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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

« Le Roundup face à ses juges »  : un « documentaire »... 10 théories du complot (1)

6 Janvier 2018 , Rédigé par Seppi Publié dans #Glyphosate (Roundup), #critique de l'information, #Activisme

« Le Roundup face à ses juges »  : un « documentaire »... 10 théories du complot (1)
 

Øystein Heggdal*

 

 

 

 

 

Introduction

Quand il s'agit de l'utilisation de produits chimiques dans l'agriculture, ce sont les anecdotes et les sentiments qui l'emportent souvent

L'épidémie argentine

Poulets et crapauds atteints de malformations

Breveté comme adoucisseur d'eau

Les daphnies mortes.

 

(À suivre)

 

Le glyphosate est un antibiotique

Dr Don Huber et les 40 maladies

Le Sri Lanka et la maladie rénale chronique

Porcs atteints de malformations

Manipulation de la recherche

Que se passe t-il ici ?

 

 

 

 

Introduction

 

En novembre, le réseau de télévision d'État de la Norvège (NRK) a diffusé le documentaire activiste français « Le Roundup face à ses juges ». C'était quelques heures seulement après la décision de l'UE de réautoriser l'utilisation du glyphosate pour cinq autres années dans l'Union. J'ai été invité au débat qui a suivi la diffusion, mais comme ils ne m'ont pas donné deux heures pour le démystifier, voici un long article pour tous ceux qui veulent plonger dans les eaux boueuses de l'activisme anti-glyphosate en Europe.

 

Tout d'abord, répétez après moi : « Ce n'était pas un procès ! ». En octobre 2016, des militants anti-OGM ont organisé un « Tribunal Monsanto » à La Haye. Il s'agissait d'un coup de pub monté par Marie-Monique Robin, la même qui a réalisé le documentaire, et la Fédération Internationale des Mouvements pour l'Agriculture Biologique, une organisation faîtière regroupant diverses associations bio dans le monde.

 

Ce « tribunal » n'avait rien à voir avec la Cour Internationale de Justice à La Haye ; il n'avait rien à voir avec le droit international et les accords internationaux. C'était du théâtre, une farce, du spectacle.

 

 

Ils/elles ont osé "siéger" sous cette banderole ! Elle (Mme Françoise Tulkens) a osé porter un coup fatal aux instances qu'elle a servies -- dont la Cour Européenne des Droits de l'Homme -- en "présidant" cette pantalonnade.

 

 

L'accusé dans cette parodie de procès était bien sûr la société américaine de semences et de produits chimiques agricoles Monsanto. Car qui d'autre produit des plantes génétiquement modifiées et vend des pesticides ? Eh bien, un certain nombre en fait : Bayer, Syngenta et DuPont, par exemple. Mais pour une raison étrange, c'est seulement Monsanto qui est mauvais et doit être traîné au palais de justice de la com'. L'une des raisons en est que Monsanto a inventé le glyphosate, ingrédient actif de l'herbicide populaire Roundup.

 

 

 

Non, ceux-là ne sont pas de Monsanto...

 

 

L'ironie est que Monsanto est avant tout une entreprise semencière, les herbicides représentant 15 à 20 % des ventes. La plupart de ses concurrents sont des entreprises chimiques avec des activités annexes dans les semences.

 

Le glyphosate agit sur les plantes en bloquant le fonctionnement d'un enzyme nécessaire à la photosynthèse : l'EPSP synthase. Sans lui, les plantes ne peuvent pas pousser et meurent. L'enzyme se trouve principalement dans les plantes, de sorte que l'ingrédient actif du Roundup a une très faible toxicité pour d'autres organismes vivants.

 

Le fait est que 3.300 études examinées par des pairs et tous les organismes de réglementation dans tous les grands pays de la planète ont dit que le glyphosate est l'un des herbicides les moins nocifs pour la santé humaine et animale ou pour l'environnement. Bien sûr, cela n'a pas été soumis au « Tribunal Monsanto ».

 

 

Quand il s'agit de l'utilisation de produits chimiques dans l'agriculture, ce sont les anecdotes et les sentiments qui l'emportent souvent

 

Le documentaire commence avec une mère et son enfant malade. La mère nous dit qu'elle a utilisé un herbicide à base de glyphosate dans une carrière équestre alors qu'elle était enceinte, et qu'elle a donné naissance à un enfant atteint d'une atrésie de l'œsophage. La connexion est claire ! Sauf que c'est l'une des malformations les plus courantes ; un cas pour 2.500 à 5.000 naissances par an [ou ici en français]. Je ne peux rien trouver qui indique que l'incidence des malformations a augmenté au cours des 40 dernières années, et depuis la première fois qu'elle a été décrite, en 1697... oh, juste quelques années avant que nous ayons commencé à contrôler les mauvaises herbes avec du glyphosate.

