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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Le Monde et les femmes enceintes : arsenic et fausses nouvelles

24 Décembre 2017 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #Santé publique, #Activisme

Le Monde et les femmes enceintes : arsenic et fausses nouvelles
 

 

(Source: le Parisien)

 

 

Dans un billet précédent, « Santé Publique France, les femmes enceintes et l'exposition aux métaux : encore une communication indigente », nous avons examiné la communication de Santé Publique France au sujet de son dernier magnum opus, le tome 2 du « volet périnatal de biosurveillance » intitulé « Exposition des femmes enceintes aux métaux et métalloïdes » (liens vers l'étude ici).

 

Une communication que nous trouvons indigente a suscité des articles de presse généralement pessimistes et alarmistes, insistant sur une « surexposition » des femmes enceintes aux métaux, notamment à l'arsenic et au mercure, et sur la « contamination » par les produits de la mer.

 

Le Monde, hélas, s'est encore distingué.

 

 

Incompétence et mauvaise foi

 

En effet, le Monde – section Planète, rubrique Pollutions – a publié un article le 19 décembre 2017 (date sur la toile) – donc le jour de la publication de l'étude de Santé Publique France – avec un titre alarmiste, « Pollution : les femmes enceintes françaises surexposées à l’arsenic et au mercure » et un chapô racoleur, « Selon une étude publiée par Santé publique France, cette "surimprégnation" s’expliquerait par "une consommation plus élevée de produits de la mer" en France. »

 

Le titre suffit pour démontrer l'incompétence et la mauvaise foi.

 

 

Surexposition au mercure ?

 

La synthèse de l'étude de Santé Publique France ne fait que douze pages, en gros caractères. On y lit pour le mercure :

 

« L’imprégnation par le mercure a été mesurée par dosage dans les cheveux maternels chez 1 799 femmes enceintes.

 

Le mercure a été quantifié dans 91 % des échantillons de cheveux analysés. La concentration capillaire moyenne (moyenne géométrique) de mercure mesurée dans cette étude est égale à 0,40 µg/g de cheveux.

 

Moins de 1 % des femmes enceintes incluses dans l’étude dépasse le seuil de 2,5 µg/g de cheveux recommandé par le JECFA [le Comité d'Experts Conjoint de la FAO et de l'OMS sur les Additifs Alimentaires] pour les femmes enceintes, au-delà duquel il existe un risque accru d’effets défavorable pour la santé. »

 

Alors, « ...les femmes enceintes françaises surexposées [...] au mercure » ? C'est au mieux une blague.

 

 

 

 

Surexposition à l'arsenic ?

 

Pour l'arsenic, la synthèse de Santé Publique France est un peu déficiente :

 

« L’imprégnation par l’arsenic total a été mesurée par dosage urinaire chez 990 femmes enceintes.

 

L’arsenic total a été quantifié dans la totalité des échantillons d’urine analysés, confirmant ainsi l’omniprésence de cette substance dans l’environnement.

 

La concentration urinaire moyenne (moyenne géométrique) d’arsenic total mesurée dans cette étude est égale à 11,0 µg/L (15,1 µg/g de créatinine). »

 

Il faut chercher dans le document complet pour trouver des points de référence :

 

« Il n’existe pas de valeur seuil sanitaire pour l’arsenic. Par contre, en France, une valeur de référence en terme d’exposition a été établie pour l’Asi + MMA + DMA chez les personnes ayant respecté les recommandations alimentaires avant le prélèvement urinaire. D’après l’étude nationale nutrition santé (ENNS), cette valeur est de 10 µg/g de créatinine. Il n’en existe pas pour l’arsenic total. Toutefois, l’ATSDR, considère que l’arsenic total urinaire pour une population non exposée doit être compris entre 10 et 50 µg/L. Des concentrations supérieures en arsenic total à 50 µg/L, en l’absence de consommation récente de produits de la mer, sont considérées comme élevées. Chez les professionnels exposés, la valeur-guide française concernant les métabolites urinaires de l'arsenic inorganique est de 50 µg/g de créatinine en fin de semaine (dernière mise à jour 1997). »

 

Là encore, « ...les femmes enceintes françaises surexposées à l’arsenic... » ? C'est au mieux une blague !

 

La valeur de 50 µg/L n'est dépassée, en moyenne, que par les femmes du 95e percentile.

