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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

« Marché interdit » de Carrefour : ce qu'en pense le maraîcher bio Korrigan

12 Octobre 2017 , Rédigé par Seppi Publié dans #Agriculture biologique, #Activisme

« Marché interdit » de Carrefour : ce qu'en pense le maraîcher bio Korrigan

 

Glané sur la toile 187

 

 

Connaissez-vous le Korrigan qui écrit parfois (trop peu...) sur Agoravox ? Nous l'avons rencontré il y a quelque temps et avons consacré un petit billet à une opinion que nous partageons, « Il a osé : "Kokopelli, Biocoop… Et si on utilisait moins de pesticides en agriculture biologique ?" ».

 

Il est maraîcher bio, « et fier de l'être ! » Il se présente ainsi sur Agoravox :

 

« Je suis un korrigan qui arpente les bosquets de l'Ouest de la Fance, et je plante des carottes, des tomates, des oignons et d'autres joyeusetés là où je passe ! »

 

Il vient de commettre un intéressant et instructif « Le "marché interdit", l’enfumage de Carrefour sur les semences paysannes ».

 

En résumé :

 

« En août 2016 et en mars 2017, j’ai poussé un coup de gueule contre les demandes contradictoires que subissent les paysans : on a parfois l’impression très nette d’être pris entre le marteau et l’enclume, tout spécialement en tant que maraîcher bio. Malheureusement, les choses ne vont pas en s’arrangeant : Carrefour vient de créer son "marché interdit" pour semences paysannes. Et cela n’annonce rien de bon pour le développement d’une agriculture authentique et durable. »

 

Nous ne serons pas aussi pessimistes, quoique... les prédictions sont un art difficile, surtout si elles concernent l'avenir : c'est un coup de marketing... Korrigan observe du reste que :

 

« Le problème, c’est que ça sent plus l’opération marketing à destination des clients que la vraie remise en question des relations avec les agriculteurs. »

 

« ...des clients... » ? Des clients bobos...

 

Il y a trois paragraphes fort pertinents sur les causes de la crise agricole actuelle et l'appauvrissement de la diversité des fruits et légumes offerts à la consommation :

 

« Si aujourd’hui le monde paysan va aussi mal, c’est que la grande distribution a écrasé les prix depuis des décennies. Une partie des agriculteurs se sont mis à la bio pour être mieux rémunérés, en plus de vouloir produire autrement. Pourtant, aujourd’hui la pression de Carrefour et consorts pour faire baisser les prix commence aussi à se faire sentir en agriculture biologique.

 

La com’ se garde donc bien de rappeler qu’en tant que chaîne d’hypermarchés, Carrefour a largement contribué à l’appauvrissement de la diversité des fruits et légumes, et de ceux qui les produisent. Les Leclerc, Auchan, Système U ne sont pas mieux : ils ont poussé à la standardisation extrême […]

 

La logique de Carrefour est d’autant plus dégueulasse, que l’entreprise sait très bien comment faire pour que l’agriculture aille mieux : la contractualisation. C’est-à-dire que l’enseigne s’engage à acheter d’avance à un prix déterminé la production du paysan. Dès lors, celui-ci n’a plus à s’inquiéter des cours du marché et de la concurrence étrangère, il se focalise sur la qualité de sa récolte. Et c’est exactement ce que Carrefour a fait pour les quelques producteurs sélectionnés pour son "marché interdit". Dommage que la grande surface ne le fasse pas aussi pour les autres agriculteurs, bio ou non. »

 

Reconnaissons tout de même, pour la diversité des produits offerts, qu'il y a des limites spatiales dans les rayons et que les consommateurs y sont aussi pour quelque chose.

 

Il y a ensuite quelques explications sur les semences « commerciales », « libres » et « paysannes » :

 

« [Les semences paysannes] ne sont pas clairement définies. C’est-à-dire que pour un même nom de variété, deux graines donneront peut-être naissance à deux plants assez différents. Ce qui n’est pas une bonne surprise pour un maraîcher professionnel comme moi : les plants n’auront pas les mêmes caractéristiques (taille, levée, maladie etc) et leurs récoltes n’auront pas forcément lieu en même temps. Plutôt embêtant quand vous avez plusieurs hectares à gérer et des clients à livrer à des dates précises… C’est pour ça qu’il y a des contrôles pour vérifier que les semences achetées feront bien pousser une plante précise, dont on connaît justement les caractéristiques. »

 

Ce serait exact si les semences « paysannes » étaient vraiment paysannes. Mais Korrigan a aussi identifié les deux volets de la biopiraterie que nous avons décrits dans « Carrefour : son marketing fait l'apologie de la délinquance ! » :

 

« En fait, je soupçonne Carrefour de vouloir faire exactement l’inverse de ce qu’il annonce : casser le patrimoine paysan et gastronomique français ! Les noms des variétés paysannes commercialisées par la grande surface sont d’ailleurs très révélateurs.

