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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Éco-colonialisme

14 Mars 2018 , Rédigé par Seppi Publié dans #Activisme, #Politique, #Afrique

Éco-colonialisme

 

Ludger Weß*

 

 

C'est bien ainsi, et c'est ainsi que cela doit rester selon les activistes européens : une agricultrice kényane labourant

 

 

De plus en plus de chercheurs, d'universités, de gouvernements et d'agriculteurs africains et asiatiques se tournent vers le génie génétique vert. Cette émancipation n'est pas du goût des activistes européens. Ils veulent transformer l'Afrique et l'Asie en une écolo-réserve, à la hauteur de leurs idées sur l'agriculture.

 

 

Cela fait longtemps que des ONG s'opposent aux plantes génétiquement modifiées. Comme ils ne gagnent pas d'argent avec ces plantes et prétendent s'investir dans la défense des paysans pauvres, de l'environnement, de l'agriculture biologique et de la justice sociale, et contre le capitalisme et la mondialisation, ces groupes jouissent d'une grande confiance dans les médias, ainsi que dans les partis de gauche et verts.

 

 

Politique de l'obstruction

 

Des organisations européennes telles que Greenpeace et les Amis de la Terre (y compris BUND et Global2000) sont à cet égard en pointe ; elles ont des bureaux régionaux et des succursales dans de nombreux pays asiatiques et africains. Elles ont réussi à empêcher presque complètement la culture et la vente de produits issus de plantes génétiquement modifiées en Europe, en Afrique et dans de nombreux pays asiatiques. Actuellement, elles s'efforcent de bloquer l'importation d'aliments pour animaux provenant de cultures génétiquement modifiées comme le soja et le maïs en Europe, ainsi que de coton issu de plantes résistants aux attaques de certains insectes grâce au génie génétique.

 

Le riz, le blé ou d'autres plantes génétiquement modifiées destinées à la consommation humaine directe, telles que les fruits ou les légumes, n'ont pas pu être mis sur le marché jusqu'à présent ni aux États-Unis, ni en Europe. La seule exception : une papaye d'Hawaï portant une résistance à un virus, grâce à laquelle la culture de la papaye a pu être sauvée à Hawaï.

 

Dans les pays émergents et en développement, les choses sont différentes. L'Afrique du Sud cultive du maïs destiné à la consommation humaine depuis des années, et le Bangladesh produit des aubergines qui ont été rendues résistantes à un ravageur grâce au génie génétique. Pour les agriculteurs et les consommateurs, c'est une bénédiction parce que, auparavant, les ravageurs détruisaient une grande partie de la récolte – en dépit de l'utilisation des pesticides, dont les résidus se retrouvaient naturellement dans l'assiette des consommateurs.

 

 

L'exemple du Bangladesh

 

Au Bangladesh, les producteurs d'aubergine (l'aubergine, appelée brinjal, est un aliment de base) perdent 20 à 40 pour cent de leur récolte au foreur du fruit et de la tige [Leucinodes orbonalis], en dépit des 80 fois traitements, parfois 150, appliqués dans une saison – elle dure environ 200 jours. Beaucoup de ces pesticides sont depuis longtemps interdits en Occident en raison de leur toxicité. En l'absence de réglementation et d'équipements de sécurité, les agriculteurs parcourent leurs champs en portant des vêtements de tous les jours et des pulvérisateurs à dos. Tout au plus couvrent-ils leurs cheveux pour qu'ils ne collent pas du fait du brouillard de pesticide. Les mains, la bouche et le visage ne sont pas protégés. Souvent, les enfants doivent aider.

 

Grâce à la variété de brinjal Bt, développée par un organisme de recherche gouvernemental (Monsanto et d'autres entreprises agricoles n'ont pas été impliqués), la pulvérisation d'insecticides n'est plus nécessaire. La plante produit une protéine qui provoque la mort du foreur du fruit et de la tige. Elle provient d'une bactérie du sol qui est pulvérisée comme insecticide dans l'agriculture biologique ; mais la protéine n'affecte pas tous les insectes, seulement ceux qui se nourrissent de la plante de Brinjal Bt. Même si la semence est plus chère, la culture rapporte. La récolte est significativement plus importante, et de meilleurs prix peuvent être obtenus parce que les aubergines sont de meilleure qualité et plus saines. Ainsi, il y a pour la première fois au Bangladesh un aliment de base exempt de pesticides.

