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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Les abeilles, les députés et le Monde : zéro + zéro égal…

31 Janvier 2019 , Rédigé par Seppi Publié dans #Abeilles, #critique de l'information

Les abeilles, les députés et le Monde : zéro + zéro égal…

 

 

Ruches au bord d'un champ de canola dans l'Alberta.

 

« Il faut promouvoir la création d’un véritable plan de sauvegarde des abeilles ». Tel a été le titre d'une tribune publiée le 24 décembre 2018 (date sur la toile) dans le Monde, section Idées, par un collectif de quelque 35 députés LR. Dans la version papier du journal, c'est plus modestement : « Les abeilles sont essentielles ».

 

 

Un groupe de lobbying à l'intérieur même des instances législatives, au service d'intérêts particuliers

 

Les signataires sont tous membres d'un Comité de Soutien des Élus à l'Abeille (version des auteurs de la tribune) et aux Apiculteurs (titre complet sur le site de l'Union Nationale de l'Apiculture Française UNAF).

 

Il s'agit d'un lobby installé au cœur même des institutions de la République Française. Selon la charte publiée sur un site dédié (nous avons au moins des éléments de transparence...), les « élu-e-s » s'engagent notamment à :

 

« 1- Soutenir l’action des apiculteurs de l’UNAF et de la FFAP ainsi que des associations de protection de l’environnement auprès des pouvoirs publics et notamment auprès des ministres de l’Agriculture et de la Transition écologique et solidaire pour obtenir une véritable protection des abeilles et des pollinisateurs ;

 

[…]

 

5- Œuvrer pour une agriculture sans OGM ;

 

[…]

 

10- Soutenir l’action de l’UNAF et de la FFAP dans la défense des intérêts économiques de la filière, notamment par la mise en place d’un étiquetage plus précis sur l’origine géographique des miels. »

 

En exergue, en bas de page, c'est :

 

« Nous, élu-e-s, soutenons la filière Apicole pour sauvegarder l’abeille dans l’intérêt des générations futures. »

 

La filière apicole, ou plus spécifiquement l'UNAF et la FFAP ? Et, en plus, les autres « partenaires » que sont Générations Futures, la LPO et Agir pour l'Environnement ?

 

 

Qu'en pense la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP) ?

 

La constitution de ce « comité » sur une base inter-institutionnelle permet, pensons-nous, de le faire échapper aux règles de, par exemple, l'Assemblée Nationale, au sein de laquelle sont très officiellement constitués des « groupes d'études » sur des sujets divers et variés. Il y a ainsi un groupe « aViculture » (présidé par M. Boris Vallaud), mais pas de groupe « aPiculture ».

 

Bizarre, non ?

 

La Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP) ne trouve-t-elle rien à redire ? Et Mme Agnès Roblot-Troizier, déontologue de l'Assemblée Nationale ?

 

Prenons un exemple, oh, pas vraiment au hasard : M. Jean-Luc Reitzer, député du Haut-Rhin, déclare sa fonction de président bénévole de l'Association Sundgau Carpes Frites comme (seul) élément de la rubrique « Les fonctions bénévoles susceptibles de faire naître un conflit d’intérêts » de sa déclaration d'intérêts et d'activités. Et qu'en est-il de sa qualité de membre d'un comité de soutien à l'UNAF, Générations Futures, etc. ? Il est fort peu probable que l'Assemblée Nationale soit saisie d'une affaire portant sur cette spécialité culinaire du Sundgau... mais les abeilles...

