidaclopride (et non de néonicotinoïdes en général) dans l'eau et évolution des populations n'est-elle pas essentiellement le résultats de déclins marqués pour certaines espèces, et ce, selon la figure, principalement celles pour lesquelles on a le moins de données ? Du reste, cette corrélation n'est-elle pas due à un autre facteur, la présence d'imidaclopride dans l'eau signalant en fait l'intensité d'une certaine forme d'agriculture agissant sur l'entomofaune par d'autres facteurs ?

 

Il y a aussi lieu de mettre les choses en perspective. La figure suivante – artistiquement floue – pourrait tout aussi bien s'interpréter comme la démonstration d'un rapport avantages-inconvénients acceptable, tout au moins sur la majeure partie du territoire. J'entends déjà hurler ! Mais cette étude ne porte pas sur la situation qui découlerait de l'interdiction de l'imidaclopride et de son remplacement par d'autres insecticides.

 

 

 

 

 

La figure ci-dessous est aussi instructive. Va-t-on interdire l'extension des zones urbaines au nom de la protection des oiseaux des champs ? Comment expliquer l'effet positif des zones de production de bulbes et des serres ? Et l'effet négatif des zones naturelles ?

 

 

 

 

Les auteurs du Monde remettent le couvert avec un article de l’Office National de Chasse, de la Forêt et de la Faune Sauvage (ONCFS) que nous avons vu dans l'épisode précédent. Ils écrivent :

 

« Des chercheurs de l’Office national de chasse, de la forêt et de la faune sauvage (ONCFS) ont, de leur côté, documenté l’existence d’intoxications directes d’oiseaux granivores, qui meurent de la consommation de semences enrobées de ces pesticides. »

 

Mais c'est faux ! En l'absence de biomarqueur ils ont développé une approche de diagnostic pour « estimer le degré de certitude » ; ils ont trouvé que l'empoisonnement à l'imidaclopride se classait comme « vraisemblable » dans 70% des cas. Et c'est de la « science » militante:  ils concluent à des « preuves claires » qu'il y a des effets létaux – en plus « réguliers » – au champ. Sur 101 cas en 20 ans et 734 oiseaux...

 

Quoi qu'il en soit pour la science, pour le « décodage », c'est de l'insistance, de la répétition. Pour asséner au final :

 

« Ce ne sont là que deux études parmi les très nombreuses publiées dans la littérature scientifique et montrant que ces nouvelles générations de pesticides, utilisées depuis le milieu des années 1990, ont des effets délétères sur de nombreux compartiments de la biodiversité. Dont les oiseaux, directement ou indirectement. »

 

Ainsi, on passe de « deux études » à de « très nombreuses »... Mais notez que l'on passe aussi des oiseaux des champs à « de nombreux compartiments de la biodiversité » pour revenir aux oiseaux.

 

C'est tout pour aujourd'hui.

 

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