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Agriculture, alimentation, santé publique... soyons rationnels

Glyphosate et le Monde : quand le contempteur de la fabrique du mensonge se fait marchand de doute

26 Novembre 2017 , Rédigé par Seppi Publié dans #Glyphosate (Roundup), #critique de l'information, #Article scientifique, #Activisme, #CIRC

Glyphosate et le Monde : quand le contempteur de la fabrique du mensonge se fait marchand de doute

 

et révélation d'un nouvel élément du CIRC-gate

 

 

 

 

Douze jours ! C'est le temps qu'il a fallu au Monde Planète pour évoquer une vaste étude de cohorte états-unienne qui ne trouve pas de lien entre le glyphosate et le lymphome non hodgkinien (LNH) et qui tend ainsi à mettre en question, à nouveau, le classement du glyphosate en « cancérogène probable » par le CIRC.

 

Son article est un contre-feu : l'étude « est contredite par une autre grande étude en cours de finalisation ».

 

Des éléments de cette autre « grande étude » – un regroupement de plusieurs études cas-témoins dans le cadre du North American Pooled Project (NAPP) – sont facilement disponibles.

 

Ils montrent que, contrairement à ce qui a été affirmé dans le Monde, l'étude en question ne démontre pas de lien entre le glyphosate et le LNH. L'auteur de l'article du Monde, M. Stéphane Foucart, a picoré un élément, certes statistiquement significatif, d'un ensemble de données pour la plupart non significatives et incohérentes.

 

Cela pose une question, car cet article de presse pèse sur une décision à deux milliards d'euros en France en orientant l'opinion publique : manipulateur ou manipulé ?

 

Ces éléments soulèvent aussi d'autres questions sur le processus scientifique, avec des retombées sur le CIRC. Une présentation faite en juin 2015 devant une société savante canadienne donnait des chiffres « disculpant » le glyphosate. Mais dans l'abrégé d'une autre présentation faite lors de la célébration du 50e anniversaire du CIRC, en juin 2016, les chiffres fournis n'avaient pas été ajustés, comme dans la présentation précédente, pour l'utilisation d'autres pesticides. Et cela a permis de faire état d'un odds ratio significativement plus élevé pour les utilisateurs de glyphosate.

 

Ce n'est certes pas de la fraude caractérisée – le non-ajustement avait été signalé –, mais cela ne répond pas aux canons de la démarche scientifique.

 

Et l'audition de M. Aaron Blair dans le cadre des litiges portés devant un tribunal états-unien par des cabinets d'avocats prédateurs – une des pièces des « Monsanto Papers » soigneusement occultées ou minimisées par le Monde Planète – montre qu'il y a eu volonté des auteurs états-uniens et canadiens de « défendre » le classement du CIRC.

 

 

 

Douze jours...

 

Bis repetita... Il aura fallu douze (12) jours pour que le Monde Planète – sous la signature de M. Stéphane Foucart – s'intéresse à une vaste étude de cohorte sur les liens (inexistants selon l'étude) entre glyphosate et cancer : « Glyphosate Use and Cancer Incidence in the Agricultural Health Study » (utilisation du glyphosate et incidence du cancer dans l'étude sur la santé en milieu agricole), de Gabriella Andreotti et al., publiée le 9 novembre 2017dans le Journal of the National Cancer Institute (JNCI).

 

Titre presque neutre : « Glyphosate et cancer, l’étude qui relance le débat ». « Presque » car l'étude s'ajoute à la longue liste de celles qui ont conclu que le classement du glyphosate en « cancérogène probable » par le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) n'avait pas lieu d'être (restons diplomatique...). À ce propos, il faut aussi lire : « Glyphosate : L’insoutenable légèreté du CIRC » de M. Philippe Stoop sur Forumphyto.

 

 

 

 

L'étude sur la cohorte de 54.251 applicateurs de pesticides de l'Iowa et de la Caroline du Nord vient aussi ponctuer – peut-être en attendant de nouvelles révélations – le CIRC-gate, cette démonstration que ce classement est le fruit de manœuvres que le Monde a soigneusement occulté ou, au mieux, minimisé.

