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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Norman Borlaug : un homme de tous les temps

13 Mai 2017 , Rédigé par Seppi Publié dans #Divers

Norman Borlaug : un personnage intemporel

 

Henry I. Miller*

 

 

L'icône de la Révolution Verte et Prix Nobel de la Paix Norman Borlaug à l'occasion de son 90e anniversaire, en 2004.

Norman Borlaug, à 94 ans, avait déclaré aux responsables de l'USAID que le monde devrait éviter la « complaisance » dans la lutte contre la crise alimentaire actuelle et a appelé à un surcroît de recherche agricole pour créer une seconde Revolution Verte. Il avait averti qu'une nouvelle souche virulente de rouille noire du blé se propageait depuis l'Ouganda et pouvait atteindre l'Inde et les États-Unis dans les années suivantes, en provoquant d'importantes réductions des récoltes de céréales. (Crédit photo : Wikipedia)

 

 

Norman Borlaug, le sélectionneur connu comme le Père de la Révolution Verte, aurait eu 100 ans le 25 mars [2014]. Il est décédé en 2009, à l'âge de 95 ans. J'ai eu le privilège de connaître Norman en tant qu'ami et mentor, et chaque fois que je le rencontrais ou parlais avec lui, je ne pouvais pas m'empêcher de penser qu'il possédait le genre d'idéalisme et de courage symbolisés par James Stewart dans le rôle titre de « Monsieur Smith au Sénat » et Gary Cooper dans « Le train sifflera trois fois ».

 

La vie de Norman était l'un des paradoxes extraordinaires : un enfant de la prairie de l'Iowa pendant la Grande Dépression qui fréquentait une école à classe unique, aspirait à la carrière de professeur de sciences de l'enseignement secondaire, mais a raté l'examen d'entrée à l'université – pour finir par devenir une des six personnes de toute l'histoire qui ont reçu la Médaille Présidentielle de la Liberté, la Médaille d'Or du Congrès ainsi que le Prix Nobel de la Paix, et ce, pour une série d'innovations agricoles qui ont évité la malnutrition, la famine et la mort de millions de personnes.

 

La formule de Norman pour le progrès – la science, le bon sens et le travail acharné – a donné naissance à plusieurs innovations révolutionnaires. Tout d'abord, ses collègues et lui ont laborieusement croisé des milliers de variétés de blé du monde entier pour en produire quelques nouvelles dotées d'une résistance à la rouille, une maladie destructrice. Cela a augmenté les rendements de 20 à 40 pour cent.

 

Deuxièmement, il a « fabriqué » des variétés dites « à paille courte », qui étaient plus petites que les anciennes variétés qui arrivaient à hauteur d'épaule et se couchaient dans le vent en touchant le sol (ce qui les rendait non récoltables) ; les nouvelles variétés demi-naines (à hauteur de hanche) ou naines (à hauteur de genou) restaient dressées et pouvaient supporter d'énormes épis, augmentant encore davantage les rendements.

 

Résultat de recherche d'images pour "norman borlaug" Troisièmement, il a conçu une ingénieuse technique appelée « sélection navette » – avec deux générations successives chaque année, au lieu d'une comme c'est le cas habituellement, dans différentes régions du Mexique. Les deux générations annuelles d'essais de blé réduisaient de moitié la durée requise pour sélectionner de nouvelles variétés. En outre, comme les deux régions possédaient des conditions climatiques nettement différentes, les nouvelles variétés résistantes à la rouille et à maturation précoce qui en résultaient étaient largement adaptées à de nombreuses latitudes, altitudes et types de sols. Cette grande adaptabilité, qui a bousculé l'orthodoxie agricole, s'est révélée inestimable, et les rendements du blé mexicain ont grimpé en flèche.

 

Des succès similaires ont été enregistrés lorsque les variétés de blé mexicaines ont été semées au Pakistan et en Inde, mais seulement après que Norman a pu convaincre les politiciens de ces pays de modifier les politiques nationales afin de fournir à la fois les semences améliorées et les grandes quantités d'engrais nécessaires à la culture de ces blés [1]. Avec un sourire malicieux, Norman aimait à rappeler une stratégie qu'il utilisait :

 

« Chaque fois que j'arrivais à New Delhi, la première question qu'on me posait était : "Comment vont les blés mexicains au Pakistan ?" Et chaque fois que j'arrivais à Lahore, la première question était : "Où en est l'Inde avec les nouvelles variétés ?"

 

À chacun j'ai toujours répondu de la même manière : "Ils vont très bien, très bien. Il va vous falloir travailler aussi dur que vous pouvez, simplement pour faire aussi bien qu'eux.»

