Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Ibuprofène, glyphosate et « principe de précaution » : ho, M. Hulot ! Eh bien, Mme Buzyn ? Ah bon, M. Macron ?

3 Février 2018 , Rédigé par Seppi Publié dans #Politique, #Glyphosate (Roundup), #Santé publique

Ibuprofène, glyphosate et « principe de précaution » : ho, M. Hulot ! Eh bien, Mme Buzyn ? Ah bon, M. Macron ?

 

 

L'ibuprofène, perturbateur endocrinien

 

Les médias ont beaucoup bruissé dès la publication de « Ibuprofen alters human testicular physiology to produce a state of compensated hypogonadism » (l'ibuprofène modifie la physiologie testiculaire humaine pour produire un état d'hypogonadisme compensé) d'un consortium franco-danois – le premier auteur étant M. David Møbjerg Kristensen (Danish Headache Center, Department of Neurology, Rigshospitalet, University de Copenhague, et Université de Rennes I, Inserm, EHESP-School of Public Health, Irset (Institut de Recherche en Santé, Environnement et Travail) - UMR_S 1085) et le dernier M. Bernard Jégou (Université de Rennes I, etc., etc., etc.).

 

Dès la publication ? Le jour même, ce qui témoigne d'une prodigieuse capacité des journalistes à ingérer et digérer une étude scientifique complexe et à en extraire la substantifique moelle pour la relayer de manière claire et compréhensible aux béotiens que sont la plupart des lecteurs de journaux – ou tout simplement des titres et, après un intense effort de volonté, des chapôs.

 

Ainsi donc, notre journal de référence national a publié le 8 janvier 2018 (date sur la toile) et à 21 heures, sous la signature de M. Paul Benkimoun, « L’ibuprofène perturbe la production de testostérone », avec en chapô :

 

« Une étude franco-danoise confirme chez l’adulte des phénomènes de perturbation endocrinienne de certains antalgiques délivrés sans ordonnance. »

 

Mais on peut aussi penser que les salles de presse des institutions de recherche auront procédé à la distillation du matériau scientifique en matériau médiatique, additionné de ces épices qui permettront audit matériau médiatique de retenir l'attention des journaleux ; lesquels attireront l'attention des lecteurs puis des réseaux dits « sociaux ». En bref, de faire le buzz.

 

Ainsi donc, l'INSERM a publié le 8 janvier 2018, à 21 heures, « Attention à la prise soutenue d’ibuprofène chez l’homme », avec en chapô :

 

« Une étude récente menée par des chercheurs de l’Inserm au sein de l’Irset montre que la prise soutenue d’ibuprofène induit chez de jeunes hommes sportifs un déséquilibre hormonal habituellement rencontré chez l’homme âgé et appelé "hypogonadisme compensé". Cette situation résulte des effets négatifs de l’ibuprofène sur la production de testostérone, et sur la production de deux autres hormones testiculaires. Ces résultats sont publiés dans Proceedings of the National Academy of Sciences»

 

Nous ne nous attarderons pas sur l'étude comparative des deux chapôs – l'un n'a pas sur-vendu l'étude et l'autre s'est livré à l'escalade dans la putasserie et l'anxiogénèse. Et ce n'est que le début... Si vous avez un ego surdimensionné de mâle sévèrement burné, surtout inquiet pour sa descendance masculine, la lecture de l'article du Monde risque de vous détourner à tout jamais de l'ibuprofène...

 

Sur le site de l'INSERM, c'est plus mesuré :

 

« Pour Bernard Jégou, directeur de recherche à l’Inserm et directeur de la recherche de l’école des hautes études en santé publique, qui est le coordinateur de cette étude, ainsi que pour Christèle Desdoits-Lethimonier, ingénieure de recherche de l’université de Rennes 1, qui est co-première auteure, les conclusions de ce travail sont à prendre au sérieux : "il existe des sous-populations d’hommes qui prennent de façon continue de l’ibuprofène, notamment des hommes ne souffrant d’aucune maladie chronique comme des athlètes de haut niveau. Si cet état d’hypogonadisme compensé s’installe, le risque pour eux est d’accroître les risques déjà liés à ce médicament, mais aussi d’altérer leur condition physique (muscles et os), d’hypothéquer leur santé reproductive et même psychologique.»

