Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Glyphosate : le Monde décode sur le mode Pravda (première partie)

4 Juillet 2019 , Rédigé par Seppi Publié dans #Glyphosate (Roundup), #Monsanto, #critique de l'information

Glyphosate : le Monde décode sur le mode Pravda (première partie)

 

 

Le glyphosate revient sur le marbre (journalistique, enfin, façon de parler car le marbre a disparu). Le Monde a produit, le 28 juin 2019, « Le glyphosate, "vrai poison" ou "faux sujet" ? Petit manuel pour comprendre le débat sur l’herbicide controversé ».

 

Il faut bien sûr un titre accrocheur. L'herbicide est donc « controversé », conformément à une réaction pavlovienne, et on avance l'hypothèse du « poison » pour un herbicide en usage depuis 40 ans, qui fut en vente libre pour les jardiniers amateurs en France dans les jardineries, et même dans les grandes et moyennes surfaces.

 

En chapô :

 

« Difficile de s’y retrouver dans les discussions sur l’herbicide controversé. Les Décodeurs font le point sur ce que l’on sait des risques qu’il pose pour la santé humaine et l’environnement. »

 

« ...controversé... bis repetita... le mot apparaîtra encore une fois. Et bien sûr pas un mot sur les bénéfices, du moins à ce stade (il en sera question, mais de manière très superficielle).

 

Cet article n'est pas outrancier, mais a plutôt belle allure. Toutefois, pour un décodage, il souffre de sérieuses insuffisances.

 

 

Les questions posées

 

L'auteur, M. Adrien Sénécat, se propose de répondre aux questions suivantes :

 

  • Qu'est-ce que le glyphosate ?

     

  • Va-t-il être interdit, et si oui, quand ?

     

  • Le glyphosate est-il dangereux pour la santé humaine ?

     

  • Présente-t-il des risques pour les consommateurs ?

     

  • Que penser du glyphosate dans les urines ?

     

  • Le glyphosate est-il dangereux pour les agriculteurs ?

     

  • Qu'en est-il des procédures en justice contre Monsanto ?

     

  • Le glyphosate est-il nocif pour l'environnement ?

     

  • Pourquoi est-il si difficile de s'informer sur ce sujet ?

     

  • Comment le débat a-t-il été influencé par Monsanto ?

     

  • Pourquoi les régulateurs sont également critiqués ?

     

  • Le glyphosate est-il un problème isolé ?

     

  • Que reproche-t-on au modèle agricole conventionnel ?

 

 

Glyphosate et Roundup (produit formulé)

 

C'est dans la partie « Le glyphosate est-il dangereux pour la santé humaine ? »

 

Le décodage souligne à juste titre la différence entre le glyphosate pur et le Roundup (et autres produits formulés) et attire l'attention sur le « contexte d'exposition ».

 

Mais il s'avance un peu vite avec :

 

« En pratique, cependant, ce sont bien les effets réels des produits tels qu'ils sont commercialisés qui comptent, puisque le glyphosate n'est jamais vendu "pur". »

 

C'est exact pour les applicateurs et les personnes qui se trouveraient à proximité d'un épandage, mais pas pour les consommateurs. Sauf démonstration du contraire, les co-formulants dont la mission essentielle est de faciliter la pénétration du glyphosate dans la plante, ne se retrouvent pas comme résidus dans les produits de consommation.

 

 

Pourquoi mentionner le seul CIRC ?

 

Toujours dans cette réponse, après une pitoyable tentative de faire de l'humour avec une pitoyable vidéo, l'auteur écrit :

 

« Plus sérieusement, la principale préoccupation pour la santé humaine est un risque accru de développer certains types de cancer. Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), une agence de l'OMS, a classé le glyphosate comme "cancérogène probable" en 2015. »

 

En fait, c'est un seul type de cancer chez l'Homme retenu par le CIRC : le lymphome non hodgkinien.

 

Mais le problème principal réside ici dans le fait que les autres évaluations (y compris de l'OMS) ne sont pas mentionnées à ce stade. On a une « préoccupation » qui, en fait, n'en est pas une compte tenu du poids de la preuve et d'autres facteurs.

 

Parmi ces facteurs, il y a le côté des « Monsanto Papers » que la plupart des médias ont délibérément laissé dans l'ombre, lire : le « CIRCgate » et les « Portier Papers ». Ce décodage, censé faire « le point sur ce que l’on sait des risques qu’il pose pour la santé humaine et l’environnement » occulte aussi cet aspect, pourtant capital. C'est que, en partie du moins, il ne s'appuie pour les sources journalistiques que sur ce qui a été publié dans le Monde, rubrique Planète... Difficile de « décoder » ses confrères...