 

 

...pour un contre-feu...

 

Douze jours pour trouver un contre-feu. Car rien ne saurait faire dévier la ligne activiste militante du Monde Planète qui veut la peau du glyphosate et, par effet induit, Monsanto (et Bayer, le repreneur si les autorités de la concurrence consentent à l'acquisition) et les OGM tolérant le glyphosate. Ce contre-feu est allumé dès le chapô :

 

« Une recherche épidémiologique américaine n’établit pas de lien entre ce pesticide et les lymphomes. Elle est contredite par une autre grande étude en cours de finalisation. »

 

Bis repetita... Nous avons déjà relevé :

 

« Et il est plaisant de constater que, pour parvenir à son classement en "probablement cancérogène", et pour le défendre, le CIRC a ignoré des résultats non publiés [issus de l'Agricultural Health Study et connus au moins du président de son groupe de travail, M. Aaron Blair] et que, pour défendre maintenant ce classement, le Monde de M. Stéphane Foucart se fonde sur des résultats... non publiés. »

 

 

...par la mise en doute de la nouvelle étude

 

Il est aussi plaisant de constater que M. Stéphane Foucart, l'auteur de « La fabrique du mensonge : Comment les industriels manipulent la science et nous mettent en danger », se livre à une fabrication du doute. Il écrit :

 

« Outre l’AHS, une autre grande étude épidémiologique – le North American Pooled Project (NAPP) – est en cours de finalisation. Ce projet, d’ailleurs partiellement dirigé par les scientifiques impliqués dans l’AHS, consiste à réunir et analyser toutes les données des études dites "cas témoins" menées en Amérique du Nord sur le sujet. Non encore publiés, les résultats du NAPP ont déjà été annoncés au cours de conférences et contredisent ceux de l’AHS  : ils indiquent un doublement du risque de lymphome non hodgkinien pour les personnes ayant manipulé du glyphosate plus de deux jours par an. »

 

Sautons au paragraphe suivant :

 

« Pourquoi les résultats de l’AHS divergent-ils de ceux d’autres recherches épidémiologiques ? [...] »

 

Voilà une question qu'on aurait pu formuler différemment, surtout que le CIRC n'a pas pu aller au-delà de « preuves limitées » pour la concérogénicité chez l'humain, avec une petite poignée d'études cas-témoins – moins robustes que les suivis de cohortes – du Canada, des États-Unis d'Amérique et de la Suède : pourquoi ces études divergent-elles des résultats de l'AHS, lesquels étaient déjà « négatifs » en 2005 ?

 

 

Picorage

 

Mais revenons au premier paragraphe cité ci-dessus. Dernière phrase : pourquoi est-elle limitée aux « personnes ayant manipulé du glyphosate plus de deux jours par an » ? Picorage (cherry picking) !

 

 

Un abrégé à la limite de la fraude pour le 50e anniversaire du CIRC (juin 2016)

 

Une première source d'information est un abrégé publié dans le recueil d'abrégés produit à l'occasion du 50e anniversaire du CIRC, célébré du 7 au 10 juin 2016.

 

 

 

 

On y trouve bien (nous découpons en paragraphes) :

 

« Résultats : Non ajustés pour les autres pesticides, les sujets qui ont utilisé du glyphosate (N = 133) présentaient un risque de LNH [lymphome non hodgkinien] significativement plus élevé (OR = 1,43, IC à 95 % : 1,11, 1,83).

 

L'utilisation du glyphosate pendant > 3,5 ans a augmenté le risque de SLL [petit lymphome lymphocytaire] (OR = 1,98, IC à 95 % : 0,89, 4,39).

 

La manipulation du glyphosate pendant > 2 jours/année était associée à des risques significativement plus élevés de LNH (OR = 2,42, IC à 95 % : 1,48, 3,96) et DLBCL [lymphome diffus à grandes cellules B] (OR = 2,83, IC à 95 % : 1,48, 5,41).

