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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Un calendrier de l'Avent postfactuel : (5) « bulles de filtres », « fausses nouvelles » et « big data »

11 Décembre 2016 , Rédigé par Seppi Publié dans #critique de l'information

Un calendrier de l'Avent postfactuel : (5) « bulles de filtres », « fausses nouvelles » et « big data »

 

Schillipaeppa*

 

 

La vérité, pas la presse mensongère !

 

 

Les réseaux sociaux ont offert à Donald Trump la victoire à l'élection présidentielle américaine. C'est le reproche que l'on fait très souvent ces jours-ci à Facebook, Twitter et Cie. Mais cette affirmation me paraît trop facile. Par-dessus tout, les médias traditionnels – la presse, la radio et la télévision – se rendent la vie facile en refilant le mistigri à l'Internet. Un exemple : le samedi soir (3 décembre 2016), Donald Trump n'a pas aimé le programme de la soirée à la télévision, ce qu'il s'est empressé d'annoncer sur Twitter :

 

Juste essayé de regarder Saturday Night Live – impossible à regarder ! Totalement partial, pas drôle et la personnification par Baldwin ne peut tout simplement pas être pire. Triste

 

 

L'acteur Alec Baldwin avait mimé le président élu dans un talk-show de fin de soirée. Le déplaisir de Trump communiqué par Twitter a immédiatement fait les nouvelles du lendemain matin à la télévision américaine. Si un homme politique peut compter sur le fait que les équipes de nuit des rédactions transforment immédiatement ses contributions en ligne en apparition à la télévision, il serait insensé pour lui de ne pas en profiter. La question est : pourquoi les médias traditionnels se laissent-ils prendre à ce jeu ?

 

 

Les bulles de filtres et les chambres de résonance
 
!

La bulle de filtres (anglais : filter bubble) est un concept développé par le militant d'Internet Eli Pariser. Il désigne l'état dans lequel se trouve un internaute lorsque les informations auxquelles il accède sur Internet sont le résultat d'une personnalisation mise en place à son insu. À partir des différentes données collectées sur l'internaute, des algorithmes vont silencieusement sélectionner les contenus qui seront visibles ou non par lui. Le terme de « bulle de filtres » renvoie à l'isolement produit par ce mécanisme : chaque internaute accède à une version différente du web, il reste dans une « bulle » unique et optimisée pour lui.

Ce phénomène se rencontre notamment sur les réseaux sociaux et les moteurs de recherche. Des sites tels que Google, Facebook ou Yahoo! n'affichent pas toutes les informations, mais seulement celles sélectionnées pour l'utilisateur. À partir de différentes données (historique, clics, interactions sociales) ces sites prédisent ce qui sera le plus pertinent pour un internaute donné. Ils lui fournissent ensuite l'information la plus pertinente, en omettant celle qui l'est moins selon eux. Si les algorithmes considèrent qu'une information n'est pas pertinente pour un internaute, elle ne lui sera pas présentée.

Wikipedia

 

On prétend que les algorithmes de Facebook n'offriraient aux utilisateurs que des contenus qui correspondent déjà leurs intérêts et attitudes. Ainsi, l'image publique de l'utilisateur est sensiblement déformée. Oui et non. Oui, parce que sur Facebook, on s'assemble en particulier avec les gens qui publient des choses semblables et partagent les mêmes points de vue. De nombreuses discussions en ligne se réduisent alors en une confirmation mutuelle. Cependant, ne faisons nous pas de même dans la vie courante ? Le classique Stammtisch (la table des habitués) réunit probablement des personnes ayant également des intérêts similaires. Mais non, précisément parce que, selon mon expérience, parmi les contenus « parrainés » figurent également des points de vue que je ne partage pas. Ainsi, je reçois constamment des contenus des Verts ou de Greenpeace – probablement parce que je m'intéresse aux sujets qu'ils traitent.

 

Sur les effets désignés par les termes « bulle de filtres » et « chambre de résonance », il n'y a également aucune preuve empirique. Christoph Behrens écrit dans la Süddeutsche Zeitung: 

 

«En fait, il y a peu de connaissances sur l'influence concrète des bulles de filtres sur la diversité des opinions. Les études empiriques existantes ne permettent guère de conclure à une polarisation politique extrême, comme on le croit souvent. »

 

Mais comment était-ce par le passé ? Avant les réseaux sociaux ? Avant l'Internet ? La diversité des opinions était-elle vraiment mieux servie ? Michael Fleischhacker écrit dans l'édition autrichienne en ligne de la Neue Zürcher Zeitung

 

« C'est plutôt le contraire : même les utilisateurs de Facebook bourrés de préjugés se voient confrontés aujourd'hui à une plus grande variété d'opinions que le médecin d'une petite ville qui faisait partie, il y a 20 ans, des élites autrichiennes éduquées. Il était abonné à un journal local et un journal national et obtenait ainsi, tous les jours, ce que deux rédactions pensaient. L'algorithme de Facebook ne peut pas être aussi précis, et un ultra qui se connecte à Facebook aujourd'hui ne peut donc pas éviter de se faire servir sur son fil une diversité d'opinions exprimées dans les médias plus grande que celle que consommaient les classes instruites de l'année 1986. »

