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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Le complotisme s'invite même dans la recherche scientifique sur fonds publics européens !

25 Avril 2019 , Rédigé par Seppi Publié dans #Article scientifique

Le complotisme s'invite même dans la recherche scientifique sur fonds publics européens !

 

À propos d'une étude sur les résidus de pesticides dans le sol

 

 

Nos pérégrinations nous ont fait rencontrer « Pesticide residues in European agricultural soils – A hidden reality unfolded » (résidus de pesticides dans les sols agricoles européens – une réalité cachée dévoilée) de Vera Silva, Hans G.J. Mol, Paul Zomer, Marc Tienstra, Coen J. Ritsema et Violette Geissen.

 

On nous cache tout, on nous dit rien

Plus on apprend plus on ne sait rien

On nous informe vraiment sur rien

 

Jacques Dutronc

 

 

Il faut être sacrément gonflé pour évoquer, et ce dès le titre, une « réalité cachée », et il faut l'être encore plus pour prétendre l'avoir « dévoilée ». La bibliographie de l'article ne comporte-t-elle pas des références à des études sur les résidus de pesticides dans les sols ?

 

Gonflé ? Il faut l'être encore plus quand quatre membres de cette équipe, dont l'auteur principal Violette Geissen, avaient produit en avril 2018 « Distribution of glyphosate and aminomethylphosphonic acid (AMPA) in agricultural topsoils of the European Union » (distribution du glyphosate et de l'acide aminométhylphosphonique (AMPA) dans les couches superficielles des sols dans l'Union Européenne). Nous avions analysé cette étude et son exploitation par les mouvances chémophobes – exploitation faite avec la contribution de Mme Violette Geissen – dans « Des chercheurs trouvent qu'il y a du glyphosate dans les sols européens ! »

 

Ce titre choquant, à lui seul, suffit à questionner l'efficacité de la peer review, la revue par les pairs, chez Science of The Total Environment (cette revue avait aussi publié l'article précédent évoqué ci-dessus, ainsi que « Worldwide decline of the entomofauna: A review of its drivers » (déclin mondial de l'entomofaune : une revue de ses moteurs), objet de plusieurs articles critiques sur ce blog).

 

Mais voici le résumé (nous découpons...) :

 

« Points forts

 

•  76 résidus de pesticides ont été analysés dans 317 couches supérieures de sols agricoles de l’UE.

 

•  83 % des sols contenaient 1 ou plusieurs résidus, 58 % contenaient des mélanges.

 

•  166 mélanges différents ont été identifiés.

 

•  Les concentrations prévues de résidus individuels étaient parfois dépassées [ma note : il s'agit de valeurs issues des évaluations de l'EFSA].

 

•  Les effets combinés des mélanges de résidus doivent être évalués.

 

 

Résumé

 

L'utilisation de pesticides est l'un des fondements majeurs de l'intensification de l'agriculture observée au cours des dernières décennies. En conséquence, la contamination des sols par les résidus de pesticides est devenue un sujet de préoccupation croissant en raison de la persistance élevée de certains pesticides dans le sol et de leur toxicité pour les espèces non ciblées.

 

Dans cette étude, la distribution de 76 résidus de pesticides a été évaluée dans 317 échantillons de couches supérieures de sols agricoles de l'Union Européenne. Les sols ont été collectés en 2015 et proviennent de 11 États membres de l'UE et de 6 principaux systèmes de culture.

 

Plus de 80 % des sols testés contenaient des résidus de pesticides (25 % des échantillons contenaient 1 résidu, 58 % avaient des mélanges de deux résidus ou plus), pour un total de 166 combinaisons de pesticides différentes.

 

Le glyphosate et son métabolite AMPA, les DDT (DDT et ses métabolites) et les fongicides à large spectre boscalid, époxiconazole et tébuconazole étaient les composés les plus fréquemment trouvés dans les échantillons de sol et les composés trouvés aux concentrations les plus élevées. Ces composés dépassaient parfois les concentrations prévues dans l'environnement dans le sol, mais étaient inférieurs aux paramètres de toxicité respectifs pour les organismes standard présents dans le sol.

 

La teneur maximale en pesticides individuels évaluée dans un échantillon de sol était de 2,05 mg.kg-1, tandis que la teneur maximale totale en pesticides était de 2,87 mg.kg-1.

 

Cette étude révèle que la présence de mélanges de résidus de pesticides dans les sols est la règle plutôt que l’exception, ce qui indique que les procédures d’évaluation des risques pour l’environnement doivent être adaptées en conséquence afin de minimiser les risques liés à la vie du sol et au-delà.

