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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Renverser la vague du progrès : l'histoire du coton au Burkina Faso

19 Décembre 2017 , Rédigé par Seppi Publié dans #OGM, #Afrique

Renverser la vague du progrès : l'histoire du coton au Burkina Faso

 

Joseph Opoku Gakpo*

 

 

Seidu Konatey, producteur de coton au Burkina Faso. Photo Joseph Opoku Gakpo

 

Avec trois épouses, 10 enfants et des dizaines de petits-enfants à prendre en charge, Seidu Konatey, 63 ans, est un homme qui ne connaît pas de repos. Il passe au moins 10 heures par jour à travailler dans ses 15 hectares de champs de coton à Diguima et Palsama, dans le district de Pandema au Burkina Faso.

 

En 2018, ce sera la 35ème année de suite qu'il aura été dans cette production ; il n'y a rien dans la culture du cotonnier qu'il n'ait jamais vu auparavant. La production de coton représente beaucoup de travail, car il faut environ 24 semaines entre le semis et la maturité. Mais rien n'inquiète plus Seidu que les ravages du ver de la capsule qui attaque et détruit le coton. Les larves peuvent causer jusqu'à 90 pour cent de perte de rendement. Le ravageur se nourrit voracement sur les feuilles de la plante, la plante elle-même et la capsule qui produit les fibres. En Afrique de l'Ouest, 25 à 35 pour cent de tout le coton sont perdus à cause de ces ravageurs.

 

La pulvérisation de pesticides a longtemps été le principal moyen d'y faire face. La moitié des pesticides importés en Afrique est utilisée pour le cotonnier, une situation qui représente une menace extraordinaire pour la santé humaine et l'environnement.

 

Seidu dit que le problème des attaques des ravageurs est devenu incontrôlable au milieu des années 1990. Les agriculteurs utilisaient au moins un à deux litres de pesticides par hectare pour traiter les champs de coton, et ce, au moins six fois par saison. Au Burkina Faso, il y a plus de 600.000 hectares de coton. Cela équivaut à environ 7,2 millions de litres de produits chimiques potentiellement dangereux qui sont pulvérisés chaque année au Burkina Faso – juste pour le cotonnier.

 

« Nous cultivions de façon conventionnelle jusqu'à ce que nous traitions jusqu'à six à quinze fois par saison », dit Seidu. « Beaucoup de produits chimiques étaient inefficaces pour traiter les ravageurs. Nous avons eu beaucoup de champs détruits. La plupart des agriculteurs ne pouvaient pas rembourser leurs prêts. Nous avons continué à changer de produits chimiques mais les infestations restaient massives. »

 

Bidons vides de pesticides dans un champ de coton au Burkina Faso. Photo Joseph Opoku Gakpo

 

Les parties prenantes ont donc commencé à chercher des solutions de rechange pour lutter contre les ravageurs. Le gouvernement était désespéré car la nation dépensait jusqu'à 60 millions de dollars US par an en pesticides importés. Au début des années 2000, la société agricole américaine Monsanto a lancé des tests pour introduire des semences de cotonnier génétiquement modifié ayant le potentiel de lutter contre les ravageurs de la capsule au Burkina Faso.

 

Connues sous le nom de cotonnier Bt, les semences contiennent des gènes d'une bactérie qui rendent le cotonnier naturellement résistant aux ravageurs de la capsule. Le Bt (Bacillus thuringiensis) est une bactérie du sol très répandue qui produit des protéines toxiques pour certains organismes nuisibles, y compris le ver de la capsule, mais qui ne nuisent ni aux humains ni aux animaux. Il a été utilisé pour lutter efficacement contre les ravageurs dans de nombreuses cultures GM à travers le monde, ainsi que dans l'agriculture biologique. Après cinq années d'essais, un cultivar Bt a été mis à la disposition des agriculteurs du Burkina Faso en 2008.

 

« De 15 traitements par an, ils nous ont promis qu'avec le cotonnier Bt, nous ne traiterions plus que deux fois », se souvient Seidu. « Nous étions surpris. Nous avons essayé et constaté que c'était vrai. Nous étions tous très heureux. »

 

Le cotonnier Bt est devenu extrêmement populaire et, en 2014, plus de 70 pour cent de tout le coton cultivé au Burkina Faso était génétiquement modifié. Il a permis de réduire jusqu'à 70 pour cent l'utilisation de pesticides, ce qui a permis aux agriculteurs de réaliser d'importantes économies et de réduire les pressions sur l'environnement. Avec la capacité de la nouvelle variété à lutter contre les ravageurs, le rendement du cotonnier a augmenté d'environ 22 pour cent en moyenne dans les fermes du Burkina Faso. Le montant des bénéfices supplémentaires réalisés par les agriculteurs représentait en moyenne environ 51 pour cent des économies réalisées sur la main-d'œuvre pour les traitements et les investissements dans les produits chimiques.