 

Une chose est certaine : les réseaux sont en concurrence directe avec les médias traditionnels et les jeunes utilisateurs de médias préfèrent les contenus en ligne. Dans ce contexte, il est peu surprenant que l'on pointe par réflexe l'Internet du doigt, quand il s'agit de blâmer. Mais la presse et la télévision doivent souffrir qu'on leur demande quelle est leur contribution particulière. Ce n'est en aucun cas la célérité. Quand des localités ont été inondées dans le sud de l'Allemagne, au début de l'été, après de fortes pluies, des vidéos de témoins oculaires étaient déjà diffusées le dimanche soir sur Facebook, tandis qu'il n'y avait rien à voir à la télévision sur la catastrophe. Ce n'est que le lundi matin, que les journalistes se sont déplacés. Pour couvrir la fusillade de Munich, la télévision s'est massivement servie des gazouillis de la police munichoise : « Selon Twitter... » Bien ! J'ai Twitter, et il ne m'était donc pas nécessaire d'allumer la télé.

 

 

Les fausses nouvelles

 

Facebook, dit-on, répand de fausses nouvelles. Cette affirmation résulte du fait que personne ne vérifie les messages diffusés sur Facebook. Mais pour diffuser de fausses nouvelles, nul besoin de Facebook, la Deutsche Presse-Agentur (DPA) et les rédactions dénuées d'esprit critique, qui reprennent simplement les dépêches, suffisent. Lorsque le groupe parlementaire Bündnis 90/Die Grünen (Alliance 90/Les Verts) a rapporté à l'été de 2015 qu'on avait trouvé du glyphosate, la matière active d'un herbicide, dans des échantillons de lait maternel, c'est surtout à la DPA que l'on doit que cette nouvelle ait fait « sensation » en Allemagne. La rédactrice en chef de l'agence a donné la véritable impulsion au message en recueillant l'avis de la scientifique Irene Witte, professeure émérite de l'Institut de toxicologie de l'Université d'Oldenburg. Celle-ci a considéré que les résultats étaient « insoutenables » et inquiétants. L'avis « d'expert » ayant été livré avec le texte d'Alliance 90/Les Verts, de nombreux journalistes se sont épargné la nécessaire vérification, enfin dans la mesure où ils envisagent cette vérification pour des dépêches d'agence. Pourtant, il suffisait de jeter un regard sur les résultats du test pour susciter la méfiance : il s'agissait en fait d'une télécopie de deux pages sur les résultats d'un laboratoire vétérinaire, signée par une vétérinaire. À quelques exceptions près, par exemple, le Tagesspiegel ou Stern, les rédactions ne se sont pas posé de questions pour savoir dans quelle mesure les résultats étaient plausibles et s'il y avait effectivement un risque pour la santé. Lorsque, en février 2016, l'Institut Fédéral pour l'Évaluation des Risques (BfR) a attiré l'attention sur ses propres tests et annoncé qu'il n'y a pas de glyphosate dans le lait maternel, les Verts ont dû faire marche arrière.

 

Malheureusement, les médias traditionnels produisent et distribuent aussi des fausses nouvelles ; et beaucoup de ce non-sens qui est partagé sur Facebook a été rédigé en premier lieu par les journalistes. Donc : ce problème de qualité concerne tout le monde, car lorsque les grands titres ont été publiés, plus personne ne peut plus les retirer.

 

 

Big Data

 

Le week-end dernier, l'article  « Ich habe nur gezeigt, dass es die Bombe gibt » (je n'ai fait que montrer que la bombe existe) a fait sensation sur les réseaux ; on avait affirmé qu'une méthode de profilage des utilisateurs de Facebook de la société Cambridge Analytica avait contribuer à faire gagner Donald Trump :

 

« Mais quelle est l'influence des méthodes psychométriques sur les résultats de l'élection ? Cambridge Analytica refuse de répondre aux demandes de preuves de l'efficacité de la campagne. Et il est fort possible qu'il n'y ait pas de réponse à la question. Pourtant, il y a des indices : il y a le fait que, sortant de nulle part, Ted Cruz soit devenu le principal rival de Trump avec l'aide de Cambridge Analytica lors des primaires. Il y a l'augmentation de la participation de l'électorat rural. Il y a le recul du vote des Afro-américains. Le fait que Trump ait dépensé si peu d'argent pourrait aussi s'expliquer par l'efficacité de la publicité personnalisée. Et aussi qu'il a mis les trois quarts de son budget de marketing dans le domaine numérique. Facebook s'est avéré être l'arme ultime et le meilleur aide de campagne, comme l'a gazouillé un collaborateur de Trump. »

 

Le journaliste spécialiste de l'informatique de Munich Christian Alt considère que l'analyse est exagérée et écrit sur sa page Facebook :