 

 

Une étude anxiogène qui s'ajoute à d'autres

 

Il y a d'autres conclusions qui sont « à prendre au sérieux ». Restons sur le journal dont même la date est fausse.

 

Le 10 mars 2017, il titrait : « Nouvelle alerte sur la prise d’ibuprofène par les femmes enceintes », avec en chapô :

 

« Déjà "formellement contre-indiquée" à partir du sixième mois de la grossesse, la prise de l’anti-inflammatoire serait nocive dès le premier trimestre pour les embryons de sexe masculin. »

 

Le 13 avril 2015, c'était « Ibuprofène : le risque cardiovasculaire serait accru à très forte dose »

 

Toutefois, il n'y a pas que des mauvaises nouvelles : le 2 mars 2011, le Monde, avec AFP, annonçait : « L'ibuprofène réduirait les risques de développer un Parkinson », avec en chapô :

 

« Les neurologues pensent que l'ibuprofène réduit l'inflammation dans le cerveau qui pourrait contribuer à la maladie. »

 

Mais c'est l'annonce d'une supputation avec deux conditionnels... Cela ne vaut pas grand-chose en comparaison de ce que nous venons de voir.

 

 

Ho, M. Hulot !

 

Souvenez-vous ! Le samedi 23 septembre 2017, M. Nicolas Hulot, Ministre de la Transition Écologique et Solidaire, donnait une interview à Ouest France. Elle est maintenant derrière un péage, mais la Croix nous en distille les éléments forts :

 

« Le ministre ajoute que "la justice et l’Histoire nous rattraperont" si rien n’est fait pour remédier au problème phytosanitaire.

 

"Au prétexte que c’est compliqué, doit-on continuer à mettre le sujet sous la table ?", demande-t-il. "Contre le glyphosate et son rôle de perturbateur endocrinien, et peut-être d’antibiotique surpuissant, il y a un faisceau de présomptions qui justifie d’appliquer le principe de précaution", affirme Nicolas Hulot. »

 

Ho, M. Hulot ! Dans le cas de l'ibuprofène, nous n'en sommes pas au « faisceau de présomptions »... et vous n'exigez pas l'application du « principe de précaution » – qui serait plutôt ici un principe de prévention d'atteintes à la santé dont des scientifiques et leurs communicants nous affirment qu'ils sont avérés ?

 

Ou serait-ce que « la justice et l’Histoire nous rattraperont » – « nous » devant s'entendre du courageux M. Hulot – uniquement dans le cas d'un (hypothétique) « problème phytosanitaire » ?

 

L'ibuprofène est pourtant en vente libre, certes comme (encore) le glyphosate. Mais, à la différence du second, le premier est utilisé par de très nombreux Français, pas nécessairement selon les prescriptions d'emploi et dans certains cas de manière abusive. Et il a des effets secondaires graves avérés.

 

Le glyphosate, à la différence de l'ibuprofène, est majoritairement utilisé, dans un cadre professionnel, par des applicateurs munis d'un certiphyto qui atteste de leur capacité à utiliser des produits phytosanitaires dans les règles de l'art. Et cette utilisation est encadrée par des règles d'enregistrement et, le cas échéant, contrôlée.

 

 

Eh bien, Mme Buzyn ?

 

Notre interpellation ne pouvait pas se limiter à M. Hulot.

 

Mme Agnès Buzyn, Ministre des Solidarités (mais pas de la transition solidaire...) et de la Santé est montée au créneau le 24 octobre 2017. De nombreux journaux ont retenu – lire : copié-collé – ceci :

 

« La ministre de la Santé Agnès Buzyn a déclaré mardi qu'il était "impératif" de faire en sorte que le glyphosate ne soit plus utilisé et que cela devait se faire "le plus vite possible", "sans trop pénaliser" l'agriculture.