 

L'auteur rappelle cependant que :

 

« Ce classement est important, mais il n'a pas de valeur réglementaire. Dès mars 2015, le CIRC indiquait au Monde que son avis "ne dit pas si la population générale court un risque du fait de telle ou telle substance. Cela, c'est le travail des agences de sécurité sanitaire."

 

« ...des agences de sécurité sanitaire »... c'était pourtant une invite à développer.

 

Incidemment, c'est la première occurrence d'une auto-citation... décidément, les Décodeurs du Monde ont du mal à prendre du recul par rapport à la rubrique Planète.

 

Il aurait aussi convenu de mettre le classement du CIRC en perspective... depuis le temps que les activistes, y compris journalistiques, clament que l'on ressort les éléments de langage de Monsanto quand on évoque la charcuterie (classée « cancérogène certain »), la viande rouge, les boissons chaudes, etc. Ces comparaisons sont pourtant pertinentes dans l'absolu et, encore plus, quand il s'agit de « décoder ».

 

 

Les agences de sécurité sanitaire, parlons-en

 

Cela vient cependant avec la question suivante, sur les risques pour les consommateurs.

 

« Un peu partout dans le monde, les agences sanitaires ont réévalué le pesticide après la publication du CIRC en 2015 pour adapter, si nécessaire, les réglementations en vigueur. La majorité de ces rapports ont estimé que les risques posés par le glyphosate pour l'espèce humaine sont limités. »

 

Une demi-vérité est un vrai mensonge...

 

Non, ce sont toutes les agences sanitaires, d'évaluation et de réglementation.

 

Et, l'absence de risques étant indémontrable, les agences – qui se doivent d'être factuelles et précises – doivent utiliser des formulations biscornues : il est, par exemple, « improbable que le glyphosate pose un risque pour l'Homme ». Ce n'est pas la même chose que « limités », qui implique nécessairement l'admission de l'existence de risques.

 

Ferions-nous de la quadricapillotomie ? Non ! Les mots comptes.

 

Par ailleurs, il n'y a aucune indication sur l'identité des agences qui se sont prononcées, ni aucun détail tel que la décision de Santé Canada de maintenir son appréciation malgré les objections de certaines entités. On restera dans le « match » CIRC contre EFSA.

 

 

La fabrique de l'incertitude et du doute

 

En effet, seule l'EFSA est mentionnée dans ce texte. On nous explique la DARf et la DJA et on embraye :

 

« Les niveaux d'exposition au glyphosate constatés via l'alimentation sont en principe largement inférieurs à ces seuils. C'est pourquoi l'EFSA considère que les risques du glyphosate pour les consommateurs sont limités. »

 

Pourquoi « en principe » ? C'est un fait largement démontré, même par les « pisseurs involontaires de glyphosate ». Et « largement » signifie d'un facteur de quelque 3.000 pour une petite personne de 60 kg si on prend les chiffres de l'opération « pisseurs ». Pourquoi ne pas l'avoir mentionné ?

 

La conclusion de l'EFSA est fortement déformée. Voici ce que dit son communiqué de presse du 12 novembre 2015 (postérieur au classement du CIRC) :

 

« L'EFSA et les États membres de l'UE ont finalisé la réévaluation du glyphosate, un produit chimique largement utilisé dans les pesticides. Le rapport conclut qu’il est improbable que le glyphosate présente un danger cancérogène pour l'homme et propose une nouvelle mesure de sécurité qui permettra de renforcer le contrôle des résidus de glyphosate dans l’alimentation.

 

[…]

 

Le groupe d'examen par les pairs a conclu qu'il est improbable que le glyphosate soit génotoxique (c.à.d. qu'il endommage l'ADN) ou qu'il constitue une menace cancérogène pour l'homme. »

 

Dans un avis approuvé le 17 août 2017, à la suite d'une demande de la Commission Européenne elle-même déclenchée par une gesticulation du gouvernement français et en particulier de Mme Marisol Touraine, l'EFSA a aussi conclu :

 

« La présente évaluation conclut que le poids de la preuve indique que le glyphosate n’a pas de propriétés perturbant le système endocrinien par les modes d'action de l’œstrogène, de l’androgène, de la thyroïde ou de la stéroïdogenèse, sur la base d'une base de données complète disponible dans le domaine de la toxicologie. Les études écotox disponibles ne contredisent pas cette conclusion. »

