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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Du vin dans des pesticides... Hips ! Une étude « scientifique » sur les pesticides dans le vin

3 Mars 2018 , Rédigé par Seppi Publié dans #Article scientifique, #Pesticides, #Gilles-Éric Séralini

Du vin dans des pesticides... Hips ! Une étude « scientifique » sur les pesticides dans le vin

 

 

(Source)

 

 

Dans une précédente livraison, nous avions commis une recension de « Le goût des pesticides dans le vin », de MM. Jérôme Douzelet et Gilles-Éric Séralini, publié chez Acte Sud.

 

Cet ouvrage a un pendant sous la forme d'un article « scientifique » des mêmes auteurs, « The Taste of Pesticides in Wines » (le goût des pesticides dans les vins).

 

Il est évidemment fort recommandé de ne rien écrire de désagréable sur l'ouvrage et l'article qui puisse se métamorphoser en exploit d'huissier. Les avertissements sont explicites (voir ici et ici – des « actions en justice » seraient en effet « nécessaires pour défendre une recherche indépendante de qualité »).

 

Mais les auteurs seront peut-être flattés de voir leur article promu sur un blog qu'ils peuvent trouver inamical – d'autant plus que l'article n'est pas référencé de manière facilement accessible sur le site du CRIIGEN... pourquoi cette discrétion ?

 

Voici donc le résumé de l'article « scientifique » (comme d'habitude, nous découpons en paragraphes) :

 

« Une toute première description du goût de 11 pesticides est proposée.

 

Ils sont détectés d'abord dans l'eau, fraîchement dilués aux niveaux trouvés dans les vins, par 36 professionnels du vin ou de la cuisine dans 195 tests à l'aveugle à différentes périodes. Ce sont les pesticides les plus fréquemment trouvés dans les vins de notre expérience.

 

Certains animaux peuvent détecter les pesticides et modifier leur comportement en réponse.

 

Afin de découvrir si les humains peuvent également détecter les pesticides par leur goût dans les vins, une expérience en trois étapes a été menée.

 

Premièrement, 16 paires de bouteilles de vin bio et non bio ont été identifiées dans 7 régions. Les mêmes cépage de chaque paire ont été cultivés sur les mêmes sols (dans des vignes voisines), dans le même climat et la même année. Les vins résultants ont été testés pour plus de 250 pesticides.

 

Des traces n'étaient présentes que dans une bouteille bio. En revanche, 4.686 ppb ont été détectés au total dans les flacons non bio, avec seulement 2 échantillons à 0 et une moyenne de 293 ± 270 [0-1144] ppb atteints avec jusqu'à 6 pesticides – principalement des fongicides et un herbicide à base de glyphosate.

 

Deuxièmement, 195 tests à l'aveugle avec 71 professionnels différents ont été menés à différentes périodes. Dans 77 % des cas, les vins biologiques ont été préférés.

 

Les mêmes pesticides seuls ou en mélange ont été dilués dans l'eau aux niveaux présents dans les vins. Au moins un pesticide du mélange a été identifié en tant que tel parce qu'il a été jugé différent de l'eau au goût dans les tests à l'aveugle : cela était vrai dans 85% des cas dans lesquels des réponses (147) ont été données par les professionnels et 58 % les ont tous reconnus.

 

Parmi les experts qui ont détecté des pesticides, 57 % ont identifié le vin qui les contenait dans la paire de bouteilles.

 

À notre connaissance, cette expérience est la première où les humains peuvent identifier des pesticides par leur goût. »

 

 

 

 

«...trois étapes... », « [p]remièrement... », « [d]euxièmement... »... non, il n'y a pas de troisièmement. Mais selon le texte de l'article, les professionnels ont indiqué dans la troisième étape lequel des vins contenait le même goût que celui qu'ils avaient perçu pour un pesticide ou une combinaison de pesticides dilué dans l'eau.

 

La petite averse de chiffres est intrigante. Nous avons du mal à comprendre l'ampleur de l'expérience. Des pourcentages sont offerts pour les « cas dans lesquels des réponses (147) ont été données par les professionnels ». Mais combien y a-t-il eu de « cas » en tout ? 195, ce qui donnerait 25 % de tests « blancs » (sans identification de pesticides dans l'eau) ?

 

Puisque nous en sommes aux chiffres, nous trouvons fort critiquable de communiquer préférentiellement et en priorité sur le nombre de pesticides recherchés (250) ; c'est de l'esbroufe, regrettablement fort courante, une fishing expedition, un chalutage, dont on savait au départ qu'elle ne recueillerait qu'un nombre limité de poissons : 9 et deux métabolites, dont un surprenant glyphosate et son métabolite AMPA.

