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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Redéfinir les rendements agricoles

29 Juillet 2017 , Rédigé par Seppi Publié dans #Agronomie

Redéfinir les rendements agricoles

 

Jayson Lusk*

 

 

J'ai vu une discussion récente sur Twitter de cet article d'Emily Cassidy dans lequel elle est revenue sur l'article qu'elle avait co-signé avec Paul West, James Gerber et Jonathan Foley en 2013 dans Environmental Research Letters. Le sous-titre de ses deux articles est : « des quintaux aux personnes nourries par hectare ».

 

C'est un écrit intéressant et stimulant ; à leur centre on trouve des figures comme celle-ci que Cassidy a postée sur son blog :

 

 

 

Elle écrit:

 

« Et comme vous pouvez le voir sur la carte ci-dessus, beaucoup de terres agricoles aux États-Unis ne sont pas utilisées pour produire des aliments, mais servent à produire des aliments pour animaux et des biocarburants. Plus des deux tiers des calories produites aux États-Unis sont données au bétail. Et sur huit calories de maïs et de soja données au bétail, une seule de ces calories se retrouve dans nos assiettes. »

 

Dans l'article scientifique, les auteurs écrivent qu'ils « illustrent où se trouvent les énormes inefficacités du système alimentaire mondial existant aujourd'hui » et concluent par un jugement normatif selon lequel « changer [abandonner] l'utilisation des cultures pour l'alimentation du bétail et la production des biocarburants aurait d'énormes avantages pour la sécurité alimentaire mondiale et l'environnement. »

 

Il y a des problèmes de méthodologie qui, je pense, sont importants dans cette discussion ; certains d'entre eux sont reconnus et discutés par les auteurs eux-mêmes, mais j'y arriverai dans un instant.

 

Tout d'abord, je tiens à préciser que cet état de choses n'est pas aussi « inefficace » ou « irrationnel » qu'on le dit souvent.

 

Tout d'abord, regardez la figure ci-dessus. Existe-t-il des points communs entre les zones avec plus de vert (plus de production pour la « nourriture » – supposément le « bon » résultat) ? Ces lieux ont tendance à être les endroits où sévissent la pauvreté, la faim et la malnutrition. Cela devrait nous faire réfléchir – les lieux avec des pratiques agricoles supposées « bonnes » font face à certains des plus grands défis de la sous-alimentation.

 

Maintenant, nous ne devrions pas prendre une corrélation comme une relation de cause à effet (c'est-à-dire, la production de « nourriture » ne provoque probablement pas de problèmes de sécurité alimentaire), mais je soupçonne que cette situation s'explique en grande partie par les effets du revenu. Ce que nous voyons probablement dans le graphique ci-dessus ne concerne pas les pratiques de production en tant que telles, mais les préférences des populations relativement riches par rapport aux populations relativement pauvres. Nos pratiques de production sont déterminées par ce que les gens veulent acheter. De la même façon qu'on peut argumenter qu'il est « inefficace » pour une personne relativement riche d'avoir une voiture plus imposante ou une maison plus grande ou un jet privé, on peut souligner que ce genre de personne a les moyens de se payer des choses agréables qui sont un peu moins efficaces. Si nous ne nous intéressions qu'à l'efficacité calorique et protéique, nous, les humains, nous devrions nous restreindre à un régime spartiate et non diversifié de riz et de haricots. C'est donc la première réponse : les gens dans les pays relativement plus riches mangent plus de viande parce qu'ils l'aiment et qu'ils peuvent se le permettre. Peut-être que nous ne devrions pas aimer ou vouloir manger des produits d'origine animale, mais comme les économistes aiment à dire : de gustibus non est disputandum.