 

« D'une manière générale, tout cela est pour moi beaucoup trop de blabla. Un mélange typiquement allemand de scepticisme devant les algorithmes et la technologie, et de peur de Big Data. Il n'y a dans l'article aucune donnée fiable, pas de faits, rien que des spéculations et du blabla de relations publiques de Cambridge Analytics. [...] Nous ne pouvons pas gloser sur les fausses nouvelles et en même temps diffuser largement de tels textes, simplement parce que l'histoire s'inscrit dans notre image du monde. »

 

On doit aussi se demander : cui bono ? À qui profite une campagne contre Facebook ? D'une part, naturellement, à une entreprise comme Cambridge Analytica qui peut ainsi faire largement de la publicité pour ses services de Big Data, et quelque part aussi, à Facebook lui-même, parce qu'on attribue à la plate-forme des effets de publicité trompeuse. D'autre part, les médias traditionnels sont toujours aux avant-postes lorsque l'occasion se présente de se laver les mains et de jeter le discrédit sur la concurrence.

 

3/4 Tous les conseillers politiques ne sont de loin pas convaincus de l'efficacité de CA ; Ted Cruz a par exemple annoncé une coopération sur BigData

 

4/4 Oui, le profilage social et BigData sont de plus en plus importants pour les campagnes électorales. Non, Cambridge Analytica n'est pas un bon « bouc émissaire » pour l'élection de Trump.

 

Question centrale : combien d'articles dans FAZ, SZ, etc. sur le thème : « L'Internet sera notre malheur ! 1 ! » Cambridge Analytica va-t-il maintenant exploiter ?

 

Il y a une chose qu'il faut porter au crédit de l'Internet et des réseaux sociaux : ils donnent au débat public une plus large assise. Les journalistes ont perdu leur fonction de gardien du temple, car n'importe qui peut maintenant publier, par exemple, sur un blog privé ou un canal Youtube. Il y a eu en quelques jours, à propos de l'histoire précitée de Big Data et Trump, tant de bons articles objectifs de blogs, de messages sur Twitter et de contributions sur Facebook qu'il m'est impossible de traiter le sujet ici (voir une liste de liens ci-dessous). Et beaucoup d'informations sont accessibles à un public plus large : s'il fallait autrefois, par exemple, s'abonner au journal Das Parlement pour s'informer sur ce qui se passe au Parlement, on peut maintenant lire les comptes rendus et les documents sous-jacents tout simplement sur le net. Même les médias étrangers peuvent être facilement consultés sur l'Internet. « La Neue Zürcher Zeitung est la nouvelle télévision ouest-allemande », est un dicton qui célèbre la nouvelle diversité.

 

Chers communicants de la radio, de la télévision et de la presse écrite : l'Internet est le média de l'avenir. Apprenez à vous débrouiller et – pourquoi pas aussi – à y gagner votre argent.

 

 

Liens :

 

Journalismus ist kein Umerziehungsprogramm (le journalisme n'est pas un programme de rééducation)

 

Der Mythos von der Filterblase (le mythe de la bulle de filtres)

 

Persönlichkeitseigenschaften mit Facebook-Likes vorhersagen? Echt jetzt? (prédire les caractéristiques de la personnalité avec les « j'aime » de Facebook ? Sérieusement ?)

 

HAT EIN BIG DATA PSYCHOGRAMM TRUMP WIRKLICH DEN SIEG GEBRACHT? (un programme de Big Data sur la psychologie a-t-il réellement mené Trump à la victoire?)

 

Nach Cambridge Analytica: Vom kleinen Big Data deutscher Parteien (après Cambridge Analytica : à propos des petits Big Data des partis allemands)

 

Hat wirklich der große Big-Data-Zauber Trump zum Präsidenten gemacht? (Est-ce vraiment le grand Big Data magique qui a porté Trump à la présidence ?)

 

FACEBOOK IST NICHT SCHULD AN TRUMP (Trump, ce n'est pas la faute à Facebook)

 

NEIN, BIG DATA MANIPULIERT UNS NICHT ALLE ZU TRUMP-WÄHLERN (non, Big Data ne nous manipule pas tous pour devenir des électeurs de Trump)

 

Die Meinungsbildung verschiebt sich immer schneller ins Internet (la formation de l'opinion se déplace de plus en plus rapidement vers Internet)

 

_________________

 

* L'auteure a fait des études de philosophie, est éditrice et a atterri il y a déjà plus de dix ans à la campagne. Sur son blog, elle (d)écrit – miracle ! La traduction peut être fidèle – ce qui la préoccupe, lorsqu'elle n'est pas en train de curer l'écurie des poneys, de chercher des gants de gardien de but, de s'occuper de quantités de denrées alimentaires ou de linge, ou encore de tenter d'arracher les mauvaises herbes plus vite qu'elles ne poussent.

 

Source : https://schillipaeppa.net/2016/12/05/postfaktischer-adventskalender-teil-5-filterblase-fake-news-und-big-data/

 

 

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