 

Il y avait des augmentations de risque suggestives (valeur de p ≤ 0,02) pour le LNH, le FL [lymphome folliculaire] et le SLL [petit lymphome lymphocytaire] avec l'augmentation du nombre années*jours/années d'utilisation de glyphosate.

 

Sauf pour le SLL [petit lymphome lymphocytaire], les risques s'atténuaient une fois ajustés pour d'autres pesticides.

 

Conclusions : Cette analyse a suggéré que l'utilisation de glyphosate était associée à une augmentation du risque de LNH. Les différences de risque selon le type histologique n'étaient pas uniformes dans l'ensemble des paramètres d'utilisation du glyphosate et peuvent avoir été des résultats aléatoires. Néanmoins, la grande taille de l'échantillon du NAPP a donné des résultats plus précis qu'auparavant.

 

Voilà un résumé pour épidémiologistes chasseurs de risques : beaucoup sur les résultats positifs, et rien sur les résultats négatifs.

 

On peut aussi trouver « bizarre » de voir des chiffres non ajustés, suivis d'un laconique : « les risques s'atténuaient une fois ajustés pour d'autres pesticides ». Ce n'est certes pas de la fraude caractérisée, mais cela ne répond pas non plus aux canons de la démarche scientifique.

 

On trouvera un projet de texte – portant des propositions de modification du 21 septembre 2015 – ici... Merci USRTK ! Deux ans et plus déjà ! Qu'en déduire ?

 

 

Un appendice au CIRC-gate ?

 

Nous ne sommes pas les seuls à nous étonner de l'abrégé cité plus haut. Il en a été beaucoup question dans la déposition de M. Aaron Blair, qui fut le président du groupe de travail du CIRC qui a classé le glyphosate en « cancérogène probable ».

 

En résumé – et nous étayerons le propos si nous en avons le courage – les auteurs canadiens et états-uniens ont « conspiré » (c'est un mot d'usage fréquent dans le langage juridique états-unien) pour « protéger » le classement du CIRC. Dans le cas présent, ils ont sciemment présenté des chiffres qu'ils savaient incorrects, alors qu'ils disposaient des chiffres redressés pour tenir compte d'un facteur de confusion essentiel.

 

 

Une présentation lors d'une conférence scientifique en juin 2015

 

« ...les risques s'atténuaient une fois ajustés pour d'autres pesticides » ? De combien ?

 

Ce travail a aussi fait l'objet d'une présentation lors de la conférence annuelle de 2015 de la Société Canadienne d'Épidémiologie et de Biostatistique. Merci USRTK !

 

Juin 2015 ? S'agissant du classement du glyphosate en « cancérogène probable », on en était encore dans le « he said, she said... » (il a dit, elle a dit...). Le besoin de « défendre » le classement du CIRC n'était pas encore pressant.

 

Cette présentation vaut le coup d'œil.

 

 

Pas de lien entre glyphosate et lymphome non hodgkinien (NHL) !

 

Il y a beaucoup de chiffres... et selon les principes élémentaires de la (bonne) statistique, les quelques différences significatives sont susceptibles d'être – comme le dit bien le résumé précité – des « résultats aléatoires ».

 

Voici une des diapos les plus importantes :

 

 

 

 

Lorsqu'on ajuste les résultats pour l'utilisation de trois autres pesticides (2,4-D, dicamba et malathion), l'odds ratio n'est plus significatif pour le LNH pris dans son ensemble (1,22 avec un intervalle de confiance de 0,91-1,63, qui inclut donc 1). Et ce 1,22 nous réserve encore une surprise... alors continuez à lire !

 

 

Des résultats grandement aléatoires

 

Voici une autre diapo qui illustre bien la – grande – suspicion de résultats aléatoires :

 

 

 

 

Pour quatre résultats sur cinq au total, les chiffres laissent entendre que l'utilisation prolongée de glyphosate diminue l'odds ratio ! C'est le cas en particulier pour l'ensemble des LNH avec un odds ratio de 1,40 pour moins de 3,5 années d'utilisation et 1,02 pour plus de 3,5 années.

