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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

« Les néonicotinoïdes de retour dans les champs de betteraves » ? Les mauvaises odeurs sont persistantes à Libération

18 Août 2020 , Rédigé par Seppi Publié dans #betteraves, #Néonicotinoïdes, #critique de l'information

« Les néonicotinoïdes de retour dans les champs de betteraves » ? Les mauvaises odeurs sont persistantes à Libération

 

 

Volonté ou bêtise ? On aurait attendu une photo montrant le problème...

 

Le 7 août 2020, c'est par « Les néonicotinoïdes de retour dans les champs de betteraves » que Libération avait annoncé une partie de la décision gouvernementale, essentiellement à double détente, de venir en aide à la filière sucrière française (ce qui a des implications importantes pour d'autres secteurs) : pour la désastreuse campagne 2020, apporter « une indemnisation dans le cas de pertes importantes liées à cette crise de la jaunisse de la betterave dans le cadre du régime d’aide "de minimis" » ; pour la campagne 2021 et, peut-être, les deux suivantes, entamer un processus législatif pour permettre des semis avec des semences enrobées par un insecticide néonicotinoïde.

 

 

(Source)

 

 

Le ton est donné par l'incipit :

 

« La couleuvre que vient d’avaler la nouvelle ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili, a un petit goût de betterave. »

 

Ce n'est probablement pas faux. On se souviendra que, le 23 juillet 2020, Mme Barbara Pompili avait fait étalage de son talent de xyloglosse sur France Inter pour éluder la question. Mais, compte tenu du temps mis par le gouvernement pour répondre aux appels pressants, on peut penser que d'autres – le candidat à sa réélection par exemple – ont aussi dû manger leur chapeau.

 

 

L'information de fond est cependant donnée, mais a minima. La filière betteravière est :

 

« alarmée par le développement massif de la jaunisse ».

 

Nous n'en saurons guère plus sur la véritable calamité. Dommage, un peu de pédagogie pour éclairer le lectorat de Libération n'aurait pas fait de mal. Mais faisons contre mauvaise fortune bon cœur : ce n'est pas dans la ligne éditoriale du journal qui tache les doigts.

 

Mme Barbara Pompili est citée après un rappel historique :

 

« Dans le Courrier Picard, elle reconnaît que "personne n’est satisfait de cette situation. Ni moi ni le ministre de l’Agriculture. Jamais nous n’aurions dû en arriver là. Il y a eu clairement un défaut de suivi." Ce qui apparaît comme un grand retour en arrière écologique vient d’une absence d’alternatives aux néonicotinoïdes, d’après la ministre : "Si les choses avaient été faites comme elles auraient dû l’être, en quatre ans, il y avait la possibilité de faire émerger des solutions pérennes. Nous ferons en sorte que ce genre de situation ne puisse plus se reproduire."

 

Ce « c'est pas d'ma faute » est bien léger, Mme la Ministre, et dénote une formidable méconnaissance des réalités de l'agriculture et de la recherche-développement. Soyons un peu mesquin : c'est ce qu'il faut pour être ministre de l'environnement...

 

L'auteur convoque aussi à la barre Mme Corinne Lepage avec un gazouillis teinté de jusqu'au-boutisme, de complotisme et d'irresponsabilité citoyenne, ainsi que la sénatrice EÉLV pour des propos franchement insultants

 

 

M. Olivier Garnier se trompe sur le premier point : il faut surmonter l'obstacle de la loi sur la biodiversité (Source)

 

 

C'est à ce point que le journal et son auteur dérapent.

 

À l'intertitre :

 

« "Aucune alternative" pour le lobby de la betterave »

 

fait suite :

 

« Les producteurs, eux, se délectent de cette décision. »

 

Cette manie d'agiter l'épouvantail du « lobby » quand il est question d'une filière agricole (ou de l'agriculture dans son intégralité) est franchement détestable. Quant à évoquer une délectation pour des gens qui font face à des pertes de récolte et d'activités se chiffrant en dizaines de pourcent et plusieurs centaines, voire mille, euros par hectare... Espérons avec un brin de charité qu'il s'agit d'un lapsus calami.

 

M. Franck Sander, président de la Confédération Générale des Planteurs de Betteraves (CGB) explique quelques éléments de biologie florale de la betterave et de procédures de culture de nature à rassurer sur le sort des abeilles et autres pollinisateurs les gens dotés d'un minimum de jugement. Mais c'est suivi de :

 

« Une série d’arguments exprimée quasi telle quelle dans le communiqué du ministère de l’Agriculture. »

 

Que faut-il en conclure ou, plus précisément, qu'en conclura le lecteur béotien ? Que les arguments sont incontournables ou que le Ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation et « le lobby de la betterave » sont cul et chemise ?