 

 

La fabrique de l'incertitude et du doute (2)

 

Et voici la séquence « on n'est jamais trop prudent :

 

« Mieux vaut cependant rester prudent en la matière, prévient Robert Barouki, médecin, toxicologue et directeur de recherche à l'Inserm : "C'est un sujet difficile avec pas mal d'incertitudes et il est nécessaire d'approfondir nos connaissances. Les autorités fixent des valeurs arbitraires à partir des informations dont elles disposent, mais la science évolue, donc il ne faut pas les considérer comme valables éternellement." »

 

Franchement, M. Barouki, il y a des discours plus constructifs et, in fine, plus honorables.

 

Nous nous astreignons déjà à une grande prudence avec des valeurs qui, pour être « arbitraires », n'en sont pas moins fondées sur la science et, surtout, hautement protectrices (par exemple un facteur de sécurité de 100 pour passer de la NOAEL à la DJA). Ce facteur « arbitraire » est appliqué aux résultats d'études de toxicologie normalisées et d'alimentation permettant une prise en compte des particularités de chaque substance, aliment et habitude de consommation.

 

 

La fabrique de l'incertitude et du doute (3)

 

L'auteur du décodage ajoute une couche :

 

« Par ailleurs, les conclusions des agences ne balaient pas celles du CIRC, notamment pour des raisons méthodologiques. L'EFSA restreint son analyse à la seule molécule du glyphosate, tout en reconnaissant qu'il est probable que les produits commercialisés à l'arrivée, qui contiennent d'autres substances, aient une toxicité plus élevée. Le CIRC, quant à lui, a englobé le cas des produits commercialisés dans son classement. »

 

C'est inexact ! Le mode opératoire de l'EFSA ne permet pas une telle généralisation. En Europe, les produits formulés sont évalués par les États membres, et pour les produits qui disposent d'une autorisation de mise en marché, les conclusions du CIRC ont bel et bien été balayées.

 

C'est d'ailleurs bien ce qu'indique le paragraphe suivant, qui insiste sur le retrait par l'ANSES des AMM des produits contenant de la POE-tallowamine.

 

 

Le glyphosate dans les urines

 

« A chaque fois, la conclusion est la même : on trouve des traces de glyphosate dans la quasi-totalité des échantillons d'urines testés, de l'ordre de 0,19 à 1,25 µg/L de glyphosate dans le cas d'Envoyé spécial. »

 

On aurait pu être plus clair et mettre ces chiffres en perspective. Mais le décodage reste superficiel, et au final trompeur :

 

« Ces taux peuvent paraître relativement faibles en soi, mais il n'existe pas de valeurs biologiques d'interprétation (VBI) des dosages urinaires pour le glyphosate, c'est-à-dire de valeurs de référence officielle pour leur donner un sens. »

 

C'est certes exact, pris au pied de la lettre, mais il y a des connaissances suffisantes pour évaluer les quantités ingérées et les comparer aux doses que peuvent ingérer des personnes sans atteindre la DJA. En bref, nos décodeurs nous refont le coup de l'infameux Cash Investigation de janvier 2019.

 

Si ce calcul avait été fait, un auteur objectif aurait écrit « sont faibles » plutôt que « peuvent paraître relativement faibles en soi ».

 

On ne sort décidément pas de la fabrique du doute et de l'anxiogenèse, la suite étant pire :

 

« Le fait de retrouver du glyphosate, une molécule classée "cancérogène probable" par le CIRC, dans les urines de la population est une information tout à fait pertinente à verser au débat public. Même à de très faibles concentrations. Encore faut-il prendre cette donnée pour ce qu'elle est : une preuve de l'omniprésence de cette substance, pas une indication sur le risque encouru par les personnes testées.

 

C'est du « en même temps » macronien...

 

 

À suivre

 

 

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Hbsc Xris 08/07/2019 04:22

Pour compléter :
https://www.jim.fr/e-docs/de_la_difficulte_de_se_decarcasser_pour_dire_une_autre_verite_sur_le_glyphosate_178406/document_jim_plus.phtml

Seppi 08/07/2019 14:42

Bonjour,

Merci pour votre commentaire et le lien.

J'apprécie beaucoup les articles de Mme Aurélie Haroche. Une autre grande dame !