 

On en arrive au nombre de jours d'utilisation par an :

 

 

 

 

On a bien un odds ratio de 1,98 pour plus de deux jours d'utilisation par an (ou trois ou plus) – le « doublement » évoqué par M. Foucart. Mais que penser de l'autre chiffre (0,83) ? Traiter au plus deux fois par an protégerait-il du LNH ?

 

Les résultats portant sur le nombre total de jours d'utilisation du glyphosate sont d'interprétation difficile si l'on occulte le fait que leur niveau de signification statistique est très faible.

 

 

 

 

Le problème de la mémoire des études cas-témoins

 

Et voici, pour conclure cette analyse de la présentation, une diapo qui illustre un des problèmes auxquels se heurtent les études cas-témoins :

 

 

 

 

Le surlignement est des auteurs de la présentation. L'odds ratio est de 1,04 pour les répondants qui ont utilisé du glyphosate ; il passe à 1,22 quand on ajoute les informations données par les tiers (les survivants d'utilisateurs décédés).

 

Selon une autre diapo, la proportion de répondants tiers est grosso modo d'un tiers pour les cas et la moité pour les témoins. C'est considérable.

 

 

Alors, le Monde ? Manipulateur ou manipulé ?

 

Un odds ratio de 1,04 sur les répondants directs, excluant les tiers ? Autant dire – si on accorde une valeur probante à ces résultats du North American Pooled Project (NAPP), comme le veut nécessairement l'article du Monde – la confirmation de l'hypothèse nulle et la confirmation des résultats d'Andreotti et al. obtenus sur la base de l'Agricultural Health Study (AHS). Même en incluant les réponses de tiers, on reste dans le non-significatif. Et les résultats plus détaillés pointent vers de graves incohérences.

 

L'auteur de « La fabrique du mensonge : Comment les industriels manipulent la science et nous mettent en danger » – M. Stéphane Foucart – a pourtant écrit dans le Monde : « Non encore publiés, les résultats du NAPP ont déjà été annoncés au cours de conférences et contredisent ceux de l’AHS ».

 

À ce stade, on est en droit de se demander si notre titre « Glyphosate et le Monde : quand le contempteur de la fabrique du mensonge se fait fabricant de doute » n'aurait pas dû se référer deux fois au titre de son ouvrage. Car une demi-vérité est un vrai mensonge.

 

Un journaliste écrivant sur certains sujets à connotation scientifique peut-il ignorer que la donnée spécifique qu'il a citée ne lui permet pas de tirer la conclusion générale qu'il a énoncée ? Et encore moins – sur le plan de la déontologie – de vouloir peser sur une décision à deux milliards d'euros en France en orientant l'opinion publique ?

 

Manipulé ou manipulateur ? Ni l'une, ni l'autre hypothèse ne sont charitables.

 

 

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Jopari 26/11/2017 23:40

"Douze jours ! C'est le temps qu'il a fallu au Monde Planète pour évoquer une vaste étude de cohorte états-unienne qui ne trouve pas de lien entre le glyphosate et le lymphome non hodgkinien (LNH) et qui tend ainsi à mettre en question, à nouveau, le classement du glyphosate en « cancérogène probable » par le CIRC."

On peut voir un léger progrès car en 2014, durant l'affaire de Sivens, la rubrique Planète avait passé douze jours à donner quasi exclusivement la parole aux zadistes et leurs sympathisants, laissant passer des accusations de corruption contre le conseil général ainsi que des accusations graves contre la gendarmerie locale et remontant même jusqu'au ministre de l'intérieur, avant de publier une tribune favorable au barrage ainsi qu'un reportage sur la place à écouter les agriculteurs locaux.

Seppi 29/11/2017 15:26

Bonjour,

Merci pour votre commentaire.

Je crains toutefois que nous ne verrons pas de tribune favorable au glyphosate.