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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Le glyphosate dérange-t-il aussi le cerveau des chercheurs ?

18 Juin 2019 , Rédigé par Seppi Publié dans #Article scientifique, #Glyphosate (Roundup)

Le glyphosate dérange-t-il aussi le cerveau des chercheurs ?

 

 

Le 6 juin 2019, France 3 Régions Bretagne a publié un « Des chercheurs rennais démontrent que le glyphosate affecte le cerveau et le comportement des rats » bien péremptoire par son « démontrent ».

 

En chapô :

 

« Le glyphosate est l'herbicide à large spectre le plus utilisé au monde. Selon des chercheurs de Rennes 1, l'exposition régulière à cette molécule modifie le cerveau, la flore intestinale et le comportement des rats. »

 

 

Encore une recherche et un article sur le glyphosate (et un Roundup)

 

À la base, il y a « Glyphosate and Glyphosate-based herbicide exposure during the peripartum period affects maternal brain plasticity, maternal behavior and microbiome » (l'exposition au glyphosate et à un herbicide à base de glyphosate durant la période périnatale affecte la plasticité du cerveau maternel, le comportement maternel et le microbiote) de Julie Dechartres, Jodi L. Pawluski, Marie‐Madeleine Gueguen, Amin Jablaoui, Emmanuelle Maguin, Moez Rhimi et Thierry D. Charlier, publié dans Journal of Neuroendocrinology.

 

Cet article est le fruit du travail de thèse de doctorat de Mme Julie Dechartres.

 

L'Université de Rennes, affiliation principale de l'équipe de recherche, a publié un article de vulgarisation, « Chez le rat, le glyphosate influence le cerveau, le comportement maternel et le microbiote » sous la plume du professeur Thierry Charlier.

 

Nous nous dispenserons donc de traduire le résumé de l'étude. En chapô :

 

« Sous forme active seule, ou bien composant d'un herbicide commercial, le glyphosate ingéré par des rattes à raison de 5mg/kg/jour provoque l'intensification du comportement de léchage des jeunes. L'analyse du cerveau de ces rattes a montré, dans l’hippocampe et le cortex préfrontal, des modifications de la communication entre les neurones (synapses). Enfin, des modifications du microbiote intestinal ont été montrées. Étude conduite par des chercheurs de l'Irset (UnivRennes1/EHESP/Inserm), en collaboration avec le laboratoire Micalis (INRA/AgroParisTech/UPSaclay), parue dans Journal of Neuroendocrinology (7 mai 2019). »

 

 

Oh mon dieu ! 5 mg/kg p.c./jour !

 

Nous pourrions nous arrêter à ce résumé : 5 mg/kg p.c./jour ?

 

Dans le résumé de l'article scientifique c'est une « dose relativement faible » ! Idem dans cette interview à France 3 Bretagne que l'on retrouve sur Youtube. Dans une autre séquence, sur Facebook, ce sont des « d'infimes doses » dans un reportage d'une minute hautement anxiogène…

 

 

La dose journalière admissible pour l'Homme dans l'Union Européenne est de 0,5 mg/kg p.c./jour... dix fois moins.

 

 

Une communication euh... fort critiquable

 

Quand on fait des recherches, on peut légitimement s'extraire des réalités, ici réglementaires, pour s'assurer des chances raisonnables d'obtenir un résultat. Mais encore faut-il, ensuite, être prudent avec la communication.

 

Or, on nous écrit :

 

« Le traitement a été réalisé grâce à une ingestion journalière, pendant la gestation et pendant la lactation, de gaufrettes vanillées contenant 5mg de glyphosate/kg (poids de l’animal)/jour, sachant que la dose maximale sans effet observé est actuellement fixée à 50mg/kg/jour. »

 

Il n'est pas interdit de penser qu'une telle référence à la DSENO (ou NOAEL), sans référence à la DJA, est – soyons diplomatiques – peu judicieuse.

 

La campagne d'instrumentalisation de la justice des « pisseurs de glyphosate » nous est aussi très utile à cet égard. Les médias – très impliqués dans cette affaire – rapportent des concentration de l'ordre du microgramme par litre (µg/L) dans l'urine matinale (scandale… dix fois la dose (prétendument) admissible dans l'eau potable…). En comptant large (2 litres d'urine/jour, 20 % du glyphosate excrété par l'urine – le reste l'étant par les selles), cela fait 10 µg ingérés par jour.