 

 

Une tribune blablabla

 

Or donc, nos honorables parlementaires ont produit, ou plutôt signé, une tribune. Écrite par l'UNAF ? Ce qui nous retient, c'est que le texte ne bombarde pas les pesticides :

 

« Tel qu'il est présenté par de nombreux scientifiques, ce "symptôme d'effondrement des colonies" est causé par un ensemble d'éléments. Ainsi, la multiplication des substances chimiques dans l'environnement, la présence de parasites, les effets désastreux des monocultures, les ravages du frelon asiatique, l'impact du changement climatique en sont les
principales causes.
 »

 

Pour le reste, ce document larmoyant reprend nombre de poncifs et de contre-vérités. En résumé, selon le chapô de l'article du Monde :

 

« La disparition de cet insecte fait courir le risque de perdre un acteur majeur de l’environnement et de la chaîne alimentaire, alerte un groupe de députés Les Républicains, dans une tribune au "Monde". »

 

Démontons ce bobard : selon les statistiques de la FAO, fondées sur des données officielles françaises aussi crédibles que les récits d'exploits de pêcheurs à la ligne, le nombre de ruches a baissé de quelque 20 % en France en 20 ans. Pour autant, cela ne signifie en rien la « disparition de cet insecte », mais plutôt l'évolution de la filière apicole (selon ADA France, le nombre d'apiculteurs a baissé de 84.215 en 1994 à 54.584 en 2017, avec un creux répertorié à 41.836 en 2010). Au niveau mondial, durant la même période, le cheptel a augmenté de près de 40 %. Sur 10 ans, l'Union Européenne à 27 ou 28 a vu son cheptel augmenter de près de 15 %.

 

Mais va pour la « disparition de cet insecte »... que proposent nos honorables parlementaires en réponse à cette catastrophe ?

 

« Nous demandons donc au gouvernement, en collaboration avec l'ensemble des acteurs de ce secteur, de prendre immédiatement des mesures. Nous ne pouvons pas rester inactifs face à cette menace. Il nous faut dès aujourd'hui nous attaquer à ce fléau pour sauver l'agriculture française. »

 

Vous avez bien lu : c'est l'aGRiculture qu'il faut sauver... rien que ça... En résumé : blablabla !

 

 

Et M. Stéphane Foucart vint...

 

Ce fut le 5 janvier 2019, date sur la toile. Le titre dit presque tout : « "Sur les 36 députés signataires de l’appel à sauver les abeilles, 30 ont soutenu au moins un amendement contestant l’interdiction des néonicotinoïdes" ». Dans la version papier du journal datée des 6 et 7 janvier 2019, c'est « Des députés et des abeilles ».

 

Le présupposé de cet assaut est évidemment que les néonicotinoïdes sont des « tueurs d'abeilles ». On ne sort pas des ornières des préjugés, parti pris et infox. Ces substances sont certes dangereuses pour les abeilles, mais présentent un risque acceptable quand elles sont employées selon les préconisations. Les apiculteurs de l'Alberta, au Canada, ne se font pas de soucis quand ils mettent leurs ruches en bordure de champs de canola issu de semences traitées avec un néonic.

 

 

C'est celui qui dit qui l'est (air connu dans les cours de récréation)

 

Mais revenons à la dénonciation. L'exercice avait-il été salutaire ? Peut-être. L'article s'ouvre dans la grandiloquence...

 

« Il n’est jamais souhaitable que des parlementaires agissent à l’exact inverse de leur discours public. Et lorsqu’une telle situation survient, c’est un devoir démocratique de la mettre en lumière. »

 

Mais peut-être pas... Car la dénonciation d'une tribune prétendument indigente par rapport aux positions précédemment prises par les signataires est le fait d'un journaliste du journal qui l'a publiée...

 

M. Stéphane Foucart trouve un « hiatus » entre les paroles et les actes des députés ? Nous trouvons un « hiatus » entre la politique éditoriale et la prose un brin belliqueuse et revancharde du quotidien.

 

 

Néonicotinoïdes, épandages aériens par drones, séparation du conseil et de la vente... tout est bon pour accuser...

 

Admettons que le propos de M. Stéphane Foucart sur les néonicotinoïdes soit recevable. Après tout, les « néonicotinoïdes, ces insecticides tueurs d'abeilles » est devenu vérité d'Évangile dans l'opinion publique (fabriquée par Stéphane Foucart et Cie). Mais :

 

« […] Une dizaine d'entre eux ont cosigné un ou plusieurs amendements autorisant le retour des épandages aériens de pesticides, au moyen de drones ; une vingtaine (parfois les mêmes) ont ensuite pris le relais, cosignant des amendements visant à assouplir les contraintes pesant sur les susdites pulvérisations aériennes. Une vingtaine ont également proposé ou soutenu la suppression ou l'affaiblissement d'une mesure-phare du projet de loi: la séparation des activités de vente de pesticides et de conseil technique aux agriculteurs - l'une des causes majeures à la surutilisation d'agrotoxiques dans les campagnes françaises [...]