 

Selon Ali Campaore, Secrétaire Général de l'Association Interprofessionnelle du Coton du Burkina (AICB), « en huit campagnes d'adoption, le dossier a montré que le cotonnier génétiquement modifié permet un meilleur contrôle des ravageurs et favorise une bonne lutte antiparasitaire dans le coton. »

 

Coton endommagé par le ver de la capsule. Photo de Joseph Opoku Gakpo

 

Mais il y avait des problèmes avec la nouvelle variété. Le Burkina Faso produit du coton de qualité supérieure en raison de la longueur de la fibre. Les sociétés cotonnières se sont dites préoccupées par le fait que la longueur des fibres de la nouvelle variété était plus petite et moins demandée, et qu'elles avaient des difficultés à obtenir des prix élevés pour le produit sur le marché international.

 

Avant la culture du cotonnier génétiquement modifié, la majeure partie du coton du Burkina Faso avait une longueur moyenne de fibre de 28,58 mm. Mais après l'introduction du cotonnier génétiquement modifié, une grande partie du cotonnier avait une longueur de fibre de 26,98 mm. Les sociétés cotonnières affirment que cette différence de 1,6 mm leur a coûté 50 milliards de francs CFA (76 millions d'euros) sur cinq campagnes agricoles. Elles ont donc décidé de faire une pause dans la poursuite de la plantation de cotonnier GM jusqu'à ce que le problème puisse être résolu.

 

« L'Association Interprofessionnelle du Coton du Burkina (AICB) a décidé de suspendre momentanément la culture du coton OGM au Burkina Faso à partir de la prochaine campagne agricole. Cette décision sera maintenue jusqu’à ce qu’une solution technique puisse être trouvée par Monsanto ou par tout autre partenaire. », a déclaré l'industrie en 2015.

 

Différentes raisons ont été données pour le problème. Le cotonnier GM (Bollgard II) avait été produit en croisant des variétés de cotonnier Bt américaines déjà modifiées avec des variétés locales du Burkina Faso. Alors que certains pensent que le problème est le résultat d'un faible nombre de rétro-croisements (trois au lieu de sept), d'autres disent que le problème est apparu parce que le gène Bt a été introduit dans une variété locale qui ne donne pas une assurance à 100 pour cent de fibres longues. Mais les responsables de Monsanto ont une explication différente.

 

« Ce qui s'est passé, c'est que le Burkina a fait approuver une culture biotechnologique. Ils n'avaient pas de programme de sélection pour améliorer la variété », explique Jonathan Jenkinson, responsable de la sélection pour l'Asie et l'Afrique chez Monsanto. « Donc ce qui s'est passé est que le trait était là et fournissait tous les avantages nécessaires, mais les variétés qui étaient mises en circulation n'étaient pas nouvelles et améliorées chaque année. » Interrogé pourquoi Monsanto n'a pas insisté sur le programme d'amélioration annuel pour le cotonnier GM, Jenkinson répond : « Nous avons mis ce trait à la disposition de l'institution de recherche burkinabé. Le propriétaire local du germoplasme aurait dû entreprendre un programme annuel d'amélioration. »

 

M. Robert Fraley, Vice-président et Directeur de la Technologie chez Monsanto, apporte plus de lumière sur la question. « Les caractères biotechnologiques fonctionnent bien mais le cotonnier doit être continuellement sélectionné pour la qualité et le rendement et toutes les propriétés agronomiques. Il faut un engagement continu à la fois pour développer la technologie, développer la sélection et fournir le meilleur système pour les agriculteurs. »

 

M. Edgar Traore, coordinateur du Burkina Faso pour l'OFAB. Photo Joseph Opoku Gakpo

 

Les chercheurs de Monsanto et du Burkina Faso conviennent que le problème peut être résolu scientifiquement. M. Edgar Traoré, Coordinateur du Forum Ouvert sur les Biotechnologies Agricoles (OFAB) au Burkina Faso, a déclaré : « Il est possible de faire plus de rétro-croisements. Le trait peut aussi être introduit dans une variété locale avec une longueur de fibre encore plus grande pour corriger cela. » Mais ces options n'ont pas été entièrement explorées et maintenant la décision a été prise de retirer les nouvelles variétés.