 

Ces informations peuvent être utilisées pour mettre en œuvre des programmes de surveillance des résidus de pesticides dans le sol et pour déclencher des évaluations de la toxicité de mélanges de résidus de pesticides sur un plus grand nombre d'espèces du sol afin de réaliser des évaluations des risques plus complètes et plus précises. »

 

Comme nous l'avons noté dans « Des chercheurs trouvent qu'il y a du glyphosate dans les sols européens ! », les échantillons ont été collectés dans i) les pays de chaque région de l'UE avec le pourcentage le plus élevé de superficie agricole et d'utilisation de pesticides par hectare de terres arables et de cultures permanentes et ii) les cultures ayant l'utilisation de pesticides la plus élevée par hectare ou la plus grande extension en termes de superficie cultivée dans ces pays. Les auteurs de l'article examiné ici le précisent dans leur texte, mais pas dans le résumé... alors que leurs résultats doivent s'interpréter comme des « pires cas ». Il y a du reste, nichée dans le texte de l'article, une référence à ces scénarios.

 

Et, comme dans toute bonne littérature militante, les auteurs communiquent sur les teneurs maximales, en omettant d'autres informations importantes comme les moyennes, les médianes, les distributions.

 

À leur décharge, cependant, ils ont inclus un résumé graphique – de petite taille, mais extensible, et curieusement constitué avec des axes sans repères précis et des données chiffrées en ordonnée à gauche alors qu'elles auraient permis une lecture plus facile si elles avaient été à droite. Mais quel lecteur non scientifique aura la présence d'esprit d'ouvrir ce graphique dans sa version agrandie ?

 

 

 

 

Il faut bien chercher dans le texte pour trouver que la médiane – pour les seuls sols présentant des résidus à des niveaux quantifiables (246 sur 317) ! – se situe à 0,15 mg/kg. Cela rend encore plus critiquable l'insistance de la communication sur la valeur maximale de 2,87 mg/kg.

 

Qu'apprend-on en définitive par ce graphique ? Que la très grande majorité des échantillons de sols contiennent peu de résidus ; que pour atteindre la dose de 1 mg de résidu par kilogramme, il faut atteindre le 300e échantillon ; que la quasi-intégralité des fortes doses de résidus sont dues au glyphosate et à son résidu AMPA.

 

Il est rapporté que les échantillons de sols ont été collectés entre avril et septembre ; la durée de l'intervalle entre le(s) dernier(s) traitement(s) et la collecte est inconnue... Que représentent les valeurs élevées du glyphosate et de l'AMPA ? Vraisemblablement un prélèvement d'échantillon peu après un désherbage.

 

Les considérations finales du résumé sont-elles dès lors justifiées ? Nous pensons que non. Plus précisément que – si les procédures d’évaluation des risques pour l’environnement et la santé peuvent toujours être adaptées pour produire des résultats plus précis et plus pertinents – l'étude ne plaide pas de manière convaincante pour une extension des investigations.

 

On peut du reste s'interroger : la nécessité ou l'opportunité d'investigations plus poussées peut-elle se déduire de la simple présence de résidus en mélange (une situation qui n'est pas surprenante pour des sols portant des cultures faisant l'objet de plusieurs traitements...), ou faut-il des indications issues d'études comparatives sur la vie du sol ? En d'autres termes, n'a-t-on pas tiré une conclusion abusive de cette étude (ou tenté de justifier une conclusion préconçue) ?

 

La réponse est dans la question. En fait, la conclusion est claire. Cette étude apporte des éléments chiffrés intéressants et utiles ; elle est rassurante ; et elle est instrumentalisée à des fins socio-politiques.

 

Que représente en effet ce maximum de 2,87 mg/kg (essentiellement sinon exclusivement du glyphosate et de l'AMPA) ? Pour des échantillons pris sur 15 cm de profondeur et pour une densité du sol de 1,3, cela représente 5,6 kilogrammes de résidus par hectare. La dose maximale autorisée en France est de 2,88 kg de glyphosate par hectare. Le maximum de 2,87 mg/kg est-il dès lors crédible ? Représente-t-il une situation anormale d'abus – un cas que des chercheurs compétents écarteraient de leur analyse ?

 

Et cette médiane de 0,15 mg de résidu(s)/kg de sol – plus représentative d'une situation qui, rappelons-le, correspond à l'étude d'un ensemble de « pires cas » ? Réponse : 300 grammes par hectare... 0,03 gramme par mètre carré. Big deal !

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