 

Dans sa vie professionnelle, Norman a lutté contre des obstacles prodigieux, y compris ce qu'il appelait « le pessimisme constant et l'alarmisme » des critiques et des sceptiques qui prédisaient que, malgré ses efforts, une famine massive était inévitable et que des centaines de millions de personnes périraient en Afrique et Asie. Son travail a abouti non seulement à la création de variétés de blé à haut rendement, mais aussi à de nouvelles pratiques agronomiques et de gestion qui ont transformé la capacité du Mexique, de l'Inde, du Pakistan, de la Chine et de parties de l'Amérique du Sud à nourrir leurs populations.

 

Quel succès pour les efforts de Norman ? De 1950 à 1992, la production mondiale de céréales est passée de 692 millions de tonnes sur 688 millions d'hectares de terres cultivées à 1,9 milliard de tonnes sur 700 millions d'hectares – une augmentation extraordinaire du rendement de plus de 150 %. L'Inde est un excellent exemple. L'année pré-Borlaug 1963, le blé poussait de manière clairsemée et irrégulière, était récolté à la main et était sensible à la rouille. Le rendement maximal était de 9 quintaux/hectare. En 1968, grâce aux variétés de Norman, le blé poussait en peuplements denses, était résistant à la rouille, et le rendement maximal avait atteint 67 quintaux/hectare.

 

Sans agriculture à haut rendement, ou bien des millions de personnes seraient mortes de faim, ou bien l'augmentation de la production alimentaire n'aurait été réalisée que par une augmentation drastique des terres cultivées – avec des pertes de nature sauvage vierge beaucoup plus grandes que toutes les pertes dues l'expansion urbaine, suburbaine et commerciale.

 

Norman a rappelé par la suite, sans rancœur, les obstacles frustrants au développement et à l'introduction des variétés à haut rendement : « le chaos bureaucratique, la résistance des sélectionneurs locaux et les siècles de coutumes, habitudes et superstitions des agriculteurs ». Au sujet de son expérience en Inde (au début des années 1960), il a déclaré :

 

« Lorsque je parlais de la nécessité de moderniser l'agriculture, les scientifiques et les administrateurs répondaient généralement : "La pauvreté est le lot des agriculteurs ; ils y sont habitués."

 

On me disait que les agriculteurs étaient fiers de leur statut humble et on m'assurait qu'ils ne voulaient aucun changement. Après mes propres expériences dans l'Iowa et au Mexique, je n'en ai pas cru un mot. »

 

Au Pakistan et en Égypte, les directeurs de la recherche du gouvernement avaient en fait saboté les cultures d'essais de Norman pour discréditer son travail. En conséquence, la population avait faim. Comme l'a rappelé Norman :

 

« À Bombay pendant ces jours terribles, j'ai vu des enfants sans abri, misérables, se regrouper devant les hôtels, mendiant non pas de l'argent mais des bouts de pain. Chaque matin, les camions parcouraient les rues pour ramasser les cadavres. »

 

Alors que la population mondiale continue d'augmenter, la nécessité d'une production agricole accrue demeure et, dans ses dernières années, Norman s'est efforcé d'assurer le succès de l'équivalent de cette Révolution Verte de ce siècle – l'application du génie génétique moderne (également connu sous le nom d'« ingéniérie génétique », ou GM) à l'agriculture. Comme le savaient Norman et d'autres scientifiques spécialistes des plantes (phytogénéticiens), l'utilisation de l'expression « manipulation génétique » pour désigner uniquement les nouvelles techniques génétiques a été un choix malheureux, car les phytogénéticiens ont utilisé des techniques frustes et laborieuses pour obtenir de nouvelles variantes génétiques de blé, de maïs et d'autres plantes cultivées depuis des siècles. Les produits actuellement développés grâce à des techniques du génie génétique offrent des perspectives de rendements encore plus élevés, de diminution des intrants que sont les produits chimiques agricoles et l'eau, de qualité nutritionnelle améliorée, et même de vaccins, par voie orale, à base de plantes.

 

Cependant, un petit nombre d'extrémistes dévoués au mouvement de l'environnement ont fait tout leur possible pour tuer le progrès scientifique dans dans l'œuf, et leurs alliés dans les organismes de réglementation nationaux et ceux placés dans le cadre des Nations Unies sont plus que désireux de contribuer à cet objectif. Pour effrayer les analphabètes ruraux, les activistes anti-technologie ont diffusé des rumeurs du même type qui celles auxquelles Norman avait été confronté un demi-siècle plus tôt – par exemple que les plantes génétiquement modifiées provoquent l'impuissance ou la stérilité, ou qu'elles nuisent aux animaux de ferme. Comme Norman l'a observé au sujet de l'opposition à la modernisation des pratiques agricoles en Inde dans les années 1960, « la situation était faite sur mesure pour les démagogues, les alarmistes, les chicaneurs et les groupes haineux. Nous les avons tous entendus parler. » Ils continuent à vomir leur venin létal aujourd'hui.

