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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Les bénéfices d’une alimentation bio pour la santé... du Monde

30 Octobre 2017 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information, #Agriculture biologique, #Article scientifique

Les bénéfices d’une alimentation bio pour la santé... du Monde

 

 

Dans son intense pilonnage de la grande distribution généraliste (avec mansuétude spéciale pour la grande distribution spécialisée, encore plus chère, l'UFC-Que Choisir s'est fait plutôt discrète sur les différences dans les coûts de production.

« Les bénéfices d’une alimentation bio pour la santé » ? A condition d'avoir les moyens d'une douce illusion.

 

 

Huit auteurs – Axel Mie, Helle Raun Andersen, Stefan Gunnarsson, Johannes Kahl, Emmanuelle Kesse-Guyot, Ewa Rembiałkowska, Gianluca Quaglio et Philippe Grandjean – viennent de publier un long article, « Human health implications of organic food and organic agriculture: a comprehensive review » (implications pour la santé humaine des aliments bio et de l'agriculture biologique : une revue exhaustive) dans Environmental Health.

 

C'est un produit dérivé de « Human health implications of organic food and organic agriculture », un rapport établi et publié en décembre 2016 à la demande d'un comité de députés du Parlement Européen, le panel STOA (Science and Technology Options Assessment) dont le domaine de compétence est l'analyse des problématiques liées aux sciences et technologies.

 

Livrons-nous tout d'abord à un jeu favori du monde de la contestation : parmi les auteurs figurent des chercheurs qu'on peut qualifier de militants, que ce soit en faveur de l'agriculture biologique ou contre la chimie. Les deux productions devraient donc être examinées avec attention et esprit critique.

 

Mais nous ne les analyserons pas ici. Une revue de la littérature a de fortes probabilités de souffrir des mêmes insuffisances que les articles qui en sont le fondement – sans compter les biais que les auteurs de la revue peuvent y introduire eux-mêmes. La recherche sur les implications – osons le raccourci : les bienfaits – de l'alimentation biologique est entachée de nombreux défauts : chercheurs engagés et militants ; sélection de thèmes de recherche susceptibles de produire les « bons » résultats ; protocoles d'essais défectueux ; confusions dans les hypothèses et les interprétations (par exemple, les différences dans les productions laitières proviennent-elles du mode – bio ou conventionnel – ou de la nature en moyenne différente des rations ? Un produit est-il plus riche en matière sèche parce qu'il est bio ou parce qu'il a subi davantage de stress hydrique ?) ; biais de sélection dans les résultats ; présentations tendancieuses et surinterprétation ; etc.

 

Nous avions analysé en détail quelques productions scientifiques dans « Aliments "bio" : ils sont beaux, les biais, par Wackes Seppi » sur le site Imposteurs. Nous avons aussi commis « "Bio" : et si on parlait vrai ? » sur ce site. Nous nous répéterions beaucoup en creusant dans cette littérature.

 

Notons tout de même que le rapport pour le Parlement Européen ne contient pas le mot « mycotoxines », alors que l'article dans EH l'utilise une fois – avec des qualificatifs étonnants : « la présence de mycotoxines à la suite du stockage et du traitement post-récolte, régie principalement par l'humidité et la température de stockage ». Et pour dire que l'article ne parle pas de ce sujet et de quelques autres « en raison d'une base de données limitée, d'une importance minime, d'un manque de lien plausible entre le système de production et la santé ou d'un manque de pertinence dans l'Union européenne ». Les toxines fongiques sont cependant abordées dans un paragraphe de 11 lignes, essentiellement pour affirmer que le bio est « meilleur » s'agissant du déoxynivalénol (DON) sur céréales et à égalité pour l'ochratoxine A. Avec essentiellement quatre citations, on est doublement dans le biais de sélection.

 

On peut se gausser de ce choix ! Où est le lien « plausible » entre alimentation bio et santé ? Mais patience !

 

S'agissant des bactéries, l'article traite de la résistance des bactéries aux antibiotiques. Pour les contaminations de la chaîne alimentaire par les bactéries issues des fumiers et composts – d'usage plus fréquent en agriculture biologique – on repassera...

 

Cet article ne pouvait pas échapper aux militants du Monde Planète, en l'occurrence de Mme Audrey Garric.

 

Dans l'édition papier, cela donne : « Les bons points du régime bio pour la santé », avec en chapô :

 

« Moins d'obésité et de troubles de l'attention figurent parmi les effets d'une alimentation sans pesticides. »

 

Sur le site internet, c'est : « Les bénéfices d’une alimentation bio pour la santé », avec en chapô :

 

« Des chercheurs européens recensent un large éventail de troubles liés aux résidus de pesticides, dont des retards de développement cognitif chez l’enfant. »

 

Le syndrome de la promotion du bio par le dénigrement du conventionnel a encore frappé ! Et c'est, bien sûr, dans les deux cas, haro sur les pesticides.

 

L'article de Mme Garric est cependant plus mesuré que ne le laisse entendre les titres et les entrées en matière. On y cite notamment Mme Emmanuelle Kess-Guyot :

 

« La plupart des travaux sur les impacts de la consommation ne différencient pas l’agriculture conventionnelle de celle biologique. Nous faisons aussi face à une hétérogénéité des données »

 

Et si, au lieu de vanter systématiquement les bienfaits allégués du bio, le Monde s'engageait dans le parler vrai ?

