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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Norman Borlaug a sauvé des millions de vies, ses détracteurs préféreraient-ils qu'il ne l'ait pas fait ?

19 Mai 2020 , Rédigé par Seppi Publié dans #Divers

Norman Borlaug a sauvé des millions de vies, ses détracteurs préféreraient-ils qu'il ne l'ait pas fait ?

 

Justin Cremer*

 

 

Norman Borlaug (au centre) sur le terrain, au Mexique, avec un groupe de jeunes stagiaires internationaux. Source : CIMMYT.

 

 

Norman Borlaug est peut-être la personne la plus importante de l'histoire humaine dont le nom et l'héritage restent largement inconnus. Héros pour ceux des domaines de la science des plantes et de l'humanitaire et scélérat pour certains du mouvement environnementaliste, Borlaug n'a jamais obtenu la reconnaissance généralisée qui aurait dû accompagner son impact démesuré sur l'agriculture.

 

La relative obscurité de Borlaug parmi les masses a été une source de frustration et d’étonnement pour moi pendant les cinq années que j’ai passées en tant que directeur des communications de la Fondation du Prix Mondial de l’Alimentation, que Borlaug a créée en 1986 pour honorer les réalisations dans les domaines de l’alimentation et de l’agriculture. Plus j'en apprenais sur sa vie et l'impact de son œuvre, plus j'étais choqué que le nom de Borlaug soit largement inconnu, même dans notre État de résidence commun, l'Iowa.

 

J’ai donc été heureux d’apprendre qu’il figurerait dans un nouvel épisode de la série documentaire de PBS « American Experience ». Davantage de gens devraient connaître l'incroyable histoire de Borlaug, et l'épisode – intitulé « L'homme qui a essayé de nourrir le monde » – aiderait certainement à faire passer le mot. Mais le sous-titre du programme, « Une histoire de bonnes actions et de conséquences imprévues », suggère une intention apparente de brouiller l'image en ce qui concerne l'héritage de Borlaug.

 

 

Borlaug trouve l'œuvre de sa vie

 

Le documentaire retrace bien la vie de Borlaug, de son éducation dans une petite ferme à Cresco à ses études à l'Université du Minnesota, où un affrontement entre agriculteurs en difficulté et citoyens pauvres et affamés lui a montré « à quelle vitesse la violence se développe quand la faim, la misère et le désespoir infectent l'esprit du public ». En 1944, Borlaug a déménagé au Mexique, où il a dirigé le programme d'amélioration du blé de la Fondation Rockefeller.

 

Durant plusieurs années – défiant souvent les experts des cultures et même son propre patron – Borlaug a mis en œuvre un programme de sélection qui aboutira au développement de variétés de blé résistantes à la rouille noire, une maladie des plantes que le biographe de Borlaug Charles Mann décrit dans le documentaire comme « l'un des plus anciens ennemis de la race humaine ». Les variétés développées par Borlaug pouvaient produire des rendements 10 fois supérieurs à ceux obtenus par un producteur de blé moyen, et le Mexique est rapidement devenu non seulement autosuffisant en blé, mais aussi exportateur.

 

C’est après son succès au Mexique que Borlaug, selon les dires des documentaristes, « a trouvé l'œuvre de sa vie », s’engageant à nourrir les gens partout où régnaient la faim et la pauvreté. C'est aussi à peu près à ce point que le documentaire commence à avoir une vision plus large de l'impact de Borlaug, le présentant d'abord comme un soldat involontaire de la guerre froide, avec son blé miracle présenté comme un outil puissant que les décideurs politiques américains pouvaient déployer pour « gagner les cœurs et les esprits dans la lutte contre Joseph Staline et Mao Zedong ». Ces calomnies sont en grande partie laissées en suspens, sans réfutation, jetant des doutes injustifiés sur les intentions de Borlaug.

 

Lorsque Borlaug apporte ses techniques en Inde dans les années 1960 à l'invitation du scientifique agronomique M.S. Swaminathan, le film commence à associer le succès de Borlaug aux problèmes de surpopulation et de dégradation de l'environnement – l'apparition des « conséquences imprévues » évoquée dans son sous-titre.

 

 

Quand sauver des centaines de millions de vies ne suffit pas

 

Des clips d'archives utilisés dans le documentaire montrent que l'Inde avait déjà du mal à nourrir sa population en croissance rapide avant que Borlaug ne fasse son premier pas dans le pays. « Au cours des 25 prochaines années, si rien ne se passe, cette énorme population doublera pour atteindre 800 millions. Si l'Inde a du mal à nourrir 400 millions maintenant, comment peut-elle nourrir le double de ce nombre en une génération ? », avait demandé Howard K. Smith, d'ABC News.