 

 

Le goût du luxe occidental

 

Cette amélioration de la santé et de la qualité de vie des agriculteurs et des consommateurs n'empêche pas les ONG occidentales et leurs ramifications de l'étranger d'investir, depuis maintenant près de deux décennies, des centaines de millions d'euros pour discréditer cette technique. Et nous sommes ici au cœur du problème. Les pays riches comme l'Europe peuvent se permettre de renoncer au génie génétique et bientôt également aux semences hybrides, aux pesticides – et éventuellement aussi se passer d'engrais minéraux –, car si la productivité agricole baisse en Europe, il est facile de trouver des produits alimentaires ailleurs dans le monde et de les importer. Les ravageurs ne sont pas problème pour les consommateurs européens. Si la récolte de colza baisse d'année en année à cause de l'interdiction des néonicotinoïdes, on importera l'huile de colza d'outre-mer. Si les légumes bio, les fruits bio et le blé bio sont en grande partie victimes de champignons en Europe, comme en 2016 et 2017, il n'y aura pas de famine comme il y a deux cents ans. Les supermarchés ne vendront pas de produits locaux, mais des concombres bio d'Israël, des pommes de terre bio d'Égypte, du vin bio et des pommes bio de Nouvelle-Zélande et de la farine bio de blé bio chinois. L'Europe pourrait probablement se permettre d'abandonner complètement l'agriculture sans affamer les Européens.

 

Les pays africains et asiatiques n'ont pas ce luxe. Ils sont en proie au changement climatique, à la sécheresse, aux inondations et à divers ravageurs qui trouvent des conditions de vie idéales dans les régions tropicales et subtropicales. Les insectes tels que le criquet ou la légionnaire d'automne se nourrissent sur toutes les cultures. De nombreuses cultures, y compris les oranges, le café et le cacao, mais aussi la banane à cuire ou dessert, le manioc, le blé et bien d'autres sont en danger d'extinction du fait de virus et de champignons. Les traitements pour plantes homéopathiques, la bouillie cuprique, la rotation des cultures et les cultures mixtes sont encore moins efficaces qu'en Europe, où les agriculteurs bio perdent régulièrement 30 à 40 % de leurs récoltes du fait des champignons et des insectes.

 

 

Désirs et réalités

 

Le Sri Lanka, qui a interdit l'utilisation de tous les produits agrochimiques en 2015 sous l'influence d'ONG occidentales pour devenir une « nation libre de produits toxiques », envisage maintenant d'assouplir l'interdiction de certains pesticides, y compris du glyphosate. La raison : les plantations de thé sont envahies par les mauvaises herbes, de sorte qu'elles sont difficilement accessibles. Dans la végétation dense, les serpents venimeux se propagent, le travail dans les plantations devient dangereux. Les pertes de récolte sont élevées. Des pertes de production sont également constatées dans d'autres cultures. Dans la riziculture, la consommation d'eau a augmenté de 20 pour cent en raison des inondations supplémentaires qui sont devenues nécessaires. Les ravageurs se propagent. Des ONG occidentales ont prétendu faussement que les pesticides étaient responsables de l'insuffisance rénale chronique dans certaines régions du Sri Lanka.

 

Ces derniers temps, le vent tourne également dans d'autres pays. Le succès des nouvelles variétés de coton et de brinjal génétiquement modifiées s'est répandu comme une traînée de poudre en Asie. Les récoltes s'améliorent, la contamination par les pesticides diminue, et les intoxications aiguës par les pesticides ont fortement diminué. Il n'est donc pas étonnant qu'en Inde, où l'opinion publique est encore fortement influencée par les initiatives anti-OGM influencées par l'Occident, il existe maintenant un marché noir pour les semences génétiquement modifiées. En Inde, un seul cotonnier résistant à des insectes est autorisé ; mais des millions d'agriculteurs, cultivent aussi illégalement d'autres variétés, y compris le cotonnier résistant au glyphosate et maintenant probablement aussi le brinjal Bt, dont les semences ont passé clandestinement la frontière avec le Bangladesh. La contrebande et la culture ne peuvent pas être empêchées efficacement, même si les ONG sont maintenant alarmées.

 

 

Démocratisation des méthodes de haute technologie

 

En outre, l'utilisation des technologies d'édition du génome révolutionne l'amélioration des plantes, que les ONG le veuillent ou non. Bien qu'elles essaient de dénigrer les nouvelles technologies comme étant« le génie génétique extrême », en réalité l'édition des gènes n'a rien de commun avec le génie génétique : il n'y a pas de transfert de gènes d'autres espèces ou encore de gènes marqueurs tels que la résistance à un antibiotique, et les modifications génétiques peuvent être définies avec précision. Les modifications obtenues ne diffèrent pas des résultats obtenus avec l'amélioration des plantes conventionnelle. L'avantage, cependant, est que l'édition du génome est plus rapide et plus contrôlée que les méthodes habituelles. Même des adversaires de longue date du génie génétique comme Urs Niggli, directeur de l'Institut de Recherche de l'Agriculture Biologique (FiBL) en Suisse, ont accueilli favorablement la nouvelle technologie et voient aussi les avantages pour l'agriculture biologique. Si l'édition du génome devait être interdite, alors d'autres interventions dans le matériel génétique des plantes devraient l'être aussi, comme l'amélioration des plantes par mutation ou par production d'hybride, pratiquée depuis 1930 et utilisée dans l'agriculture biologique, et plus encore la méthode CMS, par laquelle on fusionne aujourd'hui des cellules d'espèces différentes. Les techniques sont simples et peu coûteuses, pour l'amélioration des plantes il y a des licences sans redevances pour les technologies les plus importantes ; cela conduit ainsi à une démocratisation des méthodes plus rapides et plus précises, de sorte que les universités et les instituts de recherche dotés de petits budgets en Afrique et en Asie ont commencé à améliorer les variétés locales et des « plantes orphelines » qui sont des aliments de base dans ces pays.

