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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Produits bio, joie de vivre, éclat de rire... et coup de colère

27 Octobre 2018 , Rédigé par Seppi Publié dans #Article scientifique, #Alimentation, #Agriculture biologique, #Activisme

Produits bio, joie de vivre, éclat de rire... et coup de colère

 

 

Comment acheter – cher – 2%... oups ! 2,14 % de bonheur en plus…

 

 

Nos pérégrinations cybernétiques nous ont mis sur la voie d'un autre article tiré des données fournies par la cohorte NutriNet-Santé, « Is organic food consumption associated with life satisfaction? A cross-sectional analysis from the NutriNet-Santé study » (la consommation de produits biologiques est-elle associée à la satisfaction de vie ? Une analyse transversale de l’étude NutriNet-Santé). Les auteurs en sont Louise Seconda, Sandrine Péneau, Marc Bénard, Benjamin Allès, Serge Hercberg, Pilar Galan, Denis Lairon, Julia Baudry, and Emmanuelle Kesse-Guyot.

 

 

Le résumé

 

En voici le résumé. Ben oui, nous aimons citer – le meilleur moyen de respecter scrupuleusement (sous réserve d'une bonne traduction, ce qui n'est pas toujours évident) les extraordinaires résultats et les fortes pensées des auteurs :

 

« Le bien-être est souvent mentionné comme un motif important de consommation de produits biologiques. On sait peu de choses sur la relation entre la consommation de produits biologiques et la satisfaction de vie (une composante du bien-être). Le but de cette étude était d'étudier la relation transversale entre la consommation de produits biologiques et la satisfaction de vie.

 

Au total, 17.446 volontaires âgés de 45 ans et plus, appartenant à la cohorte NutriNet-Santé, ont rempli un questionnaire à fréquence semi-quantitative sur les produits biologiques et complété l'échelle française validée de satisfaction de vie (score compris entre 5 et 35). Les moyennes ajustées (intervalles de confiance à 95%) du score de la satisfaction de vie, selon les quintiles de la contribution des produits biologiques au régime (total et par groupe de produits) ont été estimées à l'aide de modèles ANCOVA.

 

Dans le modèle multivarié, la satisfaction de vie chez les plus petits et les plus gros consommateurs de produits biologiques atteignait respectivement 24,98 (IC 95 % : 24,78-25,17) et 25,52 (IC 95 % : 25,33-25,71) (tendance P < 0,0001). La satisfaction de vie était associée de manière légère et positive à une contribution plus élevée des produits biologiques à l'alimentation (dans l'ensemble et pour la plupart des groupes de produits).

 

Nos résultats suggèrent qu'une consommation élevée de produits biologiques peut jouer un rôle dans la satisfaction de vie des participants de plus de 45 ans par le biais d'approches hédonistes ou eudémoniques. »

 

 

L'échelle de satisfaction de vie

 

Pour autant que nous soyons tombé sur la bonne description :

 

« Ce test, l’Échelle de satisfaction de vie, a été réalisée par le psychologue américain Ed Diener, qui a développé un modèle postulant que le bien-être subjectif (bonheur) est déterminé par trois composantes : les émotions positives, les émotions négatives et l’évaluation cognitive de sa vie. La satisfaction par rapport à sa vie correspond à la troisième de ces composantes. Il s’agit d’une évaluation globale de la qualité de vie selon les propres critères de la personne.

 

Elle comprend 5 énoncés mesurant une satisfaction générale que la personne peut entretenir vis-à-vis de sa vie. Il n’y a qu’une dimension et il s’agit d’additionner chacun des 5 énoncés qui sont évalués sur une échelle de 1 (fortement en désaccord) à 7 points (fortement d’accord).

 

Ces cinq énoncés sont :

 

« 1. En général, ma vie correspond de près à mes idéaux.

 

2. Mes conditions de vie sont excellentes.

 

3. Je suis satisfait-e de ma vie.

 

4. Jusqu’à maintenant, j’ai obtenu les choses importantes que je voulais de la vie.

 

5. Si je pouvais recommencer ma vie, je n’y changerais presque rien. »

 

 

Un écart riquiqui pour une conclusion tonitruante avec un petit bémol

 

 

 

 

Or donc, les gros consommateurs de produits bio scorent en moyenne 25,52 et les petits consommateurs 24,98, soit une monstrueuse différence de 0,54 point ou, par rapport à la moyenne des deux scores, 2,14 %. Et, pur bonheur, les deux intervalles de confiance ne se chevauchent pas de sorte que les auteurs peuvent conclure à une différence statistiquement significative.

 

Et ils concluent aussi... on ne se lassera pas de le citer :

 

« Nos résultats suggèrent qu'une consommation élevée de produits biologiques peut jouer un rôle dans la satisfaction de vie des participants de plus de 45 ans par le biais d'approches hédonistes ou eudémoniques. »

 

Les auteurs se sont maîtrisés : « suggèrent », « peut »... ce qui laisse aussi la porte ouverte à d'autres études.

 

Un peu de vocabulaire : l'hédonisme est une doctrine qui prend pour principe de la morale la recherche du plaisir et l'évitement de la souffrance ; et l'eudémonisme, une doctrine philosophique posant comme principe que le bonheur est le but de la vie humaine.

 

Donc, si nous avons bien compris, vider son porte-monnaie pour acheter des produits bios augmentera votre joie de vivre de 2 %... oups ! 2,14 %...

 

 

Différentes manières de voir les choses...

