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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

« Le goût des pesticides dans le vin » – on peut ne pas goûter...

1 Mars 2018 , Rédigé par Seppi Publié dans #Pesticides, #Recension, #Gilles-Éric Séralini

« Le goût des pesticides dans le vin » – on peut ne pas goûter...

 

 

Ils ont d'abord produit un livre – il y a un autre verbe d'usage courant pour exprimer cette action, mais gare à la plainte en diffamation (financée par un appel à dons). Enfin, moi, je commets un article...

 

Ils, ce sont MM. Jérôme Douzelet – présenté en quatrième de couverture comme « chef cuisinier responsable [et] aussi administrateur du CRIIGEN » et Gilles-Éric Séralini, qu'on ne présente plus. Le livre, c'est « Le goût des pesticides dans le vin », chez Acte Sud, maison d'édition dont Mme Françoise Nyssen fut co-directrice avant d'être nommée Ministre de la Culture.

 

Petit format de 144 pages, typographie agréable... enfin, que ne doit-on pas faire pour être agréable. C'est sous-titré par M. Marc Veyrat : « Un ouvrage de santé publique, une expérimentation plus qu'un long discours ». Il y va fort...

 

En fait, l'intrigue est mince. Il y a des pesticides – sous-entendu : de synthèse – dans le vin – évidemment : conventionnel. Ils modifient le goût du vin... et font même pire (voir ci-dessous). On a fait goûter des vins bio et non bio... vous devinerez sans peine lesquels ont eu la préférence. Les goûteurs ont aussi goûté les pesticides dilués dans l'eau aux concentrations trouvées dans les vins... et ils sont capables de les identifier et nous proposent un petit guide.

 

En quatrième de couverture :

 

« Le vin, en tant que produit fermenté, a des vertus détoxifiantes insoupçonnées quand il n’est pas traité. Mais la viticulture conventionnelle est parmi les plus gros consommateurs de pesticides au monde. Ces substances nous intoxiquent durablement et, par leur proximité chimique avec les arômes naturels, déforment le goût des vins. C’est ce que nous montrent les auteurs de ce livre, où l’on découvre aussi qu’il est possible d’apprendre à reconnaître le goût des pesticides, pour pouvoir ensuite éviter les produits qui en contiennent. »

 

« ...des vertus détoxifiantes insoupçonnées » ? Message transmis à Mme Agnès Buzyn, Ministre des Solidarités et de la Santé, auteure d'une sortie remarquée sur le vin.

 

On apprendra donc grâce au « petit guide pour reconnaître les goûts des pesticides » que le glyphosate et l'AMPA (goûtés dans l'eau) sont : « asséchant fortement, brûlant, acide, âcre, calcaire et nez d'essence, menthol [...] ». Pour les POEA – oui, ils les ont goûtés – c'est : « assèchement et blocage des papilles, âpreté, pincement de gorge et rarement fleur ». Et pour le Roundup (a priori essentiellement glyphosate + POEA), c'est : « au nez, bois putréfié, faible odeur d'essence, volatile avec une sensation d'alcool à 90° ; assèchement de la bouche et de la langue, brûlures ou picotements, pinçant, amertume, sensations de lourdeurs avec des impuretés ».

 

Les auteurs nous précisent qu'ils ont trouvé 4 vins positifs au glyphosate et à l'AMPA (sur 16) avec une moyenne de 10 microgrammes par litre (pour rappel, la DJA actuelle est de 0,5 milligramme par kilogramme de poids corporel – un homme de 70 kg devrait donc absorber... 3.500 litres de ces vins pour atteindre sa dose) et 5 vins positifs au Roundup avec une moyenne de 75 microgrammes par litre. Pas de données sur les POEA, notamment parce que « la présence des POEA et molécules apparentées est classée confidentielle par les entreprises de pesticides »...

 

Peut-on s'étonner de ces chiffres sans risquer une convocation ?

 

Les auteurs ont trouvé des « traces » de pesticides dans un vin bio.

 

Mais le cuivre (ni aucun pesticide autorisé et utilisé en viticulture bio) n'a pas été recherché. Or on sait que les résidus de cuivre sont « bien plus présents dans les vins bio que ne le sont les pesticides de synthèse dans les denrées issues de l’agriculture conventionnelle » – les viticulteurs bio n'ayant pas d'alternative de synthèse plus efficace et moins nocive dans la lutte contre le mildiou. Un oubli, peut-être...