 

Norman était préoccupé par le fait que ces types d'attaques étaient des exemples d'histoire se répétant un demi-siècle plus tard :

 

« À l'époque [de la Révolution Verte], Forrest Frank Hill, vice-président de la Fondation Ford [2], m'a dit : "Appréciez-le maintenant, car rien de tel ne vous arrivera de nouveau. Au bout du compte, les opposants et les bureaucrates vous étoufferont, et vous ne pourrez pas obtenir de permission pour poursuivre dans vos efforts." Hill avait raison. Sa prédiction portait jusqu'à l'ère de l'épissage des gènes qui arrivera quelques décennies plus tard... Les opposants et les bureaucrates se sont manifestés. Si nos nouvelles variétés avaient été soumises au genre de contraintes et exigences réglementaires qui sont infligées à la nouvelle biotechnologie, elles n'auraient jamais été disponibles. » [Soulignement dans l'original]

 

La vision du monde de Norman a été façonnée par ses racines et par ses expériences en tant que jeune homme. Il a appliqué tout au long de sa vie professionnelle la leçon qu'il a apprise quand, à la fin des années 1930, il a vu la maïsiculture de l'Iowa transformée par l'avènement des nouvelles semences de maïs hybrides et les apports appropriées d'engrais. Ces progrès ont fait exploser les rendements, du plafond traditionnel de 20 quintaux/hectare à une moyenne d'État étonnante de 50 quintaux/hectare, ce qui a propulsé l'agriculture de l'Iowa de la subsistance à une existence plus assurée.

 

Norman avait été choqué par ce qu'il avait vu quand il est arrivé à l'Université du Minnesota en tant que jeune étudiant à l'automne de 1933 : « J'ai vu ces gens là-bas, dans les rues, dans le froid, surtout des hommes adultes mais aussi des familles entières, dormant sur des journaux, tendant les mains pour demander une petite pièce, quémandant de la nourriture. C'était avant les distributions de soupe. » Peut-être parce que Norman lui-même a souvent eu faim pendant ses années d'enfance et de collège, son mode de vie pourrait se résumer par plusieurs observations qu'il a faites sur l'importance de la nourriture et l'application de la science à l'alimentation des affamés.

 

Premièrement : « Il n'y a pas de produit plus essentiel que la nourriture. Sans nourriture, les gens périssent, les organisations sociales et politiques se désintègrent et les civilisations s'effondrent. »

 

Deuxièmement : « Vous ne pouvez pas manger du potentiel. » En d'autres termes, vous n'avez réussi que lorsque vos nouvelles réalisations se trouvent dans les champs et, en fait, dans le ventre des gens.

 

Et enfin : « Il est facile d'oublier que la science offre plus qu'un savoir et un processus d'accumulation de nouvelles connaissances. Elle nous indique non seulement ce que nous savons, mais aussi ce que nous ne savons pas. Elle identifie les domaines d'incertitude et offre une estimation de l'ampleur et de la gravité de l'incertitude. »

 

Norman a eu beaucoup de chance dans sa carrière, sous la forme de confluences inattendues et improbables de personnes et de circonstances, ce qui rappelle l'observation du microbiologiste Louis Pasteur selon laquelle « le hasard ne favorise que les esprits préparés ». Norman Borlaug possédait un esprit préparé, mais il était aussi extrêmement gentil et généreux. Une épitaphe appropriée serait un vers d'un poème de Matthew Arnold : un homme « qui a vu la vie de façon constante, et l'a vue en entier ». Norman me manque.

 

____________

 

* Henry I. Miller a eu trois carrières : chercheur en biomédecine, régulateur pour les produits pharmaceutiques à la FDA états-unienne et scholar à l'Institution Hoover, un groupe de réflexion de l'Université Stanford.

 

Il contribue régulièrement à Forbes et s'y présente comme suit : « Je démonte la science-poubelle et les politiques publiques défectueuses. »

 

Source : https://www.forbes.com/sites/henrymiller/2014/04/03/2958/#6cb2108b185a

 

 

[1] Ma note : Contrairement à une désinformation largement répandue, les variétés de la Révolution Verte n'ont pas été crées pour consommer plus d'engrais, en quelque sorte pour le seul profit des fournisseurs d'engrais (de méchantes multinationales bien évidemment...). Comme les variétés modernes plus productives, elles ont besoin de davantage d'éléments fertilisants précisément parce qu'elles sont plus productives. Ainsi, les besoins en azote du blé sont de 3 unités (kilogrammes sous la forme N) d’azote par quintal produit (avec une variation de 2,8 à 3,5 selon les variétés – et le taux de protéines du grain). Davantage de quintaux nécessitent davantage d'engrais...

 

(Source)

 

[2] Ma note : La Fondation Ford a joué un rôle important dans la Révolution Verte. Ainsi, en 1960, elle a contribué avec la Fondation Rockefeller à la création de l'Institut International de Recherche sur le Riz (IRRI).

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