 

Plus surprenante – tout au moins pour nous – est cette déclaration de M. Philippe Grandjean, dont on nous assure qu'elle est « en son nom propre » (serait-ce pour ne pas impliquer les autres auteurs militants pro-bio?) :

 

« Le bio est meilleur pour la santé, à condition que sa production soit suffisante pour nourrir une population grandissante. »

 

« ...meilleur pour la santé » ? Voici le résumé de l'article scientifique (nous découpons en paragraphes) :

 

« Cette analyse résume les données existantes sur l'impact des aliments biologiques sur la santé humaine. Elle compare la production alimentaire biologique à la production conventionnelle en ce qui concerne les paramètres importants pour la santé humaine et discute de l'impact potentiel des pratiques de gestion biologique en mettant l'accent sur les conditions dans l'UE.

 

La consommation d'aliments biologiques peut réduire le risque de maladie allergique et de surpoids et d'obésité, mais la preuve n'est pas concluante en raison de confusions résiduelles probables, car les consommateurs d'aliments biologiques ont généralement un mode de vie plus sain.

 

Cependant, des expérimentations animales suggèrent que les aliments composés de manière identique issus de la production biologique ou conventionnelle ont des effets différents sur la croissance et le développement.

 

En agriculture biologique, l'utilisation de pesticides est limitée, tandis que les résidus dans les fruits et légumes conventionnels constituent la principale source d'exposition aux pesticides chez l'homme. Des études épidémiologiques ont rapporté des effets néfastes de certains pesticides sur le développement cognitif des enfants aux niveaux d'exposition actuels, mais ces données n'ont pas encore été appliquées dans les évaluations formelles des risques de pesticides individuels.

 

Les différences de composition entre les cultures biologiques et conventionnelles sont limitées, comme une teneur légèrement plus élevée de composés phénoliques dans les fruits et légumes biologiques, et probablement aussi une teneur plus faible en cadmium dans les cultures céréalières biologiques. Les produits laitiers biologiques, et peut-être aussi les viandes, contiennent plus d'acides gras oméga-3 que les produits conventionnels. Cependant, ces différences ont probablement une signification nutritionnelle marginale.

 

Plus préoccupante est l'utilisation répandue des antibiotiques dans la production animale conventionnelle comme un facteur clé de la résistance aux antibiotiques dans la société ; l'utilisation d'antibiotiques est moins intensive dans la production biologique.

 

Dans l'ensemble, cette analyse met l'accent sur plusieurs avantages documentés et probables pour la santé humaine associés à la production d'aliments biologiques, et l'application de telles méthodes de production est susceptible d'être bénéfique dans l'agriculture conventionnelle, par exemple dans la lutte intégrée contre les ravageurs.

 

Nous pensons qu'il faut faire preuve d'une formidable audace, liée à un formidable aveuglement, pour conclure ce résumé par l'évocation de « plusieurs avantages documentés ». On peine aussi à les trouver dans le corps de l'article.

 

Quant au Monde, il aura eu l'occasion de caresser son lectorat bobo dans le sens du poil grâce à un enfilage astucieux de « bons » arguments, soigneusement sélectionnés et le cas échéant dopés : et, surtout, en faisant vibrer la corde de l'allergie aux pesticides.

 

Un exemple de tri sélectif et de dopage nous est donné par The Million Women Study (en fait 620.000) ayant donné lieu à : « Organic food consumption and the incidence of cancer in a large prospective study of women in the United Kingdom » (consommation d'aliments biologiques et incidence des cancers dans une grande étude prospective de femmes au Royame-Uni), de K. E. et al. On nous dit dans le Monde que le risque de lymphome non hodgkinien était réduit de 21 % chez les femmes consommant fréquemment ou toujours des produits bio par rapport à celles qui n'en consommaient pas. Mais la conclusion des auteurs de l'étude a été fort prudente :

 

« Dans cette vaste étude prospective, il y avait peu ou pas de diminution de l'incidence du cancer associée à la consommation d'aliments biologiques, sauf peut-être pour le lymphome non hodgkinien. »

 

Un coup d'œil sur la figure 2 est aussi très instructif. On y voit que, tous cancers confondus, le risque de cancer a été légèrement plus élevé chez les consommatrices occasionnelles de bio (risque relatif, RR 1,03 ; IC 1,01 – 1,04) et régulières (risque relatif, RR 1,03 ; IC 1,00 – 1,06). Ce risque est aussi supérieur pour des localisations comme le sein (RR 1,07 et 1,09, respectivement), l'utérus (RR 1,13 et 1,14) et le cerveau (RR 1,08 et 1,16).

 

 

 

 

Nous ne tirerons aucune conclusion de ces chiffres s'agissant du lien entre habitude de consommation et cancers, tant ce genre d'études est soumis à d'importants facteurs de confusion.

 

Mais deux choses sont certaines.

 

D'une part, la conclusion générale des auteurs de l'article scientifique (« ...il y avait peu ou pas de diminution de l'incidence du cancer associée à la consommation d'aliments biologiques ») reflète un positionnement partisan (la recherche de bienfaits de l'alimentation bio). On peut penser qu'il est involontaire, mais cela illustre la pression socio-politique. Cela est confirmé par l'étonnant silence sur l'augmentation de certaines incidences ou par leur description qui tend à les minimiser par exemple, dans le résumé : « La consommation d'aliments biologiques n'était pas associée à une réduction de l'incidence de l'ensemble des cancers... ».

 

D'autre part, le Monde... hélas...

 

 

P.S.

 

M. Philippe Stoop a produit une analyse plus détaillée, « Consommer bio : quel effet sur le cancer ? (attention, il y a un piège…) » sur Forumphyto.

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