 

Eh bien, comme nous le savons, quelque chose s'est produit : la Révolution Verte. Les centaines de millions de personnes qui auraient pu mourir de faim en Inde et ailleurs ne sont pas mortes, en grande partie grâce à Norman Borlaug. Il convient de noter que ces projections de la croissance démographique de l’Inde ne se sont pas tout à fait avérées. La population de l’Inde a doublé en environ 40 ans, et non dans les 25 qui étaient initialement craintes. Mais plus important encore, la population de l'Inde avait augmenté d'environ 2 % par an bien avant la Révolution Verte.

 

Avant que les techniques de Borlaug n'aient conduit l'Inde à enregistrer des rendements agricoles record en 1968, de nombreux autres pays ayant emboîté le pas au cours des années suivantes, il était tout sauf acquis que la production alimentaire serait en mesure de suivre la croissance démographique. Dans le livre à succès La bombe P (The Population Bomb – première édition en 1968), Paul Ehrlich a soutenu que « [l]a bataille menée pour nourrir la totalité de l'humanité a eu lieu, nous en sommes au dénouement. »

 

« Des centaines de millions d'êtres humains vont mourir de faim dans les années 70-80 et cela quelle que soit l'urgence des programmes que nous pouvons mettre en place aujourd'hui », a-t-il ajouté. « Désormais, plus rien ne pourra éviter une montée importante du taux de mortalité mondial  ».

 

Ehrlich n'avait clairement pas prévu Norman Borlaug. Mais son livre montre que les craintes de surpopulation étaient réelles et qu'elles ont précédé tout ce que Borlaug a fait. Pourtant, le documentaire de PBS tente de lier « la croissance massive de la population humaine […], l'urbanisation de notre espèce [et] l'énorme impact écologique croissant [de l'humanité] sur le monde » à la Révolution Verte, tout en admettant par ailleurs que « la croissance démographique sans précédent mettait à rude épreuve l'approvisionnement alimentaire de pays du monde entier, suscitant le spectre de la famine généralisée et du chaos social » bien avant que Borlaug ne réussisse sa percée.

 

Certains des critiques de Borlaug semblent vouloir le blâmer pour quelque chose qu’il n’a ni causé, ni prétendu avoir résolu. En acceptant le prix Nobel de la paix de 1970, Borlaug a souligné que le monde était toujours confronté à d'énormes problèmes pour nourrir sa population. Il a précisé que la Révolution Verte n'avait pas résolu la faim dans le monde, elle nous avait simplement fait gagner du temps. Il mentionnera « le monstre de la population » dans presque tous les discours qu'il a prononcés dans la dernière partie de sa carrière. Avec notre population mondiale actuelle de 7,8 milliards de personnes qui devrait atteindre 10 milliards d'ici environ 35 ans, nous n'avons clairement pas apprivoisé ce monstre. Mais la Révolution Verte de Borlaug ne l'a pas créé. Le taux de croissance de la population mondiale était près de deux fois plus élevé en 1950, lorsque Borlaug travaillait encore dans les champs du Mexique, qu'il ne l'est actuellement.

 

 

Critiquer est facile, proposer des solutions ne l'est pas

 

Alors que les critiques attribuent à Borlaug la responsabilité de quelque chose qui était hors de son contrôle, il est remarquable qu’ils ne semblent jamais être en mesure de proposer une alternative. Faut-il laisser des centaines de millions de personnes succomber à la famine ? Quels sont les choix les plus respectueux de l'environnement pour assurer un approvisionnement alimentaire adéquat à l'humanité ? Aucune réponse n'est offerte à ces questions ou à d'autres questions tout aussi difficiles.

 

Pour être juste envers ceux qui ont prêté leur concours à la fabrication du documentaire, les documentaristes ne leur ont peut-être pas rendu service. Au début du film, nous voyons l'économiste et écrivain Raj Patel suggérer que Borlaug ne méritait pas le prix Nobel de la paix, mais les téléspectateurs ne sauront jamais pourquoi ; Patel ne suggère pas non plus une alternative hypothétique à ce qui aurait dû être fait pour les millions de gens qui étaient confrontés à la famine. Peut-être que ces réponses se sont retrouvées sur le plancher de la salle de montage parce que Patel développe son point de vue dans une interview publiée sur le site Web de PBS ; il y rend la Révolution Verte responsable d'« une urbanisation dans laquelle nous nous éloignons de plus en plus des sources de notre nourriture ». Et romance une réalité alternative dans laquelle nous sommes tous « beaucoup plus connectés à l'écologie à travers laquelle notre nourriture se déplace » et « nous tirons une profonde satisfaction » de manger ensemble.