 

 

 

 

Mercure, arsenic et vieilles ficelles

 

En fait, le constat est clair et, une fois de plus, accablant.

 

En évoquant des résultats « préoccupants », le Monde, section Planète, se livre à sa mission de propagande « écologiste » digne de la Pravda :

 

« A l’exception de l’uranium, tous ces polluants ont été retrouvés chez pratiquement toutes les femmes. Avec des niveaux plus ou moins importants. Ainsi, la présence d’arsenic, de plomb et de cobalt a été mise en évidence dans 100 % des échantillons. Les taux varient mais restent très élevés pour le nickel (99 %), le chrome (96 %), le vanadium (96 %) ou le mercure (91 %). Les deux principales sources d’imprégnation sont le tabac (antimoine, chrome, cobalt, nickel, vanadium) et l’alimentation. »

 

La technique est rodée : communication sur les détections (forcément de plus en plus nombreuses avec le développement technologique), silence sur les doses, et incantations à la Philippulus :

 

« L’exposition prénatale à ces polluants est soupçonnée d’avoir des répercussions sur la grossesse (prématurité, malformations congénitales, petit poids à la naissance) et sur le développement et la santé de l’enfant (atteintes du système reproducteur, du métabolisme, du développement psychomoteur et intellectuel ou augmentation du risque de cancer). »

 

Sauf que Philippulus assénait des certitudes. Ici, c'est le règne du soupçon.

 

Ce que nous venons de citer est un copier-coller – oui, oui, dans le journal qui nous en a tant parlé pour discréditer l'EFSA et l'évaluation du glyphosate... Mais la suite du document de Santé Publique France, d'un paragraphe introductif expliquant la raison de l'étude, a été zappée par le Monde :

 

« Bien que ces associations ou leur nature causale ne soient pas toujours clairement démontrées à ce jour, la connaissance des niveaux d’imprégnation des femmes enceintes par les métaux et métalloïdes présents dans l’environnement est une préoccupation de santé publique. »

 

Autrement dit : des soupçons qui reposent sur pas grand-chose.

 

 

Vous avez dit « pollution » ?

 

Du reste, certains des métaux et métalloïdes examinés étant naturellement présents dans l'environnement, même le mot « pollution » du titre est une exagération. Ainsi, pour l'arsenic, le document de Santé Publique France note :

 

« L’arsenic est naturellement présent dans l’environnement, en particulier dans les roches qui renferment plus de 99 % de l’arsenic présent dans la croûte terrestre sous forme de minerais. »

 

Mais, pour le journaliste du Monde :

 

« L’étude parvient au même constat concernant l’arsenic, substance très utilisée dans l’industrie (batteries électriques, conservateurs du bois) ou l’agriculture (fongicides) et qui, comme le mercure, pollue aussi les océans. »

 

Non, l'arsenic n'est plus utilisé comme fongicide. Il est interdit depuis 1973. La dernière application, au bénéfice d'une dérogation, a été interdite en France en 2001 ; il s'agissait de l'arsénite de sodium sur vigne contre l'esca.

 

 

Surligné, les éléments du document complet que le journaliste du Monde a omis de lire (si tant est qu'il l'ait lu).

 

 

Profiter des fêtes de fin d'année...

 

Les références aux produits de la mer un 19 décembre étaient évidemment pain bénit... C'est du lourd :

 

 

 

 

« Le pictogramme qui préconise aux femmes de ne pas boire la moindre goutte d’alcool pendant la grossesse, même pendant les fêtes, doit-il également être accolé sur les bourriches d’huîtres ou les plateaux de saumon et de fruits de mer ? »

 

La réponse est évidemment non. Mais cela ne figure pas dans l'article du Monde... cela aurait pollué le message anxiogène et contrecarré l'objectif socio-politique.

 

Les bénéfices de la consommation de poissons ? Passés à la trappe... anxiogénèse über alles !

 

 

Quel discours l'ANSES ?