 

Les agriculteurs comme Seidu ne sont pas contents, disant qu'ils auraient fait un choix différent s'ils en avaient eu le pouvoir. « Les agriculteurs ont aimé les OGM mais n'ont eu pas d'autre choix que de les abandonner parce que l'entreprise (SOFITEX) vous donne des semences, des produits chimiques et des engrais sous forme de prêts. Donc, s'ils décident de les retirer, les agriculteurs n'ont pas le choix », dit-il. Le gouvernement du Burkina Faso détient des parts majoritaires dans la SOFITEX, la principale société cotonnière du pays, qui contrôle tout dans le secteur, de la production à la transformation en passant par la commercialisation.

 

Seidu s'inquiète également du retour des jours d'utilisation accrue de pesticides. « L'année dernière était encore meilleure. Mais cette année, la situation sera terrible. J'ai investi 100.000 francs CFA (150 euros) pour acheter des produits chimiques supplémentaires. J'ai traité 10 fois mais je n'ai pas eu de récolte. En attendant, je dois rembourser 2 millions de francs CFA (3.000 euros) de prêts. Je vais avoir du mal à rembourser », se lamente-t-il.

 

Il est également inquiet pour ses enfants. « Cette année, si je ne peux pas acheter de bicyclette pour les enfants parce que j'ai perdu de l'argent, ils iront tous dans des activités minières illégales pour l'obtenir. Si les autorités ont nos intérêts à cœur, elles devraient ramener le coton génétiquement modifié », ajoute-t-il.

 

Soro Mahmoud, un père de sept enfants, est l'un de ces agriculteurs qui sont convaincus qu'ils n'ont pas été bien traités par la société cotonnière. Il possède une exploitation cotonnière de six hectares à Tugankura dans le district de Dandee au Burkina Faso. Dans ses champs, il récoltait habituellement 12 tonnes de coton. Mais cette année, il n'en attend que 3 tonnes à cause de la forte pression des ravageurs. Il s'inquiète également pour sa santé maintenant qu'on traite plus souvent.

 

« En conventionnel, vous traitez six fois. Et puis, lorsque vous avez fini, vous avez beaucoup de problèmes avec votre poitrine », regrette-t-il. « Les pesticides sont toxiques. J'ai fait l'expérience d'une intoxication. Après le traitement, j'ai eu une irritation de la peau, puis de la fièvre, puis des frissons et des problèmes de respiration. »

 

À Kiere, dans le district de Hounde, Bazoume Edith Bienaure, productrice de coton et mère de deux enfants, fait écho aux préoccupations concernant la santé et la sécurité. Elle produit généralement des cultures vivrières, y compris du maïs, du sorgho et du millet, à proximité des champs de coton. Elle dit que les aliments sont également contaminés lorsque les champs de coton sont traités. « Lorsque nous utilisons les pesticides sur les champs de coton chaque semaine jusqu'à la récolte, ils contaminent les cultures vivrières des champs voisins. Lorsque nous en mangeons les produits, cela provoque des maux d'estomac, des maux de tête, de la diarrhée et d'autres maladies », explique-t-elle.

 

À l'heure où d'autres pays réalisent de grands progrès dans la culture du cotonnier Bt, le Burkina Faso semble être en marche arrière. En Afrique du Sud aujourd'hui, près de 100 pour cent du coton produit est du Bt, alors qu'en Australie, ce chiffre est de 97 pour cent. Aux États-Unis, c'est 80 pour cent, et 42 pour cent au Brésil.

 

Mais le Burkina Faso cultive désormais zéro pour cent de cotonnier Bt et les agriculteurs ne sont pas heureux. Les jours de l'utilisation réduite de pesticides dans les plantations de coton du Burkina Faso ont disparu ; le revenu plus élevé pour les agriculteurs n'est plus ; et l'environnement propre et sain dans et autour des champs de coton est devenu pollué, menaçant la vie de beaucoup.

 

Bien que ce changement puisse augmenter les bénéfices des sociétés cotonnières, il représente un net renversement de la tendance pour ceux qui cultivent et produisent la récolte.

 

_____________

 

Source : https://allianceforscience.cornell.edu/blog/reversing-tide-progress-burkina-fasos-cotton-story

 

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Commenter cet article

Nicias 22/12/2017 18:03

Un article de Reuters s'était aussi penché sur le sujet :
https://www.reuters.com/article/us-monsanto-burkina-cotton-specialreport/special-report-how-monsantos-gm-cotton-sowed-trouble-in-africa-idUSKBN1E21CD

Ils y a quelques petites différences dans l'histoire telle qu'est est relatée.

Seppi 01/01/2018 15:33

Bonjour et meilleurs vœux pour 2018,

Merci pour votre commentaire.

Intéressant article en effet. La qualité Reuters, sans comparaison avec notre Agence Française de Propagande.

Oui, il y a quelques différences, mais le tableau général est bien le même. Et ça me fait sombrer dans la perplexité. Car on trouve une combinaison de défaillances.