 

Pour une petite personne de 60 kg, référence en toxicologie, la dose journalière admissible représente (0,5 mg/kg p.c. x 60) = 30 mg.

 

Les 10 µg/jour ingérés par la petite personne de référence représentent 0,17 µg/kg p.c.

 

Les 5 mg/kg p.c./jour de l'étude sur des rates – rappel : 10 fois la DJA européenne (l'états-unienne étant à 1,75 mg) représentent 30.000 fois la dose ingérée par la « pisseuse » moyenne.

 

On peut certes s'interroger sur les résultats du laboratoire d'analyses vétérinaires (et non médicales) Biocheck, qui trouve 100 % de positifs, mais ses valeurs ne sont pas hors norme.

 

La conclusion à tirer est qu'une administration de 5 mg/kg p.c./jour est, elle, hors norme et que les résultats annoncés doivent être pris avec la plus grande prudence.

 

Les 5 mg/kg p.c./jour de l'étude sur des rates – rappel : 10 fois la DJA européenne (l'états-unienne étant à 1,75 mg) – représentent 30.000 fois la dose ingérée par la « pisseuse » moyenne.

 

Une expérimentation euh... minimale

 

Le communiqué de presse et l'article de France 3 Régions Bretagne ont fait quelques petits, notamment « Rennes: Des chercheurs démontrent que le glyphosate affecte le cerveau et le comportement des rats » de 20 Minutes. On y apprend que :

 

« L’étude a été menée sur 21 rats femelles, pendant la gestation puis l’allaitement. »

 

Soit un groupe témoin de 7 (ramené à 6 à la mise bas car il a fallu euthanasier une rate), un groupe ayant reçu du glyphosate pur de 7 (également ramené à 6) et un groupe ayant reçu une formulation de Roundup de 7.

 

 

Des résultats complexes, sur un mode péremptoire, dans l'article scientifique...

 

L'étude est derrière un péage (autant pour la recherche publique, sur fonds publics... mais c'est là une manifestation de dépit qui s'applique aussi à bien d'autres articles scientifiques).

 

L'article de vulgarisation présente des résultats complexes et – comme dans d'autres études – variables selon qu'il s'agit de glyphosate seul ou de produit formulé (rappelons aussi que nous n'ingérons pas de produits formulés et qu'une partie de ces études est peu pertinente).

 

Arrêtons-nous à cette illustration :

 

 

 

 

Le point d'interrogation sur la flèche entre les intestins et le cerveau est-il compatible avec l'explication : « Une modification de la communauté bactérienne naturelle des intestins pourrait expliquer... » Certes oui, mais est-on encore dans le domaine de la science ?

 

Curieusement, on trouve dans l'article scientifique des tournures de phrase... curieuses qui décrivent les observations sur le cerveau comme des « effets » ou des « effets principaux » des traitements au glyphosate ou au Roundup. Par exemple :

 

« Il y avait un effet principal significatif du traitement sur la synaptophysine OD dans la région dorsale du gyrus denté [...] »

 

Les reviewers ont bien travaillé (ironie)...

 

 

...mais une grande prudence dans le communiqué de presse

 

L'auteur écrit plus loin dans le communiqué de presse :

 

« L’ingestion de ce composé [du glyphosate] pourrait donc altérer le microbiote présent dans le système digestif. Or, il est clairement attesté par ailleurs qu’une altération de ce microbiote impacte le cerveau et le comportement. »

 

Et enfin :

 

« On ne peut exclure que l’ingestion de cet herbicide, dont les résidus sont retrouvés dans l’alimentation quotidienne, entraîne un impact sur le microbiote et en conséquence puisse modifier le fonctionnement du cerveau et le comportement. Le lien causal est extrêmement complexe à mettre en évidence. Pour le confirmer, il faudra traiter des rats, isoler leur microbiote et le transférer à des animaux axéniques (qui n’ont pas leur propre microbiote). »

 

Beaucoup de précautions oratoires, à juste titre. Mais aussi raisonnement fallacieux, symptôme par ailleurs d'un biais : l'expérience décrite ne permettra que d'établir un lien causal entre microbiote et cerveau. Pour le glyphosate – ou toute autre substance – il faudra encore démontrer qu'il modifie de manière suffisante le microbiote, dans le sens pertinent pour le lien causal, aux doses dans lesquelles on le trouve dans le tube digestif.