 

Notez bien que l'échelle de satisfaction de vie n'est en aucune manière liée à la principale motivation de l'achat et de la consommation de produits bios en France, l'attention (infondée) à la santé.

 

Mais un esprit mal tourné peut inverser le propos : les gens qui nagent dans l'aisance financière et le bonheur peuvent claquer une partie de leur fric pour acheter et consommer bio.

 

En fait, les auteurs font état de cette lancinante question dans les points clés sur Science Direct...

 

« Des études longitudinales sont nécessaires pour mieux caractériser la direction de la causalité. »

 

Mais ce n'est pas dans le résumé dont nous dirons qu'il est à la limite de l'honnêteté intellectuelle.

 

 

...et une manière de voir les choses bien différemment...

 

Et un esprit encore plus mal tourné se demandera : c'est quoi ce b...

 

Il faut investir des moyens sans nul doute conséquents – car il s'agit de mobiliser des milliers de personnes et d'exploiter leurs réponses individuelles – pour un demi-point de différence ?

 

Peut-être le faut-il... mais par une équipe curieuse, sans préjugés ni motivation particulière.

 

Car les auteurs – dont certains ont un gros conflit d'intérêts idéologique comme nous l'avons évoqué précédemment – ne semblent pas avoir envisagé une autre hypothèse : la consommation de produits bio est loin de contribuer (modestement comme on l'a vu) à « la satisfaction de vie [...] par le biais d'approches hédonistes ou eudémoniques » (première direction) et les approches machins sont loin de se traduire par une (grosse) consommation de produits bios (deuxième direction) ; les produits bios pourrissent la vie...

 

 

Oui, les produits bios pourrissent la vie (hypothèse)

 

La satisfaction de vie tirée de la perception (erronée, mais c'est un autre débat) de contribuer à la protection de l'environnement, au développement local, à des relations économiques équitables, etc. est largement annulée par le marketing de la peur alimentaire, le dénigrement de l'alimentation conventionnelle (pourtant saine – à condition d'avoir un bon régime alimentaire, ce qui s'applique du reste aussi au bio).

 

L'hypothèse est posée ci-dessus de manière provocatrice : ce ne sont pas les produits bios en soi, mais le « marketing » par les idéologues et les lobbyistes du bio et par le vrai marketing du biobusiness.

 

On aura du mal à la tester : les hypocondriaques admettent difficilement qu'ils ont la pétoche. Et dans le climat socio-politique actuel, on aura bien du mal à trouver des financements...

 

 

Un peu de sophisme du discrédit par association

 

Cette œuvre, dont nous pensons qu'elle est digne d'être signalée pour un IgNobel, a été publiée dans Preventive Medicine Reports en octobre 2017. L'équipe qui l'a produite comprend six des auteurs du désormais inoubliable « Association of Frequency of Organic Food Consumption With Cancer Risk – Findings From the NutriNet-Santé Prospective Cohort Study » (association de la fréquence de consommation d'aliments biologiques avec le risque de cancer – résultats de l'étude de cohorte prospective NutriNet-Santé) publié dans JAMA Internal Medicine.

 

Nous verserons un peu – mais un peu seulement – dans le sophisme du discrédit par association : à la lumière de cet article, quel crédit accorder à la récente production qui vient de faire le bonheur des médias militants qui laissent entendre que manger bio réduit les risques de cancer de 25 % ?

 

Ce sont tout de même deux équipes avec une ossature commune dont l'une s'extasie sur une différence minuscule (mais statistiquement significative...) d'un demi-point sur un total possible de 35 d'une échelle de mesure du bonheur, et l'autre disserte sur une différence de 25 % dans l'incidence du cancer (mais 0,6 % en termes absolus) qui est invraisemblable dans la population générale.

 

 

Notre argent mérite d'être mieux dépensé

 

Et mesdames et messieurs les gestionnaires des crédits de la recherche (une partie de l'argent des Français), quel contrôle exercez-vous ? Nous ne plaiderons pas pour un bridage de la recherche, laquelle doit pouvoir fouiner dans des recoins a priori incongrus. Mais, dans ce cas précis, il était dès le départ patent que les résultats seraient inexploitables.

 

Il y a de quoi se mettre en pétard !

 

Notons enfin que cette œuvre magnifique a échappé à l'attention du Monde Planète, des autres médias militants, du biobusiness, et même de la mouvance activiste. Comment ont-ils pu passer à côté de ce formidable résultat : « beaucoup plus de bio = un peu plus de bonheur » ?

 

Gageons que si le résultat avait été inverse (« beaucoup plus de bio = un peu moins de bonheur »), il n'y aurait pas eu de publication... « science » militante...

 

 

 

 

 

 

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Fm06 28/10/2018 16:45

Tout le monde peut le faire, c’est expliqué ici: https://www.improbable.com/ig/miscellaneous/nominate.html

Seppi 30/10/2018 13:33

Bonjour,

Merci pour vos commentaires. La concurrence est rude… plus de 9.000 nominations par an !

cdc 28/10/2018 12:07

La proposition pour l'igNobel me semble à creuser. Qui peut s'en charger ?

cdc 27/10/2018 19:38

Kesse-Guyot avait aussi servi dans cet article-là : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4484336/ qui est assez gratiné également...

Seppi 30/10/2018 13:17

Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

Je n'ai pas évoqué le cas Kesse-Guyot dans l'article car il aurait fallu un gros effort pour étayer les assertions. Le cas Lairon était bien plus simple…

J'ai lu le résumé de cet article et je dois avouer : je n'ai rien compris !