 

Idem pour la quantité totale de résidus trouvés dans les 16 vins conventionnels. 4.686 µg/L ? Si les auteurs n'avaient pas mis la main sur le plus chargé, ils auraient dû annoncer 3.542... Ce genre d'« astuce » rédactionnelle est haïssable. L'échantillonnage est évidemment aléatoire. Mais remarquons que les chiffres de cet essai (293 µg/L) sont nettement supérieurs à ceux de Que Choisir dans son numéro de janvier 2017 (91 µg/L sur 40 vins, avec un vin le plus « chargé » à 440 µg/L).

 

Combien de testeurs ? « 36 professionnels du vin ou de la cuisine » ou « 71 professionnels différents » ?

 

Ne chipotons pas trop. L'expérience est sans nul doute originale, mais à notre sens un peu short, non aboutie. Faire identifier un goût (de n'importe quelle substance) dans l'eau, puis le retrouver, immédiatement après selon ce que nous avons compris, par des professionnels dans un échantillon de vin (sur deux proposés) est une chose ; l'identifier dans un vin à un moment quelconque en est une autre.

 

En définitive, il y a deux lectures (nous n'examinerons pas les nombreuses allégations au mieux incidentes).

 

Celle qui est suggérée implicitement, est que « les pesticides » dénaturent le goût du vin (c'est plus explicite dans le livre, ainsi que sur le site du CRIIGEN, mais avec un conditionnel de prudence : « Et ceux-ci [les pesticides] auraient tendance à gâcher les arômes », alors que le titre est péremptoire : « Ces pesticides qui changent le goût du vin »).

 

La deuxième lecture est que même les « nez » ont du mal.

 

En effet, dans le cas où des réponses ont été données, 15 % des experts n'ont identifié aucun résidu dans l'eau (si nous avons bien compris). Alors pour le vin...

 

Le chiffre de 58 % ayant identifié tous les pesticides dans l'eau est bien mystérieux, ne serait-ce que parce que nous ne savons pas combien de résidus étaient concernés, ni dans combien de dégustations (selon le texte de l'article, « une bouteille contaminée contenait de 1 à 6 pesticides » – ce n'est pas un monument de précision !). Ce chiffre a une contrepartie : 42 % des testeurs n'ont pas identifié l'ensemble des résidus qui leur avaient été soumis. Alors pour le vin...

 

Idem pour les 57 % des testeurs qui, ayant identifié un pesticide dans l'eau, ont ensuite identifié le vin qui le contenait. Comme il s'agissait d'un choix entre deux vins, ces 57 % ne sont sans doute pas différents du résultat d'un tirage au hasard (sans compter le fait qu'on a peut-être pu distinguer le vin bio du vin conventionnels sur la base d'autres critères).

 

Le consommateur n'a donc pas à se faire de soucis, sauf celui d'acheter une bonne bouteille à déguster – avec modération.

 

Pour ma part, je privilégierais toujours un vin « conventionnel », d'une vigne protégée contre le mildiou par des produits de synthèse bien moins nocifs pour l'environnement que l'infâme cuivre qui, n'eût été le lobbying du biobusiness associé aux producteurs de ce pesticide, aurait été interdit dans l'Union Européenne lors du précédent round de renouvellement.

 

L'article a été publié dans Food & Nutrition Journal du groupe Gavin Publishers. Ce groupe figure sur la liste de Beall des éditeurs prédateurs, de ceux qui ne sont pas regardants sur la qualité de ce qu'ils publient en pay to play (les auteurs payent pour se faire publier – en principe 1.560 dollars). Voir aussi ici. L'article a été reçu le 25 novembre 2017, accepté le 15 décembre 2017 et publié le 24 décembre 2017. En bref, une turbo-procédure...

 

L'exercice a été financé par les Fondations Biocoop et Léa Nature, en contrat, est-il dit, avec le CRIIGEN. Et la page du CRIIGEN se termine par : « Une preuve supplémentaire que manger bio, c’est manger mieux. »

 

Les auteurs se sont abstenus de présenter une déclaration sur les conflits d'intérêts.

 

Sur 29 publications citées, 9 sont de M. Séralini ou de membres de son équipe.

 

 

Post scriptum

 

Lisez aussi « "Le goût des pesticides dans le vin", expérience scientifique, ou propagande ? » de notre ami Anton Suwalki.

 

Nous publierons prochainement une traduction de l'opinion de M. Andrew Kniss.

 

Et accrochez-vous! (Source)

 

 

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