 


 

Schéma de l'atrésie de l'œsophage. Il existe plusieurs formes, plus ou moins sévères.

 

 

Les autorités australiennes ont examiné les recherches concernant l'exposition au glyphosate pendant la grossesse et les malformations chez les fœtus. Ils ont constaté que dans les expériences sur les animaux, la plus forte dose de glyphosate sans effet nocif sur la mère et le fœtus était de 300 milligrammes de glyphosate par kilogramme de poids corporel et par jour. C'est 1.000 fois ce que les autorités australiennes ont fixé comme dose journalière maximale acceptable (page 8 [lien non fonctionnel, mais voir ici]). Il est impossible que des femmes puissent atteindre de telles concentrations dans le corps en manipulant du glyphosate ou en mangeant de la nourriture avec des résidus de glyphosate. Pour arriver à de telles concentrations, vous devrez peut-être boire du glyphosate concentré.

 

 

L'épidémie argentine

 

Ensuite, nous passons à l'Argentine, où l'utilisation du glyphosate a considérablement augmenté après l'introduction de plantes génétiquement modifiées qui peuvent résister à la pulvérisation de glyphosate. Eh oui, il est clair que l'agriculture argentine a radicalement changé au cours des 30 dernières années ; on y produit maintenant plus de cinq fois plus de soja qu'au milieu des années 90 et on y utilise environ 10 fois plus de pesticides.

 

Mais ce qu'ils ne mentionnent pas dans le documentaire, c'est que le glyphosate n'est qu'une petite partie de cette histoire. En Argentine, ils utilisent un large éventail de matières actives qui ne peuvent pas toujours être utilisées ailleurs, comme le chlorpyrifos, l'atrazine, le 2,4-D et la cyperméthrine. Les règlements de santé et de sécurité de l'Argentine ne semblent pas correspondre à une norme d'excellence. Le rapport sur les pesticides et le milieu de travail agricole en Argentine décrit comment ceux qui travaillent avec des pesticides n'ont pas été formés sur les pesticides dangereux (généralement des insecticides) et moins dangereux (herbicides). Seulement la moitié des applicateurs utilisent des tracteurs avec des cabines et des filtres à air.

 

L'un des « témoins » de l'Argentine est le Dr Damián Verzeñassi, qui publie des recherches en collaboration avec le Dr Medardo Ávila Vázquez depuis plusieurs années. Ils font partie d'un réseau de médecins appelés « Médicos de pueblos fumigados » qui prétendent que la fréquence du cancer a triplé chez les enfants, et que le nombre de fausses couches et le nombre d'enfants atteints de malformations a quadruplé au cours des 20 dernières années.

 

Maintenant vous pourriez penser que le bon docteur a obtenu ces chiffres à partir de quelques sortes de statistiques de santé publiquement disponibles ; mais non : ils ont été basés sur des enquêtes. Le Dr Ávila Vázquez a reçu un blâme public de son département il y a trois ans parce qu'il avait envoyé 27 étudiants pour faire un sondage sur 5.000 personnes sur une durée de deux jours ouvrables pendant lesquels ils ont posé des questions sur les personnes récemment atteintes de maladies. La faculté a rejeté l'hypothèse que l'on puisse mener une enquête appropriée de cette envergure en si peu de temps. Elle a également jugé qu'il était irresponsable d'utiliser des étudiants inexpérimentés pour des méthodes aussi peu scientifiques. La faculté a déclaré qu'elle ne soutenait pas ni n'acceptait les allégations qu'Ávila Vázquez a formulées au nom de l'université.

 

 

 

 

L'année suivante, les médecins du réseau ont proclamé que ce n'était pas le virus Zika qui provoquait un développement anormal de la tête des enfants (microcéphalie), c'est... attendez... le glyphosate ! Et ainsi va l'histoire.

 

[Ma note : en fait, ils ont incriminé le pyriproxifène, un insecticide (qualifié d'herbicide dans l'article cité en référence). Ce n'était donc pas le glyphosate... mais toujours un produit du diable personnifié. Ah, mais le pyriproxifène est un produit du japonais Sumitomo ? Il suffit de dire que Sumitomo est une filiale de Monsanto.]

