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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Professeur Calestous Juma : plaidoyer pour l'innovation

8 Janvier 2018 , Rédigé par Seppi Publié dans #Divers

Professeur Calestous Juma : plaidoyer pour l'innovation
 

Mark Lynas*

 

 

Calestous Juma (9 juin 1953 – 15 décembre 2017) était un érudit et un défenseur des sciences. Photo Université Harvard

 

Aux yeux des étrangers, l'ascension de Calestous Juma peut sembler improbable ; d'origine modeste, né dans un village kényan éloigné, il est devenu un érudit, un auteur scientifique et un intellectuel internationalement reconnu à Harvard. Mais comme Juma aimait le raconter, il apprit l'innovation de ses parents, dont la pauvreté signifiait qu'ils devaient constamment évoluer pour survivre.

 

La vie n'a pas été facile pour le jeune Calestous. Né le 9 juin 1953 à Port Victoria, près de la frontière ougandaise, à l'extrême ouest du Kenya, sur les rives du lac Victoria, Juma était un garçon qui a souffert à répétition du paludisme, alors, comme encore aujourd'hui, un tueur fréquent de jeunes enfants dans la région. Il avait neuf ans lorsque des inondations ont envahi son village, entraînant des pénuries alimentaires pour toute la communauté.

 

Les inondations ont cependant donné à Juma sa première expérience de l'innovation. Son père, John Juma, charpentier, est allé dans l'Ouganda voisin et est revenu avec des boutures de manioc – un tubercule féculent, résilient, qui est un aliment de base ailleurs en Afrique de l'Est mais était à l'époque inconnu dans cette partie du Kenya. Juma père a proposé aux villageois affectés par les inondations de planter ce manioc, plus fiable.

 

Comme pour de nombreuses innovations, l'introduction du manioc par John Juma a été vivement débattue dans le village. Lorsque les cochons sauvages, chassés par les inondations, ont endommagé encore davantage ce qui restait des cultures du village, certains ont accusé le manioc de les avoir attirés. « Ils craignaient que ces plantes ne fassent naître des démons », se souviendra son fils plus tard. Mais finalement, son père a gagné la partie, et le manioc est depuis devenu un aliment de base national.

 

L'épisode a incité Juma à s'intéresser toute sa vie à l'innovation technologique, à l'environnement et à l'agriculture. Plus tard, il a traduit cela en influence dans le monde entier, en tant que secrétaire exécutif de la Convention sur la Diversité Biologique (CDB) entre 1995 et 1998, auteur de plusieurs livres sur l'innovation et l'agriculture, et plus récemment professeur de la pratique du développement international à la Harvard Kennedy School, de 2002 jusqu'à sa mort vendredi dernier après une lutte de deux ans contre le cancer.

 

La jeunesse de Juma a également fait ressortir son esprit d'entreprise. Toujours passionné de technologie, il a commencé à réparer des radios et des tourne-disques cassés à l'âge de 12 ans et a été dispensé de l'église le dimanche pour développer sa petite entreprise. Celle-ci a aidé Juma à payer ses frais de scolarité. « J'avais d'abord un emploi, puis j'ai pris ma retraite à l'école », plaisantera-t-il plus tard.

 

La mère de Juma, qui avait abandonné l'agriculture pour poursuivre une activité plus lucrative en tant que commerçante de poisson, de maïs et d'autres aliments, a également été une source d'inspiration. Elle avait appris une deuxième langue, le Luo, pour l'aider à développer l'entreprise. « Être capable de penser à des choses nouvelles, de faire des choses nouvelles, d'expérimenter, a toujours été une grande partie de ma petite enfance », se souvient Juma.

 

Mais l'argent est resté un problème. Sa famille étant incapable de payer des études plus poussées, Juma a travaillé comme professeur d'école élémentaire scientifique dans la lointaine Mombasa, sur la côte est du Kenya. Les cours se terminaient à midi et, l'après-midi, Juma écrivait parfois des lettres sur divers sujets au journal Daily Nation. Son style d'écriture attachant et plein d'esprit l'a rendu populaire et, en 1978, le Daily Nation l'a embauché en tant que premier journaliste dédié à la science et à l'environnement en Afrique subsaharienne.

 

Après six années passées à l'université du Sussex en Angleterre, où il a obtenu un doctorat en politique scientifique, Juma est retourné à Nairobi en 1988 pour fonder le Centre Africain d'Études Technologiques, la première organisation du genre sur le continent. Il a dirigé le nouvel institut avant de déménager à Montréal, Canada, en 1996, pour prendre la direction de la CDB de l'ONU. Il ne devait plus retourner vivre au Kenya.

 

En 1998, Juma a quitté l'ONU pour Harvard, en partie parce que – comme il l'a déclaré – il ne pouvait pas supporter de voir le Protocole de Carthagène [sur la prévention des risques biotechnologiques] adopté sous son regard en tant que secrétaire exécutif de la CDB. Le Protocole a inauguré une approche extrêmement restrictive de la biotechnologie en Afrique, conduisant à des politiques prohibitives qui ont maintenu les OGM hors du continent sur la base d'une justification scientifique bien étriquée. Se souvenant peut-être de l'expérience de son père dans l'adoption du manioc, Juma désignait Carthagène comme le produit d'une « vision du monde pessimiste ».

 

Calestous Juma a défendu l'innovation agricole.

 

Pour s'être prononcé en faveur de l'innovation agricole, et en particulier sur la question controversée des plantes génétiquement modifiées, Juma s'est vu dénigré par les militants anti-OGM. Cependant, il a refusé de riposter, rappelant doucement aux critiques qu'il n'était pas le défenseur d'une seule cause. Son livre de 1989, « The Gene Hunters » (les chasseurs de gènes), était en effet l'un des premiers avertissements que la révolution de la biotechnologie pourrait être une arme à double tranchant pour l'Afrique.

 

De plus, Juma avait pris soin de souligner que les plantes génétiquement modifiées ne pourraient fonctionner que dans le cadre d'un projet plus vaste visant à améliorer l'agriculture sur le continent. « Il ne sert à rien de remplacer le processeur de votre ordinateur si vous n'avez pas d'électricité », avait-t-il fait observer. Néanmoins, l'opposition incessante de beaucoup de gens à la nouveauté technologique le fascinait. Son dernier livre, « Innovation and its Enemies », relate les nouvelles technologies et les oppositions, de l'imprimerie à la margarine en passant par la réfrigération.

 

Même vers la fin de sa vie, en mauvaise santé et ayant perdu son fameux casque de cheveux gris après des mois de traitement contre le cancer, Juma n'avait rien perdu de sa bonne humeur irrépressible. Il a charmé le public lors de la conférence du Breakthrough Institute en juin 2017, où il a reçu le prix Breakthrough. Dans un esprit de générosité typique, il a immédiatement fait don des fonds à l'Institut pour son programme de formation des jeunes.

 

Plus, peut-être, que pour son intelligence et son charme, on se souviendra de Calestous Juma pour son optimisme. « Au fond, tout développement est expérimental. Personne ne sait ce qu'il fait », a-t-il déclaré à un journaliste lors d'un entretien en 2014 avec un petit rire. « Les Africains doivent aussi avoir la possibilité d'expérimenter. Ils vont faire des erreurs, mais ils peuvent aussi en tirer les leçons. »

 

Calestous Juma laisse une épouse, Alison, et un fils, Eric.

 

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Source : https://allianceforscience.cornell.edu/blog/professor-calestous-juma-advocate-innovation

 

 

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