 

D'autres médias se sont aussi précipités pour diffuser le discours anxiogène de la contamination ou de l'imprégnation par les métaux et de la consommation de poisson. On trouve cependant chez eux, assez généralement, une recommandation de bon sens de l'ANSES. Ainsi, dans la Dépêche, « Des métaux lourds détectés chez toutes les femmes enceintes » :

 

« Les futures mamans doivent-elles pour autant manger moins de poissons ? Surtout pas indique l'Anses, l'agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation. Elle explique qu'il n'y a pas de risque pour la santé car l'apport de mercure est inférieur à la dose journalière tolérable définie par l'Organisation mondiale de la santé. Les femmes enceintes doivent donc continuer à manger deux portions de poisson par semaine dont un poisson gras. Les oméga 3 qu'il contient sont indispensables au développement cérébral de l'enfant. »

 

Dans le Monde, c'est une grosse tartine. L'auteur tourne autour du pot pour préserver un maximum de sa formule linguistiquement déconcertante pour un Alsacien, « poisson = poison » :

 

« A l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), on rappelle que "les risques sont bien connus" et que l’exposition aux métaux contenus dans les produits de la mer ne se résume pas pour les enfants aux neuf mois de grossesse mais aux habitudes alimentaires de la mère bien avant la conception et après la naissance pour celles qui allaitent.

 

L’agence prépare de nouvelles recommandations pour 2018. Mais déjà, depuis cette année, le Programme national nutrition santé préconise pour la population globale de limiter la consommation de poisson à deux portions par semaine dont un gras (maquereau ou sardine).

 

Cette nouvelle étude risque de troubler un peu plus le message de santé publique répété pendant des années selon lequel il fallait privilégier le poisson à la viande. "Le problème, c’est que, contrairement à la viande, le poisson apporte certains acides gras qui ne sont pas substituables, mais ils sont très contaminés", explique-t-on à l’Anses. »

 

En réalité, l'ANSES a émis sa recommandation de consommer du poisson deux fois par semaine, dont un poisson gras dès 2013, au moins, dans « Poissons et produits de la pêche : synthèse des recommandations de l’Agence ». En fait, la dernière citation – anonyme – émanant de l'ANSES nous paraît très, très douteuse.

 

 

...et ne pas oublier les amis

 

Cela se passe de commentaire :

 

« "C’est une question très difficile, estime la biologiste Barbara Demeneix (CNRS-Muséum national d’histoire naturelle), qui vient de publier Cocktail toxique. Comment les perturbateurs endocriniens empoisonnent notre cerveau (éd. Odile Jacob, 308 p., 24 euros). [...] »

 

 

Pour conclure, rions !

 

Un commentaire, avec une réponse :

 

« Donnez-moi un système d'analyse dernier cri, et je vous promet de détecter tout ce que vous voulez n'importe où. On arrive ainsi à détecter la pollution au plomb de l'époque romaine dans les glaces de l'antarctique. Ou à dater les St-Emilion en y mesurant les traces des essais nucléaires atmosphériques. Seules comptent les valeurs de concentration par rapport aux seuils, tout le reste n'est que matière pour journaliste en mal d'alarmisme. »

 

« Peine perdue ! Essayer d'expliquer ça à un militant-journaliste-pseudo-scientifique n'a aucun intérêt. Les seuls qui commencent à comprendre sont les journalistes sportifs qui regardent les analyses de dopage de M. Froome et autres. »

 

Et suggérons à la section Planète du Monde d'explorer le document complet de Santé Publique France pour incriminer, par exemple, le... thé, pourvoyeur de cobalt et de nickel. Ou encore le chocolat, l’aliment qui est riche en chrome et contient les plus fortes teneurs en cobalt. Il est encore temps d'alerter les femmes enceintes à propos de la bûche de Noël...

 

Les journalistes de la section pourront aussi lire « Mercure, arsenic...Des traces de métaux retrouvées chez des femmes enceintes » dans le Figaro, histoire de prendre des leçons d'objectivité et de journalisme.

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Gary 24/12/2017 12:01

Au travail même la veille de Noël, quelle abnégation... Merci pour tous vos articles qui nous remettent les idées en place. Je vous souhaite de bonnes fêtes, avec saumon fumé et Saint Emilion !

Seppi 01/01/2018 15:30

Bonjour et meilleurs vœux pour 2018,

Merci pour votre commentaire... et votre merci.

Quand aux choix gastronomiques, ça tombe à pic : Que Choisir vient de trouver des résidus de pesticides dans les Bordeaux – suffisamment pour produire une fois de plus une couverture putassière – et France 2 a trouvé que le saumon « bio » est plus « contaminé » que le conventionnel...