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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Vandana Shiva à UC Davis : le compte rendu de Mme Alison Van Eenennaam (3)

13 Mars 2020 , Rédigé par Seppi Publié dans #Vandana Shiva, #Activisme

Vandana Shiva à UC Davis : le compte rendu de Mme Alison Van Eenennaam (3)

 

Susciter la peur

 

Alison Van Eenennaam*

 

 

 

 

« L'interdiction [du glyphosate au Sri Lanka] a imposé des coûts économiques importants aux producteurs de toutes tailles, mais les petits exploitants ont été les plus touchés. Plus de 94 % des petits producteurs de maïs ont signalé une réduction du revenu familial […] Plus de 40 % des producteurs de thé ont signalé une réduction du revenu familial […] Il y a eu une baisse de 11 % de la production de thé au cours de l'année 2016 par rapport à l'année 2015. »

 

La débâcle est détaillée dans cet article que nos décideurs politiques feraient bien de lire, même si la France n'est pas le Sri Lanka.

 

 

Voici la partie 3 d'un tryptique (partie 1, partie 2) sur cet événement de deux jours de janvier 2020 mettant en vedette le Dr Vandana Shiva à l'UC Santa Cruz.

 

Enfin, il y a eu les attaques incessantes contre le glyphosate (et par association Monsanto, et donc Bayer). Les poursuites judiciaires contre le glyphosate en Californie ont bien sûr été mentionnées, ainsi que la classification des dangers du glyphosate du CIRC en 2015 comme cancérogène probable. C'était peut-être prévisible : il n'y avait aucune mention de la détermination des risques de l'Agence Américaine de Protection de l'Environnement (EPA) qui a réaffirmé que le glyphosate était d'utilisation sûre et non cancérogène ; ni de l'étude de 2018 sur les applicateurs de pesticides qui n'a trouvé aucune association apparente entre le glyphosate et toute tumeur solide ou tumeur maligne lymphoïde dans l'ensemble ; ni de la réponse des agriculteurs potentiellement touchés aux interdictions imminentes du glyphosate dans d'autres pays comme la France et l'Allemagne.

 

Le Dr Shiva a fait allusion à l'article sri-lankais de 2014 qui proposait une hypothèse non vérifiée selon laquelle le glyphosate était responsable d'une maladie rénale chronique de cause indéterminée (CKDu – chronic kidney disease of unknown origin). La CKDu est devenue une maladie majeure chez les travailleurs dans les climats chauds. Dans cet article, les auteurs ont avancé l'hypothèse que le glyphosate « pourrait [may] détruire les tissus rénaux des agriculteurs en formant des complexes avec un facteur géo-environnemental localisé (dureté [de l'eau]) et des métaux néphrotoxiques ». Cet article a été particulièrement souligné par le Dr Shiva, en partie parce que les auteurs ont reçu le prix de la liberté et de la responsabilité scientifiques de l'AAAS 2019 pour avoir proposé l'hypothèse qu'il y avait « un lien possible entre le glyphosate et la maladie rénale chronique » [voir sur ce blog ici et ici]. Une revue systématique et méta-analyse de 2018 des données collectées pour tester réellement cette hypothèse, donc plus récente, qui « a trouvé peu de preuves que les pesticides étaient la principale cause de la CKDu en Amérique centrale » n'étaient (encore une fois sans surprise) pas évoquée. Cependant, cet exemple sri-lankais fournit une étude de cas intéressante de ce que l'interdiction de cet herbicide a signifié pour un pays.

 

En raison de la pression sociale créée par l'article de 2014 et son hypothèse non vérifiée, le gouvernement sri-lankais a interdit le glyphosate en 2015. Les conséquences de cette décision sur les petits exploitants agricoles, les disparités de revenus, les ouvrières agricoles, l'érosion et la santé publique sont décrites ci-dessous. Elles fournissent une mise en garde à propos de ce qui se passe lorsque des intuitions non démontrées, plutôt que des preuves objectives, définissent la politique agricole comme détaillé dans ce rapport de 2018, « Impacts of Banning Glyphosate on Agriculture Sector in Sri Lanka; A Field Evaluation » (impacts de l'interdiction du glyphosate sur le secteur agricole au Sri Lanka ; une évaluation sur le terrain) par LM Abeywickrama et al. de la Faculté d'Agriculture de l'Université de Ruhuna au Sri Lanka. Ironiquement, bon nombre des effets de cette interdiction étaient à l'opposé des valeurs qui ont été exprimées à plusieurs reprises par le public assistant à l'événement de l'UC Santa Cruz et Vandana Shiva.

 

« L'interdiction a imposé des coûts économiques importants aux producteurs de toutes tailles, mais les petits exploitants ont été les plus touchés. Plus de 94 % des petits producteurs de maïs ont signalé une réduction du revenu familial, tandis que plus de 86 % des producteurs de maïs ont déclaré que le revenu familial avait diminué et que le coût de production avait augmenté. Plus de 40 % des producteurs de thé ont signalé une réduction du revenu familial, tandis que l'augmentation de la présence des mauvaises herbes a réduit les rendements de plus de 40 % des producteurs de maïs. Il y a eu une baisse de 11 % de la production de thé au cours de l'année 2016 par rapport à l'année 2015. » Environ 52 % des travailleurs du thé sont des femmes qui sont parmi les plus pauvres du pays.