 

En quoi cela est-il lié à la question de la « disparition de cet insecte » ? On n'est plus dans le journalisme d'information, ni même d'opinion, mais dans l'invective politico-militante.

 

Rappelons incidemment que la proposition relative aux drones portait sur une expérimentation sur trois ans, sur vignes, pour des terrains avec des pentes de 30 % ou plus (voir par exemple ici). Visiblement, la sécurité des agriculteurs n'est pas le souci du Monde dans cette affaire. Quant à la séparation du conseil et de la vente, on peut rester sceptique quant aux bénéfices attendus au vu de la situation dans le domaine du médicament.

 

 

...et même les « bébés sans bras » !

 

La charge est impitoyable contre ceux qui « n'hésit[ent] pas à braconner l'émotion lecteur » (toute ressemblance avec des journalistes est évidemment fortuite) :

 

« Dans le même texte, nos 36 élus mettent en cause le ministre de l'agriculture et de l'alimentation, Didier Guillaume, qui "a suscité de vives réactions des ONG, dans l'enquête sur les bébés dits 'nés sans bras', en déclarant que les scientifiques devaient faire la preuve que les pesticides avaient des conséquences sur la santé". Or non seulement il n'existe à ce jour aucun élément de preuve que des pesticides soient en cause dans ces malformations, mais 29 de nos 36 députés ont cosigné au moins un amendement visant à biffer du projet de loi une disposition restreignant la possibilité de pulvériser des pesticides aux abords des habitations... »

 

Encore une fois : quel lien entre cette diatribe boiteuse, à la logique foireuse, et les abeilles ?

 

Mais au fait... quel est le journal (alerte de divulgacheur : il fut « de référence » en des temps reculés) qui promeut complaisamment la thèse de l'agrégat (cluster) dans l'Ain et la mise en cause des pesticides en mettant complaisamment Mme Emmanuelle Amar en vitrine ? C'est le journal qui a publié un éditorial qu'il ne s'applique pas, « L’affaire des bébés sans bras : assez de confusion ! »...

 

Et ici il y a bien confusion. Car reprocher les propositions d'amendement aux députés c'est, implicitement, accréditer la thèse ou l'hypothèse de la responsabilité des pesticides.

 

 

Des députés alsaciens répondent

 

Ils étaient six députés alsaciens à avoir signé... la polémique a alimenté le journal l'Alsace. On pourra lire leurs réactions ici. En voici une (pas terrible sur le fond et curieux car M. Stéphane Foucart fait état de cinq réponses de députés à ses sollicitations...) :

 

« "L’article du Monde n’est ni sourcé, ni étayé, ni contextualisé, grince quant à lui Raphaël Schellenberger (4e circonscription du Haut-Rhin). D’ailleurs, son auteur ne m’a pas sollicité. Je lui aurais pourtant répondu avec plaisir…" Répondu quoi ? "Que le débat est entre les tenants d’une interdiction pure et simple, et ce que j’appelle les progressistes. Ces derniers - parmi lesquels je me range - estiment qu’on ne peut pas ne pas proposer une solution alternative. Je ne suis pas un partisan fou des néonicotinoïdes. Pour autant, on peut en avoir besoin, par exemple pour lutter contre le frelon asiatique. Et ce que disait surtout notre tribune, c’est qu’il y a un besoin urgent d’une vision et d’une stratégie d’ensemble, y compris en matière de recherche et de financement."

 

Leur défense est-elle audible ? [...] »

 

En tout cas, pas au Monde. Un Monde qui a pris soin de reproduire dans la chronique de M. Stéphane Foucart la liste des députés mis en cause... Paraphrasons Joseph McCarthy :

 

« I have here in my chronicle a list of 36... a list of names [...] »

 

 

 

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