 

Au-delà des « préférences », pourquoi cultivons-nous autant de maïs, de soja et de blé aux États-Unis ? Une première réponse est que ces plantes sont incroyablement efficaces dans la conversion de l'énergie solaire et des nutriments du sol en calories et protéines (elles sont les meilleures, vraiment les meilleures). En outre, ces calories sont en quelque sorte emballées sous une forme (les graines) hautement stockable et facilement transportable, ce qui permet de les transporter relativement facilement à différents moments de l'année et vers des endroits géographiques divers. Comparez ces cultures avec des fruits et des légumes directement consommables par l'homme comme le chou, le brocoli ou les tomates. Ces plantes ne sont pas de bons convertisseurs de l'énergie solaire en énergie stockée sous forme végétale (c'est-à-dire qu'elles ne sont pas très denses en calories), et elles ne sont pas facilement stockables et transportables sans un conditionnement (principalement en conserve ou par congélation) qui nécessite de l'énergie.

 

Cela entraîne quelques problèmes méthodologiques dans ce genre de calculs. Comme je l'ai déjà mentionné en utilisant diverses analogies, il y a deux manières de voir le bétail. L'une est de considérer qu'il est inefficace – qu'il utilise beaucoup d'énergie pour produire de la nourriture. L'autre est de considérer qu'il est apte à convertir une forme d'énergie qui est hautement stockable et transportable, mais peu appétissante (maïs, soja, sorgho) en une autre forme (œufs, viande, produits laitiers) que nous aimons consommer. Ce type d'articles scientifiques inclue rarement les calories (ou l'énergie) utilisées dans le conditionnement des aliments. C'est une erreur que de comparer les calories dans le steak aux calories dans le grain de blé. Le grain de blé nécessite de l'énergie – une transformation pour le convertir en farine, puis encore de l'énergie pour obtenir des pâtes ou du pain. Dans le monde en développement (en grande partie les pays en vert sur la carte ci-dessus), je soupçonne qu'une grande partie de ce traitement n'est pas mesurée parce qu'elle se produit au sein de la cellule familiale. Le niébé, le manioc ou les haricots exigent un broyage et une cuisson pour être consommables par l'homme, et l'énergie utilisée à cette fin n'est pas mesurée. L'historienne Rachel Laudan a écrit avec éloquence sur ce sujet dans plusieurs endroits (voir son blog ou son livre), et c'est une caractéristique de notre système alimentaire moderne qui est largement sous-estimée.

 

Les deux autres questions que les auteurs mentionnent dans leur article scientifique comme dignes d'une recherche supplémentaire sont le gaspillage alimentaires et la capacité du bétail comme les bovins à convertir les calories, non comestibles par les humains, de l'herbe en viande et en produits laitiers consommables. Sur ce dernier sujet, il y a un joli rapport du Conseil de la Science et de la Technologie écrit par Jude Capper et d'autres. À ces questions j'ajouterai également que nous devons penser à l'utilisation de l'eau (le maïs, le soja et le blé sont en grande partie non irrigués aux États-Unis alors que les fruits et les légumes nécessitent des quantités relativement importantes d'eau souvent apportée par l'irrigation ; bien sûr, le bétail consomme aussi de l'eau) ainsi que le recours à d'autres intrants comme les pesticides et les engrais (encore une fois, les fruits et légumes peuvent nécessiter un usage relativement important de pesticides).

 

Où cela nous mène-t-il ? Je ne dirai pas qu'il est parfaitement rationnel pour les États-Unis de consacrer la majorité des terres cultivées au maïs, au soja et au blé, mais je pense que cette discussion suggère que ce n'est pas irrationnel non plus.

 

P.S. En termes de tonnes de production, les données de l'USDA suggèrent que lors de la campagne de commercialisation 2016-2017, 40 % du maïs, du sorgho, de l'orge et de l'avoine produits et importés aux États-Unis ont été utilisés pour l' « alimentation, alcool et utilisation industrielle », 32 % sont allés à l' « alimentation animale et utilisation résiduelle », 14 % étaient en « stocks de fin de campagne » (c'est-à-dire stocké pour une utilisation ultérieure), 14 % ont été exportés et le petit montant résiduel était « utilisation comme semences ».

 

________________

 

* Jayson Lusk est un économiste de l'agriculture et de l'alimentation. Il est actuellement professeur distingué et chef du Département de l'Économie Agricole de l'Université de Purdue.

 

Source : http://jaysonlusk.com/blog/2017/7/23/redefining-agricultural-yields

 

 

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