 

Pourtant : « la pollution des moûts et des vins qui en résulte peut malheureusement être à l’origine de l’apparition de sérieux désagréments en bouteille : développement d’instabilités cupro-protéiques, dépassement des teneurs légales (1 mg/L) ou encore diminution marquée de l’intensité aromatique des vins et notamment de la typicité des vins de Sauvignon. »

 

L'ouvrage a été conçu comme un mélange de développements sur le mode impersonnel et de « conversations » au coin du feu. Comme l'intrigue est mince, on explore des sujets divers au fil des pages. Les lecteurs trouveront des informations intéressantes, par exemple sur la vigne à l'époque de l'Épopée de Gilgamesh, ou encore le chat qui ne détecterait pas le sucré. Le chef cuisinier « responsable » et le scientifique peuvent alterner les rôles...

 

Cela peut être amusant, voire plaisant. Mais, Alerte-Environnement n'a pas apprécié et a titré, avec un point d'interrogation de prudence : « "Le goût des pesticides dans le vin" de Seralini : une fake news ? »

 

Des fake news, il y en a, et pas qu'un peu !

 

Ainsi, on ne coupe pas à la comparaison avec la norme de qualité de l'eau (de 0,1 microgramme/litre par pesticide, sauf exception, et 0,5 µg/L au total) : « Ces doses [dans les vins] feraient déclarer une eau du robinet pareillement contaminée impropre à la consommation ». Fake... la norme de qualité n'est pas la norme de potabilité ; mais c'est tellement rabâché que même des auteurs à la solide réputation s'y laissent prendre...

 

Ainsi aussi, à la page 22, il est dit que « la France est sur un podium. Elle décroche la troisième place en utilisation de pesticides, tout de même, malgré sa petite surface, après deux immenses pays de taille continentale, les États-Unis et l'Inde ». Encore faux. En réalité, la France doit être cinquième derrière la Chine, les États-Unis, le Brésil et l'Argentine, voire au-delà, derrière la Thaïlande. En quantités ramenées à l'hectare de terre arable ou en cultures permanentes, la France se trouve en milieu de tableau de l'Union Européenne. Ce sont pourtant des données facilement vérifiables...

 

 

(Source)

 

 

Il y a les fake news, et il y a... par exemple :

 

« JD. – […] pour l'instant les seuls à avoir voulu avaler consciemment des pesticides sont les paysans pauvres qui se sont suicidés avec des doses très fortes.

 

G.-É S. – En Inde, en Amérique du Sud ou même en France, des agriculteurs désespérés par leurs récoltes ou leurs problèmes ont pris ces bouteilles à têtes de mort pour en finir. Mais nous, nous n'aurons accès qu'aux infimes résidus présents dans le verre de M. Tout-le-Monde, vois-tu ! »

Contentons-nous – par principe de précaution – d'écrire que ce n'est pas particulièrement de bon goût.

 

Ou encore :

 

« J.D. – La commercialisation imminente d'une moutarde technologique tolérante à un herbicide de Bayer à base de glufosinate a finalement été repoussée. C'est une université indienne qui en avait fait la demande à son gouvernement [ma note : et qui l'avait aussi mise au point]. La fascination de Bayer pour la moutarde ne date d'ailleurs pas d'hier. Ils ont commencé avec le gaz moutarde lors de la Première Guerre Mondiale, et maintenant ils viennent embêter les Indiens ! Mais ce gaz n'avait de moutarde que le nom, il tuait les soldats d'abord en leur piquant le nez. »

 

La moutarde peut vous monter au nez...

 

L'ouvrage se termine par une note de l'éditeur comportant une annonce :

 

« Les travaux de recherche de Gilles-Éric Séralini ont été à plusieurs reprises l'objet d'attaques de la part de la firme Monsanto, qui est allée jusqu'à obtenir, en novembre 2013, la rétractation de l'étude qu'il avait publiée un an plus tôt sur les effets toxiques du Roundup et d'un maïs OGM le tolérant. […]

 

Nous publierons prochainement un nouvel ouvrage qui mettra en lumière les pratiques des lobbies de l'agrochimie et racontera l'expérience de lanceur d'alerte de Gilles-Éric Séralini. […] »

 

Le suspense est intolérable...

 

 

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Astre Noir 01/03/2018 12:31

le parallèle entre la moutarde GM et le gaz moutarde est absolument ignoble !

Vous avez bien du courage de vous être infligé la lecture de ce pensum. J'espère au moins que vous ne l'avez pas acheté (ne pas donner d'argent à ces bip...) mais que vous l'avez lu gratuitement dans une bibliothèque

Seppi 29/03/2018 12:23

Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

Il y a d'autres ignominies...

Quant à la deuxième observation, j'ai le choix entre engraisser des margoulins sur le plan intellectuel, éthique et social (c'est une observation générale...) et voler ma libraire. Lire dans une bibliothèque ? À condition qu'il soit en rayon... et si on le leur demande, il va être disponible pour les gogos.

fm06 01/03/2018 18:26

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