 

Le lecteur est incité à écarter la première hypothèse. Le paragraphe en cause vaut son pesant de cacahuètes :

 

« D’autres voix du monde agricole semblent moins convaincues. Damien Houdebine, membre du comité national de la Confédération paysanne, estime qu’"il existe d’autres insecticides que les néonicotinoïdes. En autorisant à nouveau ces derniers, on incite les producteurs à agir de manière systématique sur toutes les cultures et non de manière localisée, là où il y a des problèmes." Selon l’éleveur sarthois, "les néonicotinoïdes restent dans le sol. Et il n’y a pas que la question du butinage. Du blé qui serait planté derrière de la betterave, comme sur une rotation classique, pourrait entraîner une diffusion des insecticides par pollution dans l’air." »

 

Ah, la Confédération Paysanne... un syndicat d'agriculteurs (en principe) dont une part essentielle de l'activité consiste à venir en appui de l'agribashing... Et des propos incohérents... Comme si on pouvait « prévoir » les endroits où il y aura des problèmes (notons cependant qu'on peut s'attendre au pire, en l'absence d'enrobage des semences, avec le réservoir de virus qui s'est constitué cette année)... La « pollution dans l'air » par un blé qui viendrait après les betteraves est aussi une jolie trouvaille.

 

On reste dans les histoires de lobby et de complot :

 

« Sous couvert d’améliorer la souveraineté alimentaire du pays, la volte-face du gouvernement s’explique aussi par la puissance de l’industrie sucrière. […] De quoi faire dire à Damien Houdebine que, dans cette affaire, "une place importante a été laissée par le gouvernement aux acteurs économiques les plus puissants". »

 

On reste toujours dans les histoires de lobby et de complot, en ajoutant une allégation de mauvaise foi de la part du gouvernement, même si on pose une question qui semble appeler une position plus nuancée :

 

« S’agit-il seulement d’influence industrielle ? »

 

M. Christian Huyghe, directeur scientifique du pôle agriculture au sein de l’Institut National de Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement (INRAE) fournit une explication « météorologique » de l'année à pucerons, ce qui mène à un propos étonnant ainsi qu'à une nouvelle charge de l'interlocuteur du syndicat jaune :

 

« Lutter contre les invasions de pucerons verts reviendrait donc à lutter contre le réchauffement climatique. Des producteurs de betteraves, explique Damien Houdebine, sont "plus inquiets de l’impact du climat, des coups de chaud fin mai, de la sécheresse et de la canicule actuelle, que de la jaunisse". »

 

Admettons... cela ne change rien à l'intensité du problème de la jaunisse. C'est un sophisme.

 

À quoi sert INRAE (succombons au snobisme linguistique...) ?

 

« Croire que la solution viendrait de la nature elle-même est illusoire, selon Christian Huyghe : "On sort de vingt-sept ans de néonicotinoïdes, aussi extrêmement efficaces contre les insectes auxiliaires", souligne le chercheur. Parmi les insectes auxiliaires, on compte notamment les larves de coccinelles et les syrphes, toutes deux friandes de pucerons. Des pistes sont à l’étude pour lutter contre la transmission de la jaunisse, comme le morcellement des parcelles ou l’usage de "l’écologie chimique", en recourant par exemple à la plantation dans les champs de betteraves de fleurs comme l’œillet d’Inde, dont l’odeur est insupportable au puceron. »

 

Elle sert apparemment à abonder dans le sens de l'hystérie anti-pesticides... Les néonicotinoïdes en enrobage des semences ont certes condamné les auxiliaires prédateurs de pucerons à la famine (ou au changement de diète), mais nous en sommes à la deuxième campagne betteravière sans enrobage. Et les larves de coccinelles étaient bien là, mais elles sont venues trop tard. Que M. Christian Huyghe nous explique aussi l'effet du morcellement des parcelles et décrive l'état d'avancement des travaux (s'il y en a...) sur la complantation d'oeillets d'Inde et de betteraves. Ça ne se fait pas, même en bio.

