Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Le ver est à l'intérieur

25 Août 2017 , Rédigé par Seppi Publié dans #Schillipaeppa, #critique de l'information, #Activisme

Le ver est à l'intérieur

 

Schillipaeppa*

 

 

 

 

L'organisation pour la protection de l'environnement WWF Deutschland a posté une comparaison audacieuse sur Twitter : dans les champs bio vivraient 450 vers de terre par mètre carré alors que dans les « champs en culture intensive » – une formule dont on cherche le sens – on ne trouverait que 30 vers par mètre carré :

 

 

Dans les champs bio 450 vers de terre par mètre carré ! Dans les autres, que 30. Sauver maintenant les vers […] Par amour pour l'agriculture

En cliquant sur le triangle cerclé dans l'original de Schillipaeppa, on obtient la partie de droite de l'image ci-dessus.

 

 

Sur Facebook, le WWF utilise également cette animation GIF et accompagne la petite séquence d'images du message suivant :

 

« Dans les terres agricoles cultivées intensivement, il n'y a que 30 vers de terre par mètre carré. Dans les champs bio jusqu'à 450 ! Les engins lourds, les engrais de synthèse et les pesticides leur donnent des soucis et tassent le sol. Le sol perd sa force et les rendements diminuent. Aidez les vers ! »

 

D'où le WWF sort-il cette déclaration et, surtout, ces chiffres? Dans les commentaires sur Facebook, l'organisation se réfère à son manifeste pour les vers de terre. Là, on retrouve les chiffres (page 5) :

 

« Le nombre de vers de terre dans les champs est très différent en fonction de leur gestion : les sols de monocultures avec rotation des cultures extrêmement monotone et très forte utilisation de machines et de chimie ont un maximum de 30 animaux par mètre carré. Un sol moyen dans les régions agricoles avec des structures relativement petites en Allemagne du Sud en contient autour de 120. Et dans les champs de Sepp Braun, le célèbre « agriculteur des vers de terre » bavarois, on a trouvé dans le sol 450 vers par mètre carré (avec même des valeurs de pointe jusqu'à 600), avec une proportion importante de vers de terre communs qui fouissent en profondeur. »

 

Si le lecteur passe à la note à la fin du paragraphe, il arrive à la source suivante :

 

« Relevés de l'Agence Bavaroise pour l'Agriculture, données de Ehrmann (2015) et communication orale de Sepp Braun (Freising). »

 

Les chiffres records n'ont donc été communiqués que par voie orale, ce qui fait certainement réfléchir, pour ne pas dire : cela rappelle les histoires d'énormes pommes de terre. Comment l'agriculteur Braun a compté ses bêtes ne ressort pas de l'information. Il existe pourtant des procédures normalisées pour que les valeurs soient comparables. On ne peut pas non plus déterminer sur la base des références d'où vient la valeur de « 30 animaux par mètre carré » pour « les sols de monocultures avec rotation des cultures extrêmement monotone et très forte utilisation de machines et de chimie ». Les informations contenues dans Ehrmann 2015 sont essentiellement exprimées en « g/m² » pour la biomasse de vers de terre, le nombre d'individus n'étant généralement pas spécifié.

 

Le WWF tente de construire ici une opposition entre « Bio = bon » et « intensif/non bio/ conventionnel = mauvais », mais cette opposition entre bio et non-bio n'est pas pertinente pour les vers de terre. Pour que les vers de terre trouvent de bonnes conditions de vie dans les sols, il faut selon Ehrmann 2015 en premier lieu ce qui suit :

 

  • Un travail du sol léger ou une absence de travail du sol ;

     

  • Une présence de nourriture (matériel végétal).

 

Ces deux aspects sont pris en compte dans l'agriculture, en particulier en semis direct, et cela se reflète directement dans la quantité de vers de terre :

 

 

Source : S. Ehrmann 2015 22 (p 146)

À gauche : abondances en individus/m; à droite : biomasse en g/m2 . Trios de barres : labour ; mulch ; semis direct ; surface en herbe. Couleurs : sites différents.

 

 

Malheureusement, c'est précisément en agriculture biologique que l'on fait appel à la charrue et à d'autres moyens mécaniques pour réguler les mauvaises herbes. Pour les vers de terre, c'est un poison.