 

 

Extrait d'un document des Médicos de Pueblos Fumigados.

 

 

Il serait également étrange que le glyphosate soit à l'origine d'un énorme problème de santé non découvert en Argentine, étant donné que la mortalité infantile n'a cessé de diminuer dans les années qui ont suivi l'introduction des plantes résistantes au glyphosate.

 

 

 

 

Comparons avec un pays ayant une forte consommation de glyphosate et une forte proportion de soja génétiquement modifié. Cette semaine [le 9 novembre 2017], le Journal of the National Cancer Institute a publié une giga-étude à long terme sur le lien entre le glyphosate et l'occurrence des cancers parmi ceux qui sont le plus fortement exposés au glyphosate, à savoir les agriculteurs [résumé traduit ici]. Avec 54.251 participants interrogés, c'est la plus grande étude dans son genre. Les auteurs n'ont trouvé aucun lien entre l'incidence des cancers et l'utilisation professionnelle du glyphosate.

 

« Dans cette vaste étude de cohorte prospective, aucune association n'était apparente entre le glyphosate et les tumeurs solides ou les affections lymphoïdes malignes dans leur ensemble, y compris le LNH et ses sous-types. Il y avait des preuves d'un risque accru de LMA pour le groupe le plus exposé qui nécessitent une confirmation. »

 

 

Poulets et crapauds atteints de malformations

 

En Argentine, nous rencontrons également Rafael Lajmanovich, un chercheur qui a montré qu'un certain type de formulation de glyphosate provoque des malformations chez les poulets et les embryons de crapauds. Mais il injecte ce mélange dans les embryons, ce qui ne correspond pas exactement à la façon dont le fœtus sera normalement affecté par le glyphosate. Je suppose que si vous injectiez de l'aloe vera dans un embryon, cela ne se passerait pas très bien non plus.

 

 

Extrait d'un document de l'APVMA.

 

 

Maintenant, il est également incontestable que certains des additifs utilisés dans les pesticides à base de glyphosate sont toxiques pour les organismes aquatiques. Cela fait plusieurs années que l'utilisation de certains additifs est limitée autour des points et des cours d'eau, et a été en partie éliminée. Mais ici ce sont les additifs qui ont fait problème, pas le glyphosate.

 

 

Breveté comme adoucisseur d'eau

 

Ce qu'ils disent dans le film, que le glyphosate a été découvert en 1950 par un Suisse nommé Henri Martin, est vrai. Il est tout à fait exact que le glyphosate a été breveté comme un chélateur, c'est-à-dire que le glyphosate peut se lier aux ions métalliques tels que le calcium et le magnésium. Il a donc pu être utilisé pour empêcher les dépôts de calcaire dans les chauffe-eau.

 

[Ma note : Le glyphosate a été breveté en 1964 – en tant que membre d'une famille de substances – en tant que produit pour Stauffer Chemicals.

 

 

 

Le droit des brevets états-unien exige que l'invention soit utile (« useful »). Dans le reste du monde, c'est « susceptible d'application industrielle ». Il faut donc citer dans le document de brevet une utilisation potentielle... et ce fut – notamment mais pas exclusivement – le pouvoir chélatant.

 

 

 

 

Bien sûr, le monde écolo-taliban joue sur ce brevet – et la mention des propriétés chélatantes à titre d'illustration de l'utilité – pour faire croire au reste du monde que le glyphosate est une invention du diable susceptible de nous anéantir. À ma connaissance, toutefois, le glyphosate n'a jamais été utilisé comme chélatant (ni, du reste, pour déboucher les tuyaux).]

 


 

 

 

Le film essaye d'en faire quelque chose d'inconnu et d'effrayant, ce qui n'est certainement pas le cas. Le glyphosate appartient à une catégorie de composés connus sous le nom de phosphonates, un groupe de substances utilisées dans les usines de traitement de l'eau [ma note : et dans certains de nos détergents ménagers]. Les chélateurs ne sont pas nécessairement dangereux en soi. Ils sont utilisés, par exemple, dans les aliments, les médicaments et les détergents. L'acide malique, l'acide citrique et certains acides aminés sont des chélateurs couramment utilisés.