 

"Le glyphosate est un cancérigène probable selon l'Organisation Mondiale de la Santé et donc il est impératif de faire en sorte qu'il ne soit plus utilisé", a dit la ministre sur Cnews.

 

Cela doit se faire "le plus vite possible, de façon à être capable d'en sortir et sans trop pénaliser notre agriculture qui a besoin de trouver des alternatives", a-t-elle ajouté. »

 

Passons sur la référence – sans doute volontairement – erronée à l'OMS. Mme Buzyn n'a pas invoqué le « principe de précaution », mais la rhétorique s'en approche : glyphosate égal danger, donc il faut l'éliminer.

 

Une rhétorique qui s'applique aussi – avec des preuves de danger bien plus solides – à l'ibuprofène...

 

Eh bien, Mme Buzyn ? Pas d'« impératif de faire en sorte qu'il ne soit plus utilisé » ?

 

 

Ah bon, M. Macron ?

 

 

Il y a eu un début de rétropédalage...

 

 

Jupiter Macron n'avait fourni aucune explication quand il a donné instruction au gouvernement de « sortir » la France du glyphosate dans trois ans au plus tard. Mais il abordé la question le 11 octobre 2017 dans le cadre de son discours de clôture de la première phase des États Généraux de l’Alimentation. Le Monde rapporte ses propos :

 

« Je vais vous le dire franchement, le bon débat n’est pas de savoir s’il faut sortir du glyphosate dans dix ans ou dans cinq ans, c’est comme si je vous disais que politiquement on sait régler la rapidité et la réalité de nos innovations technologiques [...]. Je pense que le bon débat, c’est d’abord de dire qu’au niveau européen reporter à dix ans la problématique du glyphosate n’est pas une bonne idée parce que c’est prendre une responsabilité face à l’Histoire. »

 

La « responsabilité face à l’Histoire » – un élément de langage très similaire à celui utilisé par M. Hulot précédemment – n'est-elle pas une allusion implicite à un danger sanitaire ?

 

Ah bon, M. Macron ? Ne peut-on pas affirmer aussi, et encore plus fort, que le silence et l'inaction face à « la problématique|[de l'ibuprofène] n’est pas une bonne idée » ?

 

 

Recentrons le débat !

 

Ce billet – les lecteurs l'auront compris – n'a pas pour objet d'inciter le gouvernement à retirer l'ibuprofène du marché au nom d'un principe de précaution mal compris, mal interprété et mal appliqué.

 

On devrait du reste le compléter : le 9 janvier 2018, le Monde a répercuté (comme bien d'autres) une autre mauvaise nouvelle de nature scientifique : « Le travail de nuit favorise le cancer chez les femmes », avec en chapô :

 

« Selon une analyse de 61 études sur 3,9 millions de personnes et plus de 100 000 patients, les infirmières de nuit sont particulièrement touchées, avec davantage de cancers de la peau, du sein et du système gastro-intestinal. »

 

La logique du pseudo-principe de précaution voudrait donc que l'on interdise le travail de nuit à toutes les femmes, et aux infirmières en particulier.

 

L'objectif de ce billet est au contraire de souligner l'irrationalité de la démarche qui a consisté à faire de l'à-plat-ventrisme devant une opinion dite « publique » – dite car largement fabriquée par des marchands de peur aux intérêts divers et dans certains cas importants (pensez au « biobusiness » qui finance Générations Futures et qui serait ravi de voir l'agriculture conventionnelle moins productive et compétitive...).

 

Tant l'ibuprofène que le glyphosate sont potentiellement dangereux, mais les risques sont bien supérieur pour le premier que pour le second (sauf à boire celui-ci au goulot du bidon, et encore).

 

Tant l'ibuprofène (et les autres médicaments) que le glyphosate (et les autres produits phytosanitaires) rendent d'éminents services – quand on en a besoin. Ce qui importe, c'est leur utilisation raisonnée, conformément aux prescriptions et aux préconisations d'emploi.

 

L'interdiction est/serait une malédiction.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article