 

Après les deux aspects mentionnés ci-dessus le « chercheur bien connu spécialiste des vers de terre Otto Erdmann » (c'est cité du document du WWF) a aussi énuméré les pesticides, le tassement du sol, la rotation des cultures et la structure du paysage. Parmi les pesticides, en particulier le cuivre utilisé dans l'agriculture biologique est considéré comme dangereux pour les vers de terre. Le Cuprozin progress, par exemple, est autorisé en agriculture biologique, notamment pour le traitement du mildiou de la vigne ou le mildiou de la pomme de terre. L'Office Fédéral de la Protection des Consommateurs et de la Sécurité Alimentaire écrit dans la rubrique « restrictions » :

 

« Le produit est classé comme nocif pour les populations de vers de terre. »

 

C'est drôle : le mot « cuivre » n'apparaît pas dans le manifeste du WWF pour les vers de terre. En revanche, bien sûr, l'épouvantail de l'agriculture conventionnelle ne pouvait pas être absent : le glyphosate. Il y a une étude (Gaupp-Berghausen et al. 2015 [voir sur ce site ici]), qui aurait montré que le glyphosate est nocif pour les vers de terre. Il y a eu des critiques provenant de divers horizons sur la méthodologie de cette étude (voir les liens ci-dessous) ; les principaux points en sont à mon avis les suivants :

 

  • Les essais n'ont pas été effectués avec la matière active glyphosate, mais avec un mélange prêt à l'emploi.

     

  • Le mélange prêt à l'emploi a été changé au cours de la série d'essais.

     

  • Le mélange prêt à l'emploi qui a produit en fin de compte les résultats négatifs contenait de l'acide pélargonique, un herbicide de contact agressif.

     

  • Les mélanges prêts à l'emploi ont été appliqués à des doses élevées, irréalistes.

     

  • Dans le groupe témoin, il aurait également fallu supprimer la végétation afin d'établir la comparabilité.

 

L'herbicide de contact qu'est l'acide pélargonique s'est avéré nocif pour les vers de terre. L'Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA) a déclaré dans son évaluation des risques de l'acide pélargonique (pp. 2-3) :

 

« Pour l'acide pélargonique, des lacunes de données pour répondre aux aspects suivants de l'évaluation des risques écotoxicologiques ont été identifiées : les organismes aquatiques, les abeilles, les populations sur le terrain d'arthropodes non cibles, les vers de terre, les micro-organismes du sol et les plantes non cibles (plantules émergentes). Il a été conclu à un risque faible pour les oiseaux, les mammifères et les organismes de traitement des eaux usées. Un risque a été identifié pour les arthropodes non cibles sur le terrain. »

 

En bref, je suis prête à discuter des avantages et des inconvénients des différents modes de culture – le WWF avait en effet répondu à notre lettre ouverte à la ministre Hendricks – mais, de grâce, fondez-vous sur des méthodes scientifiques reconnues et faites-le sans œillères idéologiques et sans picorage.

 

 

Liens vers le travail du sol et la densité des vers de terre :

 

Otto Ehrmann 2015: “Regenwürmer in den Böden Baden-Württemberg – Vorkommen, Gefährdung und Bedeutung für die Bodenfruchtbarkeit” (Otto Ehrmann 2015 : « Les vers de terre dans les sols du Bade-Wurtemberg – occurrence, mise en danger et importance pour la fertilité des sols »

 

Werner Jossi et al. 2011: “Reduzierte Bodenbearbeitung schont die Regenwürmer” (Werner Jossi et al. 2011 : « Le travail du sol réduit épargne les vers de terre »)

 

Sächsische Landesanstalt für Landwirtschaft: Regenwurmhäufigkeit bei dauerhaft konservierender Bodenbearbeitung (Agence Saxonne de l'Agriculture : densité des vers de terre en agriculture de conservation permanente)

 

Direkt gesät” (« semis direct »)

 

 

Liens vers Gaupp-Berghausen et al. 2015 
 

Glyphosat, die BOKU und der Regenwurm (Glyphosate, le BOKU et le ver de terre)

 

Österreichische Agentur für Gesundheit und Ernährungssicherheit GmbH: Stellungnahme zur Regenwurm-Studie der BOKU (Agence Autrichienne pour la Santé et la Sécurité Alimentaire : avis sur l'étude sur le ver de terre de BOKU)

 

Dead plants are probably bad for earthworms (Les plantes mortes sont probablement mauvaises pour les vers de terre)

 

EFSA: Peer Review of the pesticide risk assessment of the active substance fatty acids C7 to C18, EFSA Journal 2013;11(1):3023 (EFSA: Examen par les pairs de l'évaluation des risques de la matière active acides gras en C7 à C18, EFSA Journal 2013, 11 (1): 3023)

 

_________________

 

* L'auteure a fait des études de philosophie, est éditrice et a atterri il y a déjà plus de dix ans à la campagne. Sur son blog, elle (d)écrit – miracle ! La traduction peut être fidèle – ce qui la préoccupe, lorsqu'elle n'est pas en train de curer l'écurie des poneys, de chercher des gants de gardien de but, de s'occuper de quantités de denrées alimentaires ou de linge, ou encore de tenter d'arracher les mauvaises herbes plus vite qu'elles ne poussent.

 

Source : https://schillipaeppa.net/2017/08/13/da-ist-der-wurm-drin/

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article