 

Il y a beaucoup de chélateurs naturels dans le sol et dans les plantes. Le transport des minéraux est une fonction commune. La chlorophylle et l'hémoglobine sont toutes deux des chélateurs. Cependant, le glyphosate est un chélateur plutôt faible, ce qui rend complètement impossible l'obtention des effets que le film montre. Les allégations selon lesquelles le glyphosate provoquerait une carence nutritionnelle chez les plantes ne sont pas étayées par les preuves. Selon une étude bibliographique majeure dans le domaine :

 

« En général, aucune des recherches sur les effets de l'agent chélateur sur l'absorption des métaux n'indiquerait qu'un chélateur faible tel que le glyphosate réduirait ou augmenterait l'absorption de cations de micronutriments du sol. »

 

Un autre problème de cette théorie est qu'il y a infiniment plus de métaux dans le sol que de molécules de glyphosate et qu'une molécule de glyphosate ne peut se lier qu'à un seul ion métallique :

 

« L'examen des niveaux de glyphosate dans les graines de soja RG à maturité et des niveaux de minéraux dans les graines de soja montre que, sur une base molaire, le rapport du métal au glyphosate peut être de près de 10.000 fois plus de Mn à environ 100.000 fois plus de minéraux tels que Mg ou Ca par rapport au glyphosate. »

 

Les chercheurs ont conclu qu'il y a peu de preuves disponibles montrant que le glyphosate pourrait causer des carences nutritionnelles dans le sol et les plantes ou que cette carence nutritionnelle (inexistante) devrait conduire à des maladies réelles. Au contraire, les données provenant des États-Unis montrent que les rendements des cultures augmentent d'année en année.

 

 

Les daphnies mortes

 

Le film nous emmène également à Tromsø, en Norvège, pour rencontrer Thomas Bøhn au Centre National de Biosécurité Genøk. Il nous dit que les daphnies nourries avec du soja Roundup Ready sont mortes plus tôt que les daphnies nourries au soja conventionnel ou biologique. Cependant, ce que Bøhn ne vous dit pas, c'est que la conception expérimentale de ses essais était si problématique qu'aucun d'eux ne répondait aux normes utilisées par l'EFSA pour évaluer le glyphosate ou le soja génétiquement modifié. Les études sur les daphnies du Genøk sont si mauvaises que Jeremy Sweet, qui fait partie du groupe scientifique de l'EFSA sur les plantes génétiquement modifiées, les a utilisées comme exemple de ce qu'il ne faut pas faire pour réaliser des études sur les daphnies. Les gens du Genøk laisse courir leurs études jusqu'à ce que suffisamment de bruit statistique soit introduit pour qu'elles atteignent la conclusion prédéterminée qu'ils recherchent.

 

Pour en savoir plus sur le Genøk : « How Norway Became an Anti-GMO Powerhouse » (comment la Norvège est devenue une puissance anti-OGM).

 

À suivre

_______________

 

* Øystein Heggdal est un agronome norvégien. Il est titulaire d'un baccalauréat en sciences de l'environnement et en ressources naturelles. Il travaille actuellement comme journaliste pour Norsk Landbruk, un magazine agricole norvégien.

 

Liv Langberg, Anders Halvorsen et Bernt Førre ont apporté un soutien essentiel à la recherche.

 

L'article a paru dans Norsk Landbruk sous le titre : « Konspirasjonsteorier om glyfosat på NRK ». Il a été traduit en anglais par Øystein Heggdal et Marc Brazeau et publié dans Food and Farm Discussion Lab, un blog qui mérite la visite, sous le titre : « 10 Conspiracy Theories About RoundUp in a Single Documentary ».

 

Source : http://fafdl.org/blog/2017/12/04/conspiracy-theories-about-glyphosate/

 

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Efget 08/01/2018 19:57

Parmi les agents chélatants naturels on peut citer aussi l’acide tartrique qui est un complexant très efficace du magnésium et du calcium. Il est présent-entre autres- dans les raisins et par voie de conséquence dans le vin. Etant sans saveur, il est utilisé en tant qu’additif alimentaire comme agent d’acidification et antioxydant (jus de fruits par ex), y compris dans la filière d’alimentation biologique.

Seppi 21/01/2018 14:06

Bonjour,

Merci pour le commentaire et l'information.

Si vous avez des informations plus précises sur les puissances respectives...

MMR a étalé sa « science » ici :

https://www.arte.tv/sites/robin/2017/11/29/un-responsable-de-linra-pris-en-flagrant-delit-dincompetence/