 

 

« Un bon vieux tireur texan »

 

Un commentateur a produit un résumé sur ce site, sous un autre article :

 

« Sans compter que, a la lecture de l'article seul, on peut vraiment se poser quelques petites questions de méthodo;

- On bourre les rats au glypho.

- Avec des groupes de très petites tailles.

- On observe un effet sur le comportement maternel (soit)

- On vient disséquer le cerveau, et miracle, on trouve que les neurones fonctionnent différemment.

Mais après, et cela sans aucune raison cohérente, on suppose que ça vient de la modification de la flore intestinale (bien qu'on soit incapable de supposer le comment du pourquoi).

Et miracle, on trouve pile ce qu'on cherchait.

Je voudrais vraiment savoir quel était le protocole de l'étude avant que celle ci soit mené.

Parce que ça ressemble bien a du "bourrons les de glypho, cherchons tout ce qui peut nous faire faire des conclusions, et concluons".

Un bon vieux tireur texan. »

 

 

« ...ni positifs ni négatifs »...

 

Terminons sur cette phrase intéressante du communiqué de presse :

 

« Les chercheurs ont pu observer que le comportement de léchage des mères, indispensable au développement du jeune, était significativement plus élevé chez les mères traitées au Roundup 3 +® par rapport à l'individu témoin. »

 

N'est-ce pas une bonne nouvelle pour le raton ?

 

L'Université est en Bretagne, mais 20 Minutes apporte une réponse de Normand dans un encadré initial :

 

« Les effets observés ne sont ni positifs ni négatifs mais selon les chercheurs, ils rendent indispensables des études sur l’impact du glyphosate. »

 

Vraiment ?

 

 

...mais pour le buzz médiatique, il y a des ressources

 

Cette étude ne se prêtait donc pas vraiment à une opération médiatique agitant le spectre de l'apocalypse. Mais il suffit de taper dans le stock de l'arrière-boutique, en quelque sorte des farces et attrapes. Toujours dans 20 Minutes :

 

« Là aussi, ils ont découvert que le Roundup et à un degré moindre le glyphosate pur avaient "un effet sur certaines populations de bactéries", relate Thierry Charlier. Et pour lui, cela "pose question". "Certaines pathologies, comme le diabète, Alzheimer ou la dépression, sont liées à une modification de microbiote intestinal", rappelle-t-il.

 

L’exposition au glyphosate a donc des effets indéniables mais avec cette étude, "difficile de dire si ceux-ci sont toxiques ou même bénéfiques", estime le Pr Charlier. Sans prendre position, le chercheur lance toutefois un message : "L’effet de toutes les molécules contenues dans les pesticides n’est pas anodin, on doit les étudier." »

 

Ben voyons... alors que dans l'article scientifique il est expliqué, en bref, qu'il n'y avait pas de signe de toxicité du glyphosate ou du Roundup.

 

C'est du grand art ! Mais si l'article scientifique est sans conteste un apport à la connaissance, malgré ses limitations, la science, ainsi que l'éthique, ne sort grandie de l'opération de médiatisation.

 

 

 

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Commenter cet article

Maitre BIO 18/06/2019 16:24

En faisant constamment l'autruche, andré heitz en oublie la loi de l'emmerdement maximal :

"c'est en imaginant que rien ne peut nous arriver que tout peut nous tomber dessus"

Mais chose rassurante la tartine beurrée tombe toujours du coté beurré; alors ce personnage n' a donc aucune chance en terme de développement durable.

Seppi 19/06/2019 17:47

@douar le ‎mercredi‎ ‎19‎ ‎juin‎ ‎2019‎ ‎16‎:‎55


Merci pour votre commentaire.

Ce personnage (je reprends ses termes) a dû pomper dans l'entrée de Wikipédia sur la loi de Murphy.

Seppi 19/06/2019 17:37

Une pensée aussi prodigieuse ne pouvait pas être supprimée, malgré l'évident manque de courtoisie. Et puis ce pseudo zeppelinesque... Maître BIO...

douar 19/06/2019 16:55

"c'est en imaginant que rien ne peut nous arriver que tout peut nous tomber dessus"
le principe de précaution dans sa splendeur (et son horreur).
Toujours la même chanson quand on ne comprend pas la différence entre un danger et un risque.

Sérieux, vous croyez réellement qu'on n'évalue pas un produit, une technique avant de le lancer?