 

Mais cette indépendance n'est pas bien vue par les activistes européens. Ils considèrent toujours l'Afrique comme un continent qui doit être administré et patronné depuis l'Europe, car les Européens savent manifestement mieux ce qui est bon pour les pays en développement défavorisés ou ingénus.

 

 

Pas de technologie génétique pour l'Afrique !

 

Ce slogan colonialiste par lequel un continent entier devrait se voir refuser la technologie moderne, est entonné tant par des ONG occidentales que par le Parlement Européen, qui, en 2016, a adopté par une large majorité (577 pour, 24 contre et 68 abstentions) le rapport Heubuch, que la députée verte Maria Heubuch avait initié et porté [voir sur ce site ici]. Il appelle l'UE à cesser de financer la Nouvelle Alliance du G8 pour la Sécurité Alimentaire et la Nutrition et à retirer son soutien au génie génétique vert en Afrique. Le rapport était presque exclusivement fondé sur des documents d'ONG ; les chercheurs ou les agriculteurs africains n'ont été ni interviewés ni entendus.

 

Lancée en 2012, la Nouvelle Alliance est un programme de développement agricole financé par le G8, l'UE, plusieurs entreprises, la Banque mondiale et la Fondation Bill & Melinda Gates. Elle vise à sortir 50 millions de personnes de dix pays africains partenaires de leur pauvreté en leur permettant d'investir dans l'agriculture moderne.

 

Le Parti Vert et le Parlement Européen la considèrent comme un colonialisme, car l'alliance ne profiterait qu'aux multinationales de l'agriculture. « Nous [Européens] avons déjà fait l'erreur de miser sur l'agriculture intensive en Europe et nous ne devrions pas répéter cela en Afrique, parce que ce modèle détruit les exploitations familiales et réduit la biodiversité », a expliqué l'eurodéputée verte Maria Heubuch. La question de savoir si et comment les pays africains peuvent utiliser le génie génétique devrait donc être décidée en Europe, et non pas par ceux qui sont directement concernés. S'ils ne s'en tiennent pas aux instructions de l'Europe, ils doivent en subir les conséquences et perdre les fonds nécessaires pour sécuriser l'alimentation de 50 millions d'Africains de manière durable. Pour les agriculteurs africains, il est préférable, selon les parlementaires européens, qu'ils pratiquent leur agriculture coutumière : sur de petites exploitations, insuffisamment équipées et sous-financées, avec des semences qui ne peuvent pas être améliorées rapidement pour faire face aux ravageurs et aux changements climatiques, avec le travail des enfants, avec des pesticides toxiques, sans possibilités de progrès et avec le+ risque constant de devoir s'endetter et de tomber dans la pauvreté abjecte après une mauvaise récolte.

 

 

L'Afrique conteste

 

Le fait que des institutions de recherche africaines étudient depuis longtemps les semences modernes et améliorent les cultures indigènes, pour lesquelles les multinationales de l'agriculture n'ont aucun intérêt, n'intéresse pas les parlementaires européens. « Ils veulent que nous restions des primitifs agricoles, coincés avec des technologies qui étaient déjà désuètes bien avant notre entrée dans le 21e siècle » a écrit l'agriculteur africain Gilbert Arap Bor dans une lettre ouverte au Parlement européen avant l'examen du rapport Heubuch. « Votre hostilité aux OGM nous a déjà fait reculer d'une génération. S'il vous plaît, ne prenez pas une décision qui pourrait nous appauvrir pour une autre génération en incitant les gouvernements africains à refuser des technologies agronomiques importantes que les agriculteurs de tant d'autres parties du monde tiennent pour acquises. [...] La dernière chose dont nous avons besoin est un groupe de pays riches fronçant les sourcils devant nos progrès sans avoir la moindre compréhension de notre situation. »

 

Une autre lettre ouverte d'agriculteurs nigérians dit : « Par la présente, nous tenons à affirmer catégoriquement que nous ne voulons pas une autre forme de colonialisme résultant de cette décision que vous êtes sur le point de prendre pour nous. Laissez-nous nos options pour les semences que nous pouvons utiliser. »

 

(Pour les opinions des activistes occidentaux sur l'agriculture néo-coloniale, voir aussi la contribution d'un chroniqueur du salon « Bio-Paradies Cuba »)

 

____________

 

* Ludger Weß écrit sur la science depuis les années 1980, principalement le génie génétique et la biotechnologie. Avant cela, il a fait des recherches en tant que biologiste moléculaire à l'Université de Brême. En 2006, il a été un des fondateurs d'akampion, qui conseille les entreprises innovantes dans leur communication. En 2017, il a publié ses polars scientifiques « Oligo » et « Vironymous » chez Piper Fahrenheit. Cet article a été écrit par Ludger Weß à titre privé.

 

Source : https://www.salonkolumnisten.com/oeko-kolonialismus/

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