 

"L’oignon rose d’Armorique", ça sonne breton, et a priori les producteurs sélectionnés par Carrefour sont bretons, mais l’appellation elle ne renvoie en fait à rien ! Par contre, il existe une vraie appellation bretonne : "l’oignon de Roscoff" qui est une appellation d’origine contrôlée (AOC). Cela signifie que quand vous achetez un oignon de Roscoff, vous achetez un oignon qui renvoie à une histoire centenaire (les johnnies), à un terroir et à des oignons "Jack" ou "Keravel", qui sont des variétés tout à fait légales et "paysannes", dans le sens où elles font partie d’un pays, d’un terroir.

 

L’"oignon rose d’Armorique", c’est donc un nom marketing : on ne sait pas quelle variété, quel terroir. Et la chose se répète pour les autres légumes "interdits" de Carrefour : "les haricots coco du Trégor", ce sont en fait des "cocos de Paimpol" mais sans l’AOC. Idem pour l’artichaut "Camus du Léon", en réalité il s’agit du "Camus de Bretagne". Pour la "courge butternut kouign amann", faute d’en avoir trouvé en magasin, je me contenterai de dire que la différence avec les autres variétés de courges ne saute pas aux yeux sur les photos. Quant à son nom, on dirait un pur produit d’agence marketing : un anglicisme (butternut au lieu de doubeurre en français) associé à kouign amann, sans doute pour faire plus local et donner faim (un bon kouign amann, ça ne se refuse pas !). »

 

Le praticien a l'oeil exercé !Il fait aussi de la vulgarisation sur les mérites respectifs des différentes catégories de – disons – semences :

 

« Comparés aux variétés généralement utilisées, le rendement et la résistance aux maladies des variétés paysannes sont souvent en retrait. Elles peuvent donc être adaptées pour un jardinier amateur, mais beaucoup ne le sont pas pour un maraîcher professionnel.

 

Ceux qui ne jurent que par les variétés paysannes (coucou Kokopelli !) mettent en avant qu’elles seraient mieux adaptées à leur terroir et auraient plus de goût. Pour ce qui est du terroir, c’est vrai : elles sont adaptées puisqu’elles y poussent, mais les variétés vendues dans le commerce le sont aussi. »

 

« coucou Kokopelli» ? On pourrait aussi dire, par exemple « coucou Confédération Paysanne », « coucou Réseau Semences Paysannes », « coucou INRA » – enfin ces programmes dont la médiatisation nous semble inversement proportionnelle à la contribution à la recherche-développement utile.

 

Les propos de Korrigan sont confirmés en partie dans « En Bretagne, Carrefour va vendre des légumes issus du “marché interdit” » de France 3 TV Bretagne :

 

« Quand Carrefour a contacté les groupements de producteurs bretons Kaol Kozh et APFLBB pour distribuer ces légumes, les agriculteurs ont négocié des accords contractuels sur 5 ans, et un engagement sur les prix et les volumes.

 

En effet, le coût de revient de ces légumes issus de semences paysannes peut être supérieur de 30 % à des légumes issus du catalogue, notamment parce qu'ils ne mûrissent pas tous en même temps et qu'il faut plusieurs passages dans les champs pour les récolter, selon René Léa, maraîcher bio dans le Nord Finistère. »

 

Résumons : le « bio », c'est déjà plus cher à produire que le « conventionnel ». Les « légumes interdits », c'est, nous dit-on, encore plus cher, jusqu'à 30 % de plus. On peut supposer que les producteurs auront aussi négocié un prix rémunérateur. On peut aussi supposer que le magasin a des frais supplémentaires du fait, par exemple, des volumes limités. On est donc bien dans le registre du coup publicitaire avec essentiellement les bobos pour dindons.

 

Mais tout vas'arranger...

 

« "Dans le cadre de ce partenariat, nous allons les aider à développer leurs variétés pour offrir un choix plus large aux clients", ajoute Philippe Bernard, directeur des relations monde agricole chez Carrefour. »

 

Quelle aide ? Carrefour se ferait-il producteur de semences paysannes ?

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