 

Qu'il l'explique surtout à M. Thibaut Ghironi, l'auteur del'article. Car celui-ci conclut :

 

« Autant de solutions dont les filières agroalimentaires ne veulent pas forcément, leur préférant une logique court-termiste qui garantira une rentabilité maximum. Vendredi, ce sont les producteurs de maïs qui ont pris la parole pour demander à bénéficier, à leur tour, d’une dérogation leur permettant d’utiliser des néonicotinoïdes. »

 

C'est de la diffamation.

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Justin 22/08/2020 23:20

Petite balade en famille dans un labirynthe de maïs... je ne sais pas s'il était bio (probablement car de toutes façons le maïs n'est pas récolté donc inutile de le traiter), enfin bref, il était infesté de Datura... bon, le datura est au raz du sol et le maïs en hauteur mais bof bof....

rastapopoulos 18/08/2020 22:27

Bonjour
Des solutions génétiques de résistance existent contre les virus de la betterave, mais ces travaux ont été abandonnés par l'INRAE il y a 30 ans. Le manque de testicules au niveau de la direction INRAE quand il s'agit de promouvoir les solutions génétiques étant assez remarquable.
cordialement

max 18/08/2020 16:32

C'est bon nous sommes sauvé, Julien Bayou à trouvé la solution.
https://twitter.com/julienbayou/status/1295389085985640453
Dans les réponses à son tweet, il se fait défoncer par les agriculteurs.

Ces personnes insultes et prennent les agriculteurs pour des cons et se plaignent ensuite que les réponses soit plutôt indélicate. Comme Cyril Dion et son fil méprisant.
Et quand je dit qu'ils les prennent pour des cons, ce n'est pas une image.
https://twitter.com/IvartEdouard/status/1295288704903389185
Je me suis dit au début que c'était ironique, mais en lisant la suite on voit qu'il est sérieux.

max 19/08/2020 01:37

Maxime RoStolan celui qui est à l'origine de l'échec de ferme d'avenir est aussi venue en soutien a Cyril Dion, à coup de caricatures et de mépris. Et il se plein ensuite aussi de se faire "attaquer" injustement par cette méchante meute d'agriculteur. Et tous ça en étant méprisant et insultant.
https://mobile.twitter.com/Maxderostolan/status/1295404119499382784
https://mobile.twitter.com/Maxderostolan/status/1294632441559351297

pierre marie 22 18/08/2020 14:43

Tout simplement lassant..

Ces insecticides, y compris utilisés en pulvérisation, sont peu chers, efficaces et tout à fait gérables pour la "biodiversité" (mot valise, dont on devrait se méfier, comme le mot "nature").

Qu'est ce qui est préférable :

- pulvériser du pyrèthre bio (enfin, pas si bio que cela quand on sait comment il est cultivé en Afrique et en Papouasie) plusieurs fois, car ce produit n'a plus d’efficacité passé 2 ou 3 jours, ou pulvériser des néonicotinoides très rarement (car il est actif longtemps sur les insectes suceurs de sève... pas sur les papillons qui viennent dix minutes après ?

Quand aux graines enrobées de néonicotinoides, une seule fois ! Des graines sous terre ! Sur une culture sans fleurs comme la betteraves. Ou dont se fiche les abeilles, comme les céréales (oui, elles viennent parfois dessus mais c'est pas leur tasse de thé).

Pour massacrer les auxiliaires, comme les syrphes, le pyrèthre, lui, est champion..

A hurler de rire quand on sait que les apiculteurs de ma région (que je connais fort bien, souvent des amis) mettaient leurs ruches dans les champs de Colza aux graines enrobées de néonicotinoides. Et s'en portaient fort bien...

Sauf les nuls qui, incapables de lutter contre le parasite Varroa desctrutor et de bien soigner leurs ruches en automne et en hiver, cherchaient un pesticide coupable, pour toucher des subventions et calmer leur aigreur...

PS : j'ai utilisé des néonicotinoides (ni plus ni moins que de la nicotine, longtemps utilisé sur les betteraves, et par les bios toujours, en maraîchage, viticulture, arboriculture) ; j'ai une petite expérience de la chose; Je connais fort bien le milieu des apiculteurs professionnels ; mes cultures grouilles de sauterelles, de papillons, de salamandres, de grenouilles agiles...

PPS : quand on connait un minimum "la nature" (on devrais plutôt dire "la campagne", des milieux en fait façonnés par l'homme depuis l'age glaciaire) on est atterré par tant de mauvaise foi ou d’incompétence..

PPPS : une idée fausse mais dans l'air du temps et soutenu par une minorité active passera pour vrai pendant très, très longtemps.. .hélas.