 

Patel pense peut-être qu'une réalité alternative vaudrait le prix de millions de personnes affamées. Bien que nous, les téléspectateurs, ne le sachions pas, j'en doute. Et c'est là que réside le problème de cette remise en cause posthume de l'héritage de Borlaug. Dans une déclaration écrite, le Dr Ronnie Coffman, directeur des programmes internationaux au Collège d'Agriculture et des Sciences de la Vie de l'Université Cornell, a déclaré qu'il était beaucoup trop facile de critiquer Borlaug sans proposer de solutions.

 

« Les gens qui critiquent Borlaug devraient être obligés d'identifier une alternative éthique à ce qu'il a fait », a écrit Coffman.

 

Un autre ancien collègue de Borlaug, Richard Zeyen, a déclaré que Borlaug posait souvent la même question à ses détracteurs.

 

« Norman ne le prenait pas personnellement – souvent, il disait simplement qu'il fallait être là pour voir la famine et la mort et pour sentir et goûter cela », a déclaré Zeyen, professeur émérite en phytopathologie à l'Université du Minnesota. « Ensuite, il leur demandait : "Que feriez-vous si vous saviez comment éviter ces souffrances et cette fin ?" »

 

Borlaug lui-même a vu la souffrance et la mort et il a consacré sa vie à minimiser cela. Toutes les mesures objectives montrent qu'il a réussi au-delà de toute espérance, sauvant plus d'un milliard de vies selon certaines estimations. Cela signifie-t-il que son héritage ne devrait jamais être remis en question ? Bien sûr que non. Mais avec « L'homme qui a essayé de nourrir le monde », PBS a confondu ce que Borlaug a réussi à faire avec de grands problèmes de société bien au-delà de son contrôle.

Dans les derniers moments du documentaire, l'historien Tore Olsson suggère que la famine et la faim largement répandues persistent toujours, non pas par manque de nourriture, mais à cause des inégalités, de l'existence de classes et de la pauvreté. C’est peut-être vrai, mais la façon dont les documentaristes semblent jeter ces énormes problèmes aux pieds de Borlaug est injuste. Pour sûr, il n'a pas résolu des problèmes qui ont affligé l'humanité pendant des siècles, mais l'homme n'en a-t-il pas fait assez ?

 

______________

 

* Source : https://allianceforscience.cornell.edu/blog/2020/04/norman-borlaug-legacy-documentary/

 

 

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rastapopoulos 20/05/2020 00:06

Bonjour
Merci pour cet article. L'inertie dans la croissance de la population fait que la population croît, par période, plus vite que la production agricole. Mais la relation de cause à effet est inverse, ce sont les progrès agricoles qui déterminent la croissance de la population. Les bonds démographiques du néolithique et du 20 siécle ont été causés par les révolutions agricoles (et par celle de la santé au 20 eme). C'est d'ailleurs ce qu'à parfaitement intégré la frange malthusienne de l'écologie politique pour s'opposer par principe aux progrès technologiques de l'agriculture. Cela n'enléve bien sûr rien aux mérites de Borlaug.
Bien cordialement

Seppi 21/05/2020 14:20

@ rastapopoulos le mercredi 20 mai 2020 à 00:06

Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

Je ne me lancerai pas dans une analyse des relations entre agriculture et démographie, plus complexe qu'il n'y paraît.

L'essor démographique du XIXe siècle doit beaucoup à l'émigration et la "conquête de pays neufs".

L'actuel boom démographique africain n'est pas dû au développement de l'agriculture et de la production alimentaire. Ce serait plutôt le contraire ! A la campagne, l'absence de développement fait que les enfants sont une main d'œuvre indispensable (c'est probablement en train de changer). L'absence de dynamisme économique et de sécurité sociale au sens large fait aussi qu'il vaut mieux avoir plusieurs enfants dans l'espoir qu'un au moins pourra assurer les vieux jours.

Mais il est vrai que la frange malthusienne… hélas.