 

« La production alimentaire dans les zones agricoles a diminué et les revenus des agriculteurs aux ressources limitées ont également diminué. Par conséquent, la sécurité alimentaire des agriculteurs ruraux a été remise en question. De plus, la disparité des revenus entre les agriculteurs riches en ressources et les agriculteurs pauvres en ressources s'est creusée. Les agriculteurs riches ont la capacité de faire face aux conséquences de l'interdiction du glyphosate car ils ont des tracteurs tandis que les agriculteurs pauvres doivent faire face à l'augmentation du prix de la location des tracteurs et à l'augmentation des prix des herbicides illicites disponibles. La migration des jeunes ruraux des zones rurales vers les centres urbains en raison de l'augmentation des coûts de production a créé une pénurie de main-d'œuvre dans les zones agricoles, ce qui a conduit à négliger des terres productives.

 

L'utilisation accrue de tracteurs dans les terres en pente des districts de Monaragala et d'Anuradhapura pour la culture du maïs et des grandes cultures pendant la saison de Maha a entraîné une grave érosion des sols. Environ 80 % des agriculteurs ont vérifié que l'érosion a considérablement augmenté avec l'utilisation de tracteurs en l'absence d'herbicides appropriés. De plus, la mécanisation en raison de l'absence de glyphosate a également affecté l'agriculture sous irrigation en goutte à goutte, car le désherbage mécanique endommage les tuyaux et le système d'irrigation.

 

L'étude a également montré que le kalanduru, une mauvaise herbe difficile à contrôler en l'absence de glyphosate, est devenue une menace dans les champs de piments. En raison de la pression accrue des mauvaises herbes, dans les cultures qui nécessitent beaucoup d'attention telles que le piment, les agriculteurs ne cultivent qu'une partie gérable de leurs terres, abandonnant le reste et créant un écosystème approprié pour la survie et la reproduction des porcs et des serpents, conduisant à des scénarios de santé publique difficiles. »

 

Le gouvernement sri-lankais a finalement annulé l'interdiction du glyphosate le 11 juillet 2018. Selon un article du Sunday Times, « en l'absence d'un autre herbicide efficace, l'industrie du thé en particulier a été gravement touchée, les plantations étant envahies de mauvaises herbes, et entraînant une baisse drastique de la production ». Un haut responsable de la recherche au Bureau Sri-lankais du Registraire des Pesticides Lasanatha Ratnaweera a déclaré que l'interdiction était clairement une décision politique. Il a souligné que son service n'avait rien à voir avec la décision.

 

« Les décisions sur les technologies modernes dans l'agriculture devraient être fondées sur les résultats de la recherche scientifique publiés par des scientifiques du domaine concerné. Les produits chimiques agricoles ont joué un rôle essentiel dans la production agricole et cette étude a montré l'impact de l'interdiction du glyphosate sur la production agricole au Sri Lanka. Suite à l'interdiction du glyphosate, le coût de production du maïs et du thé a augmenté, les rendements sont affectés, les revenus agricoles ont diminué et les produits chimiques illicites prolifèrent sur le marché. »

 

Dr L. M. Abeywickrama, Faculté d'Agriculture de l'Université de Ruhuna au Sri Lanka

 

Quittons le Sri Lanka pour revenir à l'atelier « Poison-Free, Fossil-Free Food & Farming » (alimentation & agriculture sans poisons et sans énergie fossile) organisé par le Right Livelihood College de l'UC Santa Cruz. L'un des ateliers du dimanche après-midi était consacré au « glyphosate, l'ingrédient principal du Roundup, son utilisation à grande échelle dans le monde et les dangers qu'il crée pour la santé des personnes, des plantes et du sol ». Je noterai que le Dr Shiva était déjà partie à ce moment-là, mais cela restait un atelier organisé par une université et le campus jumeau UC Santa Cruz. En tant que participante, je m'attendais à recevoir des informations factuelles. J'avais plutôt le sentiment que je participais au laboratoire GOOP de Gwyneth Paltrow.

 

Je n'entrerai pas dans les détails, mais il a été suggéré que le glyphosate était associé au lymphome non hodgkinien (LNH) et au cancer, bien que, là encore, aucune mention n'a été faite de l'étude de 2018 sur les applicateurs de pesticides qui a impliqué plus de 50.000 applicateurs et qui n'a trouvé aucune association entre le « glyphosate et toutes les tumeurs solides ou tumeurs malignes lymphoïdes dans l'ensemble, y compris le LNH et ses sous-types » ; une étude que je m'attendais à voir au moins citer ou mentionner lors d'un atelier dans une université.

 

Détoxifiant contre le glyphosate

 

Lors de l'atelier, il a été suggéré que je devais probablement avoir des niveaux élevés de glyphosate dans mes urines et que je devrais faire un test proposé par John Fagan à un prix réduit. On m'a également proposé des conseils sur un produit (un produit détox) qui « nettoierait » mon corps du glyphosate, et j'ai été avertie que la bière et le vin de Californie étaient riches en glyphosate. Je suis à peu près sûre qu'ils contiennent aussi un cancérogène avéré – l'alcool. Sinon, je veux récupérer l'argent de ma bière !

 

Ensuite, la litanie des affections résultant du glyphosate s'est poursuivie – sur la base d'une liste de références et de liens Internet fournie par Don Huber [voir aussi sur ce blog ici] qui ne contenait inexplicablement aucune référence plus récente que 2013 ; la liste suggérait que le glyphosate était également associé à la mortalité des abeilles, aux malformations congénitales, aux maladies des reins, à l'infertilité, au faible taux de testostérone, aux petits pénis et testicules, au botulisme chronique, aux toxines fongiques, aux décès d'animaux d'élevage et aux bébés nés sans cerveau et avec un seul œil.

 

Attendez ! Ce n'est pas tout ! La dernière affection m'a vraiment frappée – à cause des images qui l'accompagnaient (ci-dessous). Entièrement étayé par un article de Natural News [une référence (!) pour les sites diffusant des théories du complot et des fausses nouvelles. Le site vend divers compléments alimentaires, fait la promotion de la médecine alternative, etc.]. Et venu avec une sorte de suggestion bizarre, d'une théorie du complot selon laquelle Monsanto avait relevé le niveau autorisé de glyphosate dans l'État de Washington afin de dissimuler le fait que ces malformations congénitales étaient causées par le glyphosate. Le glyphosate plutôt que la carence en acide folique comme le suggère une enquête du Washington State Department of Health...

 

 

 

 

Ces informations et ces images ont été présentées lors d'un atelier parrainé par l'Université de Californie ! Dans un institut d'enseignement supérieur que fréquente mon propre fils. Indépendamment du fait que je suis la mère d'un bébé mort-né, je trouve qu'il est plus que répugnant d'exploiter des images si tragiques pour induire en erreur et effrayer intentionnellement les parents, et les futurs parents, en leur faisant croire des fadaises pseudo-scientifiques ; il en est de même du fait que ces images et les allégations destinées à faire peur ont été présentées comme des faits lors d'un événement universitaire. C'est une honte pour le système éducatif. Il y avait du personnel de l'UC Santa Cruz lors de cet événement, aidant, sans protester, à projeter ces images et permettant à cette désinformation et à cette propagande d'être diffusées.

 

Je dois mes études supérieures, plus de 20 ans de travail professionnel et même ma rencontre avec mon mari à l'Université de Californie, mais ce jour-là, j'étais gênée d'être une ancienne élève de l'UC, un membre du corps professoral de l'UC et la mère d'un étudiant de l'UC. Nous devons aux citoyens de Californie de faire mieux.

 

Si les universités publiques deviennent les distributeurs et les amplificateurs de la désinformation, je me demande sérieusement à quelles institutions le public pourra encore se fier.

 

Je terminerai cette série par une citation des chercheurs sri-lankais Buddhi Marambe, professeur principal, Département des Sciences des Cultures, Faculté d'Agriculture, Université de Peradeniya, Sri Lanka, et Swarna Herath. Ils décrivent les effets de l'interdiction malavisée du glyphosate dans leur pays, dans un article de Weed Science qui offre un aperçu de ce qui peut arriver lorsque l'idéologie l'emporte sur les principes scientifiques.

 

« L'interdiction du glyphosate a été imposée sans preuves scientifiques. Le secteur agricole et l'économie sri-lankaise ont subi de plein fouet cette décision politique désastreuse et abrupte. Le changement climatique a encore exacerbé l'impact de l'interdiction du glyphosate. Par nature, les mauvaises herbes prospèrent et rivalisent vigoureusement avec les cultures lorsque les ressources sont limitées et elles ont un impact négatif sur les récoltes finales. L'interdiction de l'importation de glyphosate dans le pays a ouvert des voies d'entrée pour des produits illégaux sans contrôle de qualité. En conséquence, les praticiens agricoles sont devenus à nouveau des victimes. Les forces sociétales basées sur des idéologies politiques et spirituelles ont malheureusement continué à prospérer au Sri Lanka, en prenant même le dessus sur les principes scientifiques les plus élémentaires. Par conséquent, les décideurs doivent suivre la science et prendre des décisions fondées sur des preuves en tenant compte de la totalité plutôt que de se concentrer sur les gains politiques tirés de la situation. Pour leur part, les scientifiques doivent soutenir les décideurs politiques en étant ouverts et en fournissant des données concluantes et scientifiquement valables pour faciliter la prise de décision. »

 

« Banning of Herbicides and Its’ Impact on Agriculture – The Case of Glyphosate in Sri Lanka » (l'interdiction des herbicides et son impact sur l'agriculture – le cas du glyphosate au Sri Lanka) Weed Science, novembre 2019, pp. 1-29.

 

_____________

 

* Source : https://biobeef.faculty.ucdavis.edu/2020/02/03